[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-21 octobre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-21 octobre 2012

 [284d] [283f]

77.

On avait promis à la liste.
Elle attend. Elle est sereine. On lui raconte.
L’homme est debout sur le bord du canal. La nuit est claire. Il guette l’instant où la Lune posera son reflet dans l’eau noire. Il surveille son avancée les mains crispées sur le manche alourdi de la canne. Il est prêt. Ce soir, il la pêchera.
Ce soir.
La liste retient son souffle.
La Lune viendra. Elle se calera dans le fond percé du panier. On tirera doucement sur la ligne avec le pêcheur. Un instant, elle y sera. On y croira. Et l’instant d’après, elle poursuivra son chemin tout autour de la Terre. On lui courra après, joyeuse ! On la regardera disparaître à chaque obstacle, un arbre, un immeuble, un nuage.
Et revenir.
Toujours, elle reviendra.
Courir.

« À pied
« À cheval
« Et en bateau à voiles. »

Elle viendra.
Aimer.
Ce n’est pas si compliqué. [228f]

78.

On dirait qu’un doigt se pose sur mon ventre. Un doigt. Une paume. Je sens mon épiderme qui entre en cuisson. Ma chair, juste en dessous, profite de l’élan. Elle transpire, à moins que ce ne soit une averse qui gronde, une giboulée de cyprine, une ragasse d’essence de fille. Un flot. J’y aspire. Je passe ma langue sur mes lèvres. Je mordille. Mes dents donnent la direction, la force avec laquelle je voudrais m’engloutir, me fondre, enfin retrouver la voie qui porte à la jouissance.
Je suis seule dans mon lit. J’espère pourtant y être féconde. Je veux recouvrer mon désir, m’en saisir, le donner, à l’occasion. Je veux reprendre la main sur mon corps. Justement, elle se glisse entre mes cuisses et presse ma vulve à l’instar des incisives. Mes doigts se tendent. Ils cherchent l’ouverture. Ils la trouvent et me tirent un soupir. Un cri. Pas encore ! Il est trop tôt. Mon sexe se renfrogne. Il veut une autre main que la mienne. Il veut un sourire, un mot, une parole. Je ferme les yeux. J’ai la solution. Je dors.
 [229f] [233d]

79.

Ça y est ! On l’a !
— Quoi ?
L’histoire, Judas.
On a l’histoire.
« Raconte ! », s’emballe la poupée.
Comment dire ?
On panique. On cherche les mots alors même qu’on les sait revenus. On les regarde chacun, un à un. L’heure est grave. Le souffle de vie qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide prend désormais toute la place. La liste s’est figée. La poupée trépigne. Les autres sont tétanisés. On se pince les lèvres. On se tord le ventre. On se gratte une envie du bout d’un ongle encore solide. On l’ingère. On gratte encore. Comment dire quand on sait que l’on va décevoir ?
Oser.
Avancer.
On respire. Hara. Il le faut. On le leur doit.
« Alors ? », interroge la liste.
On ouvre grand les bras. On les prend tous contre soi, des larmes plein les yeux. On les étreint. On les caresse. Le temps est venu.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible.
Renoncer.
Il n’en est pas question, pas après tout ce que l’on a vécu, partagé, enduré. On ne fait plus qu’un avec la liste. Nos sorts sont liés. Jacques Lacan verse une larme. La couette lui propose de s’allonger sur l’oreiller. L’instant devient solennel, si chargé d’émotion que la vachette elle-même semble en être atteinte. On serre un peu plus fort la liste. On l’embrasse à bouche que veux-tu.
On la garde, c’est sûr. On s’est déjà dépouillé de tant de choses !
Aimer.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »

On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? », s’inquiète la poupée.
C’est justement ce que l’on tentait d’expliquer. Si l’on pouvait relater l’histoire, cela signifierait qu’elle aurait déjà été vécue. Et l’on ne veut pas qu’elle soit ressassée, comme une sorte de seconde main, une histoire recyclée. On doit en vivre une nouvelle, une qui n’a pas encore existé, une histoire à forger. Et la liste doit choisir : si elle souhaite entendre l’histoire à raconter, elle ne peut que rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, le jour où l’on aura échoué.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi l’on parle.
Il sourit. Il nous dit au revoir. Voilà. C’est fini. On y va. La liste a choisi. Elle vient pour partager l’histoire à inventer. On s’en réjouit. Hardi ! Tout le monde est là ? On fait l’appel.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »

On est passé de vingt et un à vingt-deux éléments. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. Ou des deux. On fait la lippe. On ne sait pas. Quelqu’un rit.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une automobile !
Judas ! Tu es encore là ?
La poupée réclame qu’on lui rende sa robe même si elle est un peu crottée du sang présidentiel. [227f] Ce que l’on. Elle se rhabille. Elle se rapproche de l’histoire. Elle voudrait tellement savoir de quoi il s’agit. La lettre d’amour fait tampon. La vachette veille la corne sereine et Jacques Lacan ose enfin aborder la paire de merguez.
Aimer.
Vivre.
On essaie.

80.

