[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-13 octobre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-13 octobre 2012

 [279d] [138f] [205d] [204d] [214f] [278f]

66.

Je transpire. Ma tête me fait mal. Une barre part des tempes et meurtrit mon front. Ma sueur brûle. Elle transporte la fièvre, à moins que ce ne soit l’inverse. Les toxines grouillent. Elles cherchent à se cacher dans la chair. L’écume les guette. Elle les engloutit par paquets. Des vagues se forment. Le flot se glace aussitôt. Il ruisselle là où la douleur est grande. Mes muscles souffrent. Ils réclament de profiter de l’aspersion. Mes globules blancs savonnent, les rouges marouflent. Mes poumons pompent. Ils procurent à tous les organes leur nourriture oxydante. Mon crâne n’est plus qu’une masse molle que la fièvre n’atteint pas encore. Elle grimpe. Un frisson me parcourt l’échine. Je lui offre une boisson chaude. Elle se délecte. Elle éructe. Elle fuse et emporte tout sur son passage. Tout ce qui faisait mal. Tout ce qui souillait l’humeur.
Je déborde. Ma peau se trempe et avec elle, mes vêtements. Ils absorbent. Je les retire. Je les jette au panier, le poison avec. Ça pue. Une nouvelle lame me lessive. J’essuie. Je m’affale, le cerveau en rupture. Je tremble. Je me dissous. Je bous. Et j’ai si froid, pourtant. Je me tasse. Je me mets en boule. La bouillotte chauffe mon ventre et mon ventre mon sang. Mon cœur s’agite. Je m’affole. La lymphe étrille ma chair. La sueur la rince. C’est l’été. L’orage a cette force. Je vois des éclairs. J’entends mon souffle qui tonne. Je suis à bout. À force d’être liquide, je crains d’y perdre ce qu’il me reste de consistance. Mon corps me rassure. Il s’apaise d’un coup et, soudain, la ragasse est loin, comme si elle n’avait jamais existé. La douleur est toujours en mon front mais il est sec. Et pur.
 [202f] [218d] [217d] [207d] [206d]

67.

On a entendu dire un jour dans une église, à l’occasion d’une simple veillée, que l’on sortirait par la bouche, portée par un souffle, celui de Dieu ou quelque chose dans le genre, ou quelque chose de très différent. On n’a pas bien saisi. On se concentre pour retrouver les mots, l’idée. Un air nous revient.

« Souffle de vie, quelle est ta joie  ? »

