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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-12 février 2011




 [24d]

— Cherche ! Cherche ! Bon chien.
Qui parle encore ?
Qui parle ainsi ?
C’est déplaisant. Blessant.
Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [22d]

10.

On s’ennuie. On patiente. On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie. Sortir. On doit encore attendre. On s’occupe. Lire. Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto. Payer le loyer. Tricoter. Tondre la pelouse.
On se mouche. On se gratte le nez.
Brancher l’aspirateur. L’éteindre aussitôt. Courir. Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre.
On découvre un bouton juste à la base de la narine. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège est toujours à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à s’y mettre. C’est infect.
Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter. Jouer. Scanner un article de Que Choisir. Allumer la télé. Danser. Dormir.
On éternue, loin du dictionnaire. On épluche une pomme.
Caresser le chat. Reprendre la liste. Arroser. Jouir. Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’était une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. Logique.
On sourit. On se détend. C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis qui menait au jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par le temps, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté. On se souvient, soudain. C’est bon.
Il y a encore tant de bon dont on doit se souvenir. Engranger. « Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait. Sortir. Cela va venir. On ne doit pas s’ennuyer. On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet. Renoncer. Réfléchir. Assis. Debout. Couché. On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier.
Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier. Tomber. S’écorcher le genou. Pleurer. Le soigner. Prendre une échelle. Monter. Descendre.
Le panier est plein. On relit la petite annonce. On a perdu le texte entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version.
« On cherche. »
C’est court. Ce n’est pas très efficace. Assis, debout, couché. Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup de côte dans les omoplates. Ferions-nous dos au sein ?
Il faut croire. [23f]

11.

Je pince les lèvres. La salive perle à l’idée d’un bonbon. J’en prends un dans le panier. Je le choisis au citron. Je le mets en bouche. Je suce. Je le coince entre deux molaires, côté gauche. J’appuie, sans le casser. La salive coule directement dans l’estomac. Elle rencontre une douleur qui git derrière le plexus, une douleur de vide, un sorte de point. J’ouvre la bouche. Le point grossit d’un coup et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. Ma salive forme des bouillons, chauds et âpres comme du sang. Elle déborde. Je rattrape le bonbon. Je le planque et déglutis. Le point rengaine sa lame. Il attend la prochaine respiration pour tenter un nouvel estoc.
J’esquive. Je fais un demi-tour sur moi-même. J’ai fini mon bonbon. Il me faut autre chose, vite, maintenant. Un yaourt ? Une orange ? Avec ça, je n’aurai pas mon compte. J’ai besoin de mâcher. Croquer. M’emplir. Me vautrer dans l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. Quelque chose qui me console. Le point dans l’estomac est si béant. Il réclame, en même temps que mes papilles. Un biscuit ? Du chocolat ? Les deux ?
Ce n’est pas par hasard que l’on a inventé les biscuits au chocolat. Ça croque d’abord, puis ça fond. Une pomme, ça croque, le jus coule parfois jusqu’au menton, mais ça ne fond pas. Je choisi une pomme. Je n’ai pas envie que ça fonde. Je veux entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus, aussi fins que je la mâcherai. C’est mieux, que je mange une mange car, quand je mange du chocolat, une autre douleur se forme. Je sens les cellules adipeuses droper sous la peau de mon ventre. Elles courent vite, si vite qu’entre mon gosier et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles s’installent. Elles grouillent. Et le point qui marque l’endroit du vide en est exempt. [22f] [21f]
J’attaque le premier quartier, des incisives, d’abord. Je rattrape le suc qui s’échappe d’un coup de langue. J’ai les doigts qui collent. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau sa lame. J’envoie la pulpe en contre-feu. Gagné ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Et c’est reparti pour une ronde. Feu. Contre-feu. La partie réclame déjà un second quartier.
[…]

12.

J’aurais tant voulu lui dire mais les mots se sont avérés incapables. Je n’ai pas plus su l’entendre. Le corps, lui, aurait pu. Il n’a pas suffi. Le désir s’est dissout dans la parole méconnue. La chair est devenue fragile, friable, glacée. Elle a disparu du décor. Le vide s’est installé. Il a rempli l’espace, et maintenant, c’est moi qui l’éprouve. J’ai froid, dedans, partout, à l’intérieur. Sur ma peau, j’ai mis un tee-shirt, une polaire, un pull par-dessus. C’est inutile. Mon dépit a coupé le chauffage. J’ai froid, comme un corps qui meurt.
Je suis en vie. Je fais quelques mouvements de la tête. Mes cervicales ont souffert hier pendant le cours de judo. Mon corps est en désordre. [17f] Il est incapable de battre un nouveau record, incapable de respirer plus vite, de courir plus fort. J’atteins ma limite, 8,56 kilomètres/heures ce matin. Je ne sais plus dire. Je ne sais plus que me défendre. Courir. Les étirements n’ont pas réduit les courbatures. Je dois boire plus que ça, manger des protéines. Allez plus vite. Aller plus loin. Aller plus haut. Et pourquoi devrais-je cela ?
Parce que j’ai froid. Je grelotte. Ma bouillotte est percée. Je me calfeutre entre trois oreillers. Je rajoute une paire de chaussettes. Rien n’y peut. La douleur se répand comme un frisson. Elle vrille autour de chaque muscle. Le froid se propage de la même manière. Il est coincé sur les biceps, pour l’instant. Où va-t-il aller. Il guette une ouverture. Les cuisses. Il file vers les cuisses ! N’y a-t-il rien qui puisse le retenir ? Je me transforme en statue de glace. Ce n’est pas bon pour le prochain record. Je dois me réchauffer. La myalgie m’empêche de bouger. Je dois boire, chaud, c’est encore mieux. Je fais du thé, vert.
L’adjectif me renvoie à une partie de football. Y a péno ! C’est évident. Boney M. me donne envie de danser. Je suis sauve. [24f]


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[24dDébut-2011:02:12

[22dDébut-2011:02:10

[19fFin-2011:02:06

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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