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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-5 février 2011



Cy Jung Feuillets — V-01 5 février 2011

 [18d]

Sortir. La réponse y sera-t-elle ?
Il va nous falloir au moins ça pour comprendre cet outre-monde, comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée de café adossée au rideau de l’épicerie en épluchant des pommes avec un tire-bouchon, le pied posé sur une Bible à terre, la tête tranchée par un dictionnaire devenu muet. Qu’en est-il du poisson qui pue ? Et de la tarte aux fraises ?
Pourquoi on crie.
Pourquoi ça fait si mal, parfois.
Est-ce vraiment nécessaire ? Sortir. Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit. Et après ? Sortir, c’est autre chose. On y est. On y va. Entre temps, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, n’est déjà plus. C’est vraiment compliqué cette histoire, surtout si l’on rajoute le couteau suisse, l’oreiller, la tartine et la couette. Quel équipage ! Le cœur ne bat plus. On s’en va. On n’en peut plus.
C’était quoi, déjà, le bon verbe ?
— Éprouver. [7f]
Merci. Ça nous intéresse.
Y aller.

8.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour l’aider à t’aimer. »
Cela n’a pas de sens. Personne n’aide à l’amour et, à l’exercice, on n’a jamais été trop aidée. On rit. L’annonce est sans objet. On doit y renoncer.
Oublier.
Partir. Non, sortir. On ne doit pas tout confondre.
On n’est pas là pour régler des comptes. On est là pour comprendre. L’amour. Les mots qui disparaissent du dictionnaire. Les tartes à terre. Les poissons que l’on tranche avec un tire-bouchon. Les fraises. Les bibles sous l’oreiller. Les couettes suisses aux pommes. Les petites annonces qui ne disent rien. Les lettres d’amour qui arrivent trop tard. Et le soleil qui demande à Dieu pourquoi le sang se fige quand le cœur cesse de battre.
On doit agir, quand, arrêter d’attendre, bouger : on est là pour comprendre. Non ? Renoncer. Sortir. Est-ce que c’est la même chose, un lien de cause à effet, ou juste une figure ? C’est une piste. Il nous faudrait un chien, pour la suivre. On n’est pas assez bigleuse pour en avoir un. C’est dommage. C’était peut-être une bonne piste.
Si elle l’était, on ne la perdra pas, avec ou sans chien. De toute façon, on n’aime pas les chiens. On n’aime pas. On n’aime plus. Plus jamais. Impossible. À part se gratter les pieds. Cela nous détend. Cela nous apaise. Dans la liste, on a oublié la corde à linge. Et une pince, pour que le nez cesse de couler. L’estomac vient d’imploser. Il a dû se fendiller d’abord ; on n’a rien entendu, même pas un bruit sourd. Ça pue. On se bouche le nez avec la pince que l’on n’a pas. C’est un mystère. Une bouillie proche de l’idée que l’on se fait de l’immonde se repend.
— Il y aura pire !
Qui parle ?
On reprend la lettre que l’on a écrite. On la déchire. On glisse les morceaux dans le dictionnaire, pour l’alimenter. C’est vorace, un dictionnaire. Une Bible, ça l’est moins. Le texte est définitif, mort, en quelque sorte. Il ne s’alimente plus. On s’assoit. On a de nouveau besoin de se reposer, la tête sur l’oreiller, les pieds surélevés par le dictionnaire. On fatigue, à trop serrer le couteau suisse entre les dents.
Et ce n’est rien. Cela vient d’être dit. Le plus difficile est à venir.
Sait-on ?
On imagine qu’avant de sortir, on devra en passer par un bilan, accepter, renoncer, pardonner, faire d’autres listes, peut-être. Cela nous rappelle le jour on l’on a décidé de changer d’orientation professionnelle. On vendait des poules vivantes sur les marchés et, sans prévenir, cela nous a dégoûtée, un peu comme l’odeur de l’estomac nous dégoûte à présent, même le nez bouché.
Alors on est allée au pôle emploi, sans C.-V.. Au vu de notre expérience dans la volaille, on nous a proposé un travail dans un abattoir spécialisé dans le poulet industriel. On vendait des poules vivantes. Comment imaginer tuer ces pauvres bêtes, à la chaîne, partout du sang, des plumes ? Et pourquoi pas du goudron ? On n’était pas au bord de la mer ; on ne savait pas comment provoquer une marée noire et mazouter ces pauvres poulets pour les endormir avant de les occire d’un coup de dictionnaire, ne pas les entendre piauler.
On a renoncé, très vite, et on a choisi d’être boulangère, pain blanc, jolies miches. On a toujours aimé les poules à jolies miches.
On est vulgaire. Tant pis. Cela nous arrive. C’est une manière comme une autre de se détourner des émotions. C’est facile. On sait. On biaise. On fait parfois juste ce que l’on peut, même coincée dans ce corps dont il nous faut sortir avant que les portes du paradis ne soient définitivement fermées. Foutaise ! Le paradis est un conte pour enfants, comme l’enfer. Les poules y cuisent en rôtissoire. Les chiens y aboient. Et les fraises poussent sur les tire-bouchons.
Sortir. Il nous faudrait des clés. Elles sont posées sur l’étagère, dans l’entrée. Il nous faudrait une canne à pêche, ou un aimant avec une ficelle, une épuisette, un parapluie, une canne anglaise, un harpon, une main, une tapette, une idée, pour les attraper.
Un chien aboie. On se terre.

9.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour la guider dans son amour. »
« Guider » ? Encore une fois, ce n’est pas le bon terme. [16f] On a du mal à trouver ses mots depuis que l’on est enfermée là, à attendre, comme si le nez avait coulé si fort que le dictionnaire était définitivement muet.
Il nous faut si souvent aller les chercher, loin, loin dedans, au plus profond ou tout à la surface. Laisser surgir. Frémir. Comment se fait-il ? On ne sait pas. On y reviendra. Il le faudra. On éternue. L’air frais manque ; on se croirait dans un abattoir pour poulets industriels. Les pauvres, ils n’ont jamais couru. S’ils avaient su ! Courir. Les jambes qui moulinent. La vitesse. Le manque d’air. Le souffle que l’on retrouve. La joie. Le plaisir. Et l’eau qui coule dans le gosier. On réclame encore de l’air. C’est une image. Éprouver. Se jeter dans le vide. Courir. Voler.
« JF, toute sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à sa place. » [18f]


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[18dDébut-2011:02:05

[7fFin-2011:01:16

[16fFin-2011:02:03

[18fFin-2011:02:05





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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