C’était donc ça.
Non, la liste nous rappelle à l’ordre. On se fourvoie, dit-elle : c’était de « source » dont parlait la chanson, pas de « souffle ». C’est pareil. Ou presque. La Bible tente une exégèse. On ne l’écoute pas. On préfère regretter de n’avoir compris qu’aujourd’hui qu’il y aurait un lien entre le souffle et la joie, même si c’est de source dont il serait question. C’est dommage. Le poumon n’est plus en état. Il tient à peine enflé, grâce surtout au goudron et aux poussières qui en tapissent l’intérieur. On appuie. Il s’affaisse, infichu de se regonfler et d’assurer la ventilation. On sent pourtant une espèce de courant d’air.
Frémir.
On s’emballe dans la couette. C’est irrespirable. On ressort.
C’est venteux.
Voler.
Décoiffer.
On cherche un peigne pour être présentable. La poupée nous rassure. Elle nous trouve sexy le cheveu ras en bataille. On en sourit d’aise sans être convaincue. On lisse l’accroche-cœur et on le rabat sur le front. Il s’ébouriffe derechef, soulevé par le courant d’air qui toujours circule de part en part et ampoule le capiton. On s’interroge sur l’ambiguïté de la situation. Serait-on déjà sortie, avec la boîte qui nous maintiendrait à proximité de la chair, comme une enveloppe, un sac, une prison ? C’est impossible. [215f] On le saurait, tout de même, si l’on était dehors ! Non ?
— Si tu M’écoutais un peu, tu aurais la réponse à ta question.
C’est vraiment agaçant, cette clochette, pire que Judas.
On doit l’ignorer.
Méconnaître.
— Justement non ! malheureuse.
Malheureuse toi-même ! [138f]
— Ça suffit ! Veux-tu M’entendre, pour cette fois ?
« Ça suffit ? » Mais elle est complètement frappée cette pauvre clochette ! Elle prétend maintenant nous dire quoi penser et s’agite comme la muleta devant les cornes de la vachette.
— Olé !
On lui balance la tartine et l’on se bouche les oreilles avec la paire de merguez.
— Tu ne crois tout de même pas arriver à Me rendre inaudible ?
On en perçoit encore le timbre, d’un peu plus loin. C’est mieux même si l’on préférerait ne plus l’entendre du tout. Le couteau suisse nous indique qu’il y a peu de chance que cela arrive. On s’en moque. On pressent que si l’on en trouve la provenance, la source justement, ou le souffle, on sera tranquille. Enfin.
On énumère les possibilités, le coude posé sur le dictionnaire, la main enfouie dans les plumes de l’oreiller. Qui cela peut-il être ? Judas ? Cela colle de moins en moins avec l’idée que l’on se fait du personnage. La Samaritaine alors, qui viendrait se cacher derrière le tintement à moins que le grelot ne soit planqué au cœur de ses cuisses ? Elle nous aura décidément tout fait. Tout. Même le meilleur.
On passe.
Ce n’est pas le sujet.
On y revient.
Sortir.
Puisque l’on y est encore. Dans le corps. Dans la boîte. C’est la même chose. Ou plus exactement la même dimension.
C’est Judas qui l’a dit.
— Mais Je…
La corde à linge fuse. La clochette émet un dernier râle.
Merci.
On écoute.
C’est fini. On va pouvoir tergiverser en paix, loin de toute contradiction et de tout prosélytisme.
On y croit.
On se gratte la tête. On regarde la bouche. Elle est fermée sans que les lèvres ne soient véritablement pincées. Le tire-bouchon se précipite. Il propose de bander l’hélice et de se faire pied de biche. C’est inutile. Si le souffle était encore à l’intérieur, on le sentirait à l’orée des trous de nez. Et le nez, c’est certain, ne transporte plus rien.
— Mais c’est de toi dont il s’agit ! Tu es le souffle ! [208d]
Judas ! Tu es donc toujours là ?
— Je suis immortel. Alors, tu M’écoutes ; sinon…
Sinon quoi, Judas ? Tu nous menaces à présent ? Oublierais-tu que l’on était judoka ?
— Mais je…
On ne veut plus t’entendre.
— Tu le devras, pourtant, un jour ou l’autre.
Et toi, il va falloir que tu apprennes à nous parler sur un autre ton. On n’est pas là non plus pour se faire engueuler par le traître de service. On fait ce que l’on peut. Et puis, comment être source et souffle à la fois ? Cela ferait des vagues, sauf si bien sûr le souffle est là pour soulever les jupons de la Samaritaine. [219d]
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f] [209d] [216f] [217f]

68.

