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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-16 février 2011



Cy Jung feuillets — V-01 16 février 2011

 [27d]

18.

Je n’ai pas fait un bon chrono ce matin. J’étais fatiguée de ma soirée de judo suivie d’une nuit où des pensées angoissantes m’ont trop souvent réveillées. Je ne sais pas avec quoi mes rêves communiquent mais je les sens un peu téléguidés, ces temps-ci. Existerait-il des ondes, des forces, des énergies qui franchissent le temps et les distances jusqu’à s’inviter en ma conscience ? La question est aussi vieille que le monde et j’en ai une autre, plus urgente : quels étirements dois-je faire pour aider à l’élimination des courbatures dans mes abdominaux ?
Éliminer. Je gaine, les reins collés au dossier de ma chaise. J’ouvre les épaules. Je serre les fesses et ma foulée s’allonge. Je relève la tête. Je dois trouver la position pour sentir le moins possible le cri du muscle fourbu par l’effort. Je veux y arriver, vaincre. Je veux gagner, contre personne d’autre que moi. Mes doigts peinent à m’obéir, à force d’avoir serré le revers des kimonos. Mes avant-bras sont hérissé de lignes qui brûlent. Mes coudes, ça va, mes genoux aussi, mes chevilles. Mes épaules pleurent à gros sanglots continus ; ma nuque et mes cervicales sont à deux doigts de rejoindre la plainte généralisée. Mes cuisses, au repos, sont silencieuses mais il ne va pas falloir que je me lève chercher un café. Mes lombaires, à force de pallier les faiblesses de mes abdominaux, réclament un bain à remous. C’est un comble ! un bain à remous ; elles ont eu la bouillotte toute la nuit et des étirement personnels ce matin. Je ne peux rien de plus pour elles.
Je me redresse encore. Je veux garder la tête haute. Vaincre, j’ai dit. C’est idiot ? Chaque foulée est une victoire. Chaque douleur me la rappelle. Je fais quelques moulinets des épaules, tout en douceur. J’étire, assises, les mollets, talons levés, genoux qui poussent vers l’avant. La douleur est une trace, une preuve. Je n’ai pas rêvé. J’ai couru ce matin et chaque foulée, chaque pied que je pose à terre, est une nique à la mort, l’expression de mon envie de vivre, de donner à mon corps toute la puissance dont il est capable.
De quoi est-il capable ? C’est à lui de le dire ; c’est à moi de le lui permettre. Je masse mes cervicales, toujours fragiles. Je gaine encore sans que mes abdominaux ni mes lombaires n’y trouvent le repos. Je ne vaincrai pas la mort. Je peux juste essayer de donner une espérance à ma vie, une espérance de vie. Je fais un café que je n’aurai peut-être pas le temps de boire. Pour une fois, ce n’est pas du sucre que mon corps réclame, mais de la caféine, et de la viande, rouge de préférence. Mes muscles veulent du sang. Je le sais. Et ma nuque réclame désormais quelque chose qui la console.
L’angoisse de la nuit s’y colle de nouveau. J’ouvre les épaules. Cela ne sert plus à rien. Une barre à la racine des cheveux me rappelle que j’ai le cou fragile et que je dois faire attention à ma manière de poser la tête sur l’oreiller. Il appelle quelque chose de chaud. Il devra se contenter de ma main. Cela me ramène dans mon mauvais sommeil. Je dois trouver ce qui me réveille : l’envie de miction est-elle la cause ou juste une conséquence ? Cette nuit, je parierais volontiers pour la conséquence. Quelque chose m’oppresse, un souvenir, une crainte, je ne saurais dire. Je ne sais que lui opposer ma fierté, la course, le judo, mon corps qui ouvre toujours le champ des possibles. Vivre. Bouger. Agir. Exister.
Je tousse. Je bois. Ma gorge me chatouille. Qui vient me chercher là ? Quoi ? Décidément, ma vie est riche en fantômes, ces temps-ci. Il est si difficile de se départir des contes et légendes d’autrefois. La fatigue peut expliquer mon mauvais sommeil, le sport ces courbatures qui me font sentir que le corps est là, que je dois en prendre soin, m’y appliquer. Je sens que tout cela a rapport avec la peur. La peur de quoi ? Mourir ? Peut-être. Pan ! Pourtant, je n’ai pas l’impression. J’ai peur de souffrir, surtout, mourir en souffrant. Les courbatures ne sont rien face aux souffrances qui président à la mort. Oui, j’ai peur. Très peur. Je serre le poing.
Quelques cellules adipeuses grouillent de nouveau au cœur des bourrelets de mon ventre. Je gaine. Elles s’évanouissent. Je serre un peu plus les fesses. Je rentre le ventre. Et si je transformais tout ça en tablettes de chocolat, peut-être que j’en mangerais moins ? Moulinets. Mes avant-bras ont repris leur place habituelle. Mes doigts accélèrent. Mes paumes réclament une caresse. Mes épaules, mes reins, mes cuisses, mes mollets sont plus calmes. Seul mes abdominaux gémissent encore. Il peuvent toujours de plaindre.
Il n’est pas question que j’abandonne.

19.

On a envie de rire. On a envie de jouer. À la poupée ? Non, à l’amour. Et qu’est-ce que cela signifie, jouer à l’amour ? Cela signifie jouer à se faire peur, jouer à se faire mal, jouer à se faire croire que l’autre est unique, jouer à « donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » C’est Jacques Lacan qui a écrit cela. Qu’est-ce que l’on en comprend ? Rien. On n’a jamais rien compris à cette phrase que l’on citait tout le temps.
On vire Lacan.
Pan !
À la place, on prend une paire de merguez. L’estomac semble vide. Ses humeurs ont pollué tout l’espace, jusqu’à l’intérieur des poumons, on dirait. C’est sans importance ; le corps de respire plus. La chair expire, par contre. Et ça pue. Pourquoi jouer à l’amour ce ne serait pas aussi se faire du bien, jouir, prendre ? Ce n’est pas spontanément ce qui nous vient. On n’a pas de brosse pour peigner la poupée, par de piles pour faire rouler le camion. On pourrait jouer à la marelle. On aurait juste besoin d’une pierre un peu plate et d’une craie. On irait à cloche-pied jusqu’au paradis. On pourrait jouer à l’élastique, au jeu des sept familles.
On a viré Lacan. On n’a plus de famille. [27f]


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[27dDébut-2011:02:16

[27fFin-2011:02:16





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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