Je crie. Une large goulée d’air me comble. Je suffoque, même. Je m’accroche. Je crie encore. Du moins, je le crois. Crier, je ne sais pas. Je cherche le mot qui interpelle mon désir, celui qui le réveillera. Le mot. La voix. Le souffle. Quelque chose comme ça. Je l’entends. Je le guette. J’y aspire. Mon front creuse ses rides. Il se comprime. Mes doigts serrent du poing. Tout mon corps se tend vers ces paroles auxquelles mon corps aspire. Qui veut les dire ? Je les invente. Je les présume. Ils me taraudent. Je n’ai besoin de rien d’autre que de mon être le plus chair pour m’en repaître. Je m’y coule. Je m’y vautre. Un murmure. Un chant. Une clochette. Judas ! Mais que fais-tu là ? Tu n’es pas ici dans ta part de l’histoire. Allez ! Va !
Non, viens ! Viens là que j’ouïsse ce que tu voudrais me dire. Enfin. Judas. Parle-moi. Écoute-moi. C’est la même chose, une touffeur identique. Une plénitude. Un corps qui existe. Une main qui le frôle. De la pulpe qui s’agite. Des nerfs qui s’effilochent. Je refoule la douleur qui frappe mon crâne. Je ne prends que ce qui me prend et me forme. Me déforme. Me transforme. Et me porte. Me déporte. Et m’emporte. Loin ! Là ! Au tréfonds de mes entrailles mon désir sourd. Le puits s’ouvre. Béant. La chair se lave de tout soupçon. Elle fuse, vierge, féale à l’allégresse de ces mots qui chantent les louanges de mon plaisir en suspension. Là. Viens. Parle en mon corps. Ma tête n’est plus malade.
 [231f]

81.

Voilà. On y est.
— Déjà ?
Oui Judas. Déjà.
Sortir.
C’est fait.
On regarde tout autour. On observe. Cela ressemble à… Oui, cela ressemble exactement à ça. Le décor a quelque chose de très ordinaire, une ville, une campagne, qu’importe ! La liste nous accompagne.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »

Le bel équipage !
Aimer.
Donner.
La chaussette réclame une explication. Elle dit ne pas avoir bien compris ce qu’il s’est passé. Elle n’a rien vu venir et la boîte n’était plus là. Tout a changé. L’atmosphère en premier. Et la perspective. On respire mieux. La lumière est douce mais constante. La vie nous comble de ses murmures. Une chaleur inattendue vous caresse le cœur. La chair, elle-même, semble entière. Notre esprit tournoie de projets en souvenirs. Et l’on est bien, étrangement bien, aussi bien qu’à l’instant précis où l’on posait un pied après l’autre sur le tatami pour saluer le portrait du maître.

[Didascalie — Sur un ton aigu, un peu chantant, pire que celui qui permet d’identifier un homosexuel dans une comédie de boulevard.]


— C’est Moi !
Non, Judas, c’est un Autre, sans que l’on ne sache véritablement dire Qui.
Cela n’a guère d’importance. Pas plus que cela n’en a de savoir comme l’on est sortie de là, ni même précisément où l’on est. L’important, c’est d’y être. N’est-il pas ?
Aimer.
Pardonner.
Le poisson qui pue fait la lippe. Il avait un ticket avec le capiton et il se demande s’il le reverra un jour. On se gratte la tête puis les pieds. On est un peu embêtée. On ne sait pas lui répondre. On n’était là-bas, dans la boîte et hop ! on n’y est plus. C’est comme ça.
— Comme Jésus au tombeau ?
Oui Judas ! pareil.
— Et tu crois que Marie-Madeleine vaut mieux que la Samaritaine ?
Ah ! la clochette. Elle nous fait rire après nous avoir tant agacée. La Bible, elle nous regarde de travers. Elle trouve que l’on blasphème. La paire de merguez se redresse, prête à jaillir. La tartine s’en mêle. Elle défend l’idée d’y coller du beurre. Dans la paire de merguez ? L’histoire dégénère.
« L’histoire ? » s’exclame la poupée !
On la prend contre soi. On lui caresse la joue. On s’excuse. Veut-elle qu’on lui raconte de nouveau celle du Pescalune, ou la blague de « tata tringle » ? Non, elle veut la vraie, celle qu’il reste à vivre.
Pardonner.
Espérer.
On ne sait pas, la poupée, on ne sait pas comment elle sera. On n’est pas prophète. On ne peut qu’imaginer. [232d]
Aimer.
Et trouver l’équilibre. [230f]

82

On se pose un instant. La faim est revenue. La soif. On en profite. On réclame un stylo. La Bible nous offre quelques pages présumées vierges. Jacques Lacan propose de servir de pupitre. On lui préfère la tartine.
Écrire.
Offrir.
Et donner du sens aux mots.

« Mon amour, « Nous y sommes. « Et j’ignore encore si je saurai t’aimer. « Mon amour. Donne-moi. J’ai tant à recevoir. « Mon amour. « Voilà. »

On s’arrête là.
On relit.
Le tire-bouchon trouve cela joli. La vachette préfère dire que c’est beau. La liste est partiale, on le sait. On a fait tant de chemin ensemble. À la vie ! À la mort ! Non ! Pas tout de suite. On y retournera, mais une autre fois.
Sortir.
On y est. On y va.
Aimer.
On y croit.
— Dans ce cas, il faudrait peut-être que tu la signes, ta lettre.
Oui Judas, bien sûr que l’on signe.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »

Une histoire.
Des chocolats. [232f] [233f] [235f] [284f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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