Le nez.
On commence par le nez.
Inspecter.
On bande l’index. L’ongle est intact. La pulpe est davantage incertaine.
On la promène doucement sur l’épiderme. On détecte très vite un nouveau bouton dans le pli entre joue et narine, côté gauche, tout en bas. On gratte. Ni le sang ni la lymphe ne coulent. La chair ne tient plus à grand-chose. Les muscles perdent du poids. Les tendons se rétractent. Les organes sèchent. Les humeurs s’effritent. Les os conservent encore un peu de moelle.
Saler.
Tartiner.
Encore faudrait-il que la matière soit suffisamment fluide.
Rigoler.
Pourquoi donc ? Rien de drôle ne s’est produit. C’est dommage. On aurait volontiers ri un peu, avec ou sans la liste, afin de nous réjouir du temps qui passe et nous rapproche inéluctablement de l’issue. On a la solution de jouer du sens du verbe si l’on tient à le garder.
On tient.
On joue.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire. On a dû se tromper d’histoire. Voilà que Noé apparaît, magnifique dans sa robe de prêcheur, à peine abrité du déluge par une auréole accrochée à deux angelots dégouttants.
Cela ressemble à quoi, un angelot dégouttant ?
On imagine de la mie de pain trempée dans du lait mais qui resterait assez solide pour garder un minimum de tenue et qui serait translucide. Ce pourrait être aussi des pâtes de riz chinoises juste au moment où on les sort du bol de soupe, avec une feuille de coriandre fraîche juste là où il n’y a rien à cacher. Un mélange des deux. Il faut que ça mouille.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier un par un, avec leur définition, au dos de la liste. On hésite. Entre les Écritures et les Écrits, les commentaires sont bien différents, divergents, même. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
C’est ce que l’on voulait.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. Ne le conteste pas ; c’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne, un sbire à Toi. Il T’a présenté comme si Tu étais un chien de chasse qui ne lâche jamais le mollet dodu des pauvres créatures que nous serions, même en plein déluge. Tu nous aimes, paraît-il, et Tu nous gardes, comme si aimer rimait avec posséder.
Surveiller.
Punir.
Mais Te rends-Tu compte, Dieu, de ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps !
On grignote un biscuit à la cannelle. On en trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne pas trop prendre de l’épaisseur, la voie semble parfois si exiguë.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de Ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle, et tous les autres.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »

On est chiffonnée, soudain. Dieu est toujours là. On vire la Samaritaine qui n’y est pas et l’on réfléchit à se défaire de la Bible.
— C’est toute Ma vie !
On n’y croit pas une seconde, Dieu. Tu vaux mieux que ça. Et puis, les Livres sont trop rigides pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle. Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, une forme particulière de pureté et d’espoir face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir et augmenter la valeur de leur patrimoine.
— Mais la Bible, c’est une parabole, une histoire, une fable dont chacun fait ce qu’il veut. C’est toi seule qui donnes ce pouvoir de coercition à ceux qui prétendent parler à Ma place. Ta colère nourrit leurs prêches. Si tu veux les contrer, c’est l’amour qu’il te faut professer.
Et puis quoi encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend d’ailleurs pas, contrairement à Toi qui ne sais que Te vautrer dans Ta toute-puissance. Si ces beaux parleurs ne venaient pas de Ta part, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait découvert la supercherie. Les hommes ne sont pas si idiots ! Quoique. Entre Toi et Lacan, la marge est bien étroite.
On rit.
On passe.
Aimer.
Blasphémer.
La colère est sans fond. On poursuit sous le regard toujours amusé de la vachette.
Estoquer.
Que leur promets-Tu, Dieu, pour qu’ils s’avilissent ainsi à Ta seule évocation ? Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là avec Toi. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes catéchumènes liberticides. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais !
Pas tant que Toi.
Un glas sonne quelque part. La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint. Elle nous abreuve. Un peu d’eau coule depuis nos lèvres. On la recueille dans le creux de la main. On ne doit rien perdre. Les chocolats nous font un signe. On en farcit une part de tarte aux fraises. On songe ne nouveau à biffer Dieu de la liste, lui, et sa Bible.
Caviarder.
Sortir.
On y aspire de plus en plus tant un peu d’air frais nous ferait du bien.
Marcher.
Aussi. [205f]
Une odeur de chien mouillé vicie l’intérieur de la boîte. Ça pue. La corde à linge, une fois encore, s’y colle. Elle est si précieuse. La pince l’assiste. On les remercie. Les angelots et Noé quittent la scène. Quelque chose, subitement, nous fait sourire. On ignore quoi. On interroge la liste.
— La foi ?
Judas ! Depuis quand y es-tu ?
On récapitule.

« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »

On ne t’y voit pas.
On ne t’y verra jamais.
Tu es trop proche de Dieu, Judas. Et Dieu, on n’y croit pas.
— Menteuse !
Tais-Toi. [279f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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