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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-9 octobre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-9 octobre 2012

 [276d]

56.

On voudrait retenir le rêve, que la vie lui ressemble. Ou la mort.
Qu’importe !
On ne va pas se laisser embarquer dans ce genre de détails.
Sortir.
On enfile un kimono. On salue le portrait de Jigorō Kanō. On écoute la consigne.

« Sasae tsuri komi ashi. »

Le mot est joli. La prise est redoutable.
On prend la garde. On tire sur la manche, bien à l’horizontale. On bloque le pied, plante sur la malléole. On pivote. Uke tombe. Son bras fouette le tatami. On le suit au sol. Il nous retourne comme une crêpe. On est coincée. On tente l’écrevisse. Uke appuie de tout son poids sur nos côtes. Ça craque. On s’en moque. On aime le corps à corps, sentir la compression des chairs, éprouver son souffle, son odeur. Cela nous rappelle… Oui ! cela nous rappelle…
« Mais quoi donc ? » crie la poupée.
On hésite.
Est-elle en âge d’entendre ce que l’on aurait à raconter ? Et le restant de la liste ? On ne voudrait choquer personne, surtout pas Dieu dont chacun sait qu’il a la morale pudibonde.
— C’est bien mal Me connaître.
Judas… Tais-toi.
On est fatiguée de tes remarques acerbes. On n’a plus même la force de hausser les épaules. On a soudain besoin de silence et de repos. On s’allonge sur le dos. On respire lentement. On baisse à nouveau les paupières. On pose les mains sur le ventre. Hara. On cherche une image. On aimait faire basculer l’esprit au cœur d’un rêve érotique pour s’endormir. On puise dans nos souvenirs. On croise une vague représentation de la Samaritaine, son boléro noir, sa jupe rouge, ses bas résille et sa culotte en chiffon de comptoir. [121d]
On doit confondre. Elle ressemble à Carmen.
— Prends garde à toi !
Mais Dieu, je t’aime.
On déraille. Voilà que l’on prend Judas pour Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. [118f]
Dériver.
Il nous faudrait un canot, ou une bouée de sauvetage, un rondin. On n’a rien de tel. On est au milieu de l’océan. On maintient comme on le peut la tête hors de l’eau. On nage. On rame. On flotte sur les illusions.
Botter.
Si seulement on faisait une touche, il se passerait enfin quelque chose, ceci ou cela, qu’importe ! pourvu que ce soit doux, tendre, bienveillant. Si seulement… Il y a eu tant de choses qui sont passées sans qu’elles ne soient ainsi, tant et tant que l’on pourrait craindre que l’amour ne s’y résume.
Souffrir.
Il n’en est plus question.
Aimer.
Jouir.
On ne veut nulle autre addition. On paie la note. On quitte la table sans laisser de pourboire. On enfile une paire de solaires. On gaine. On ouvre les épaules. On sourit. On avance au milieu de la route. On repère un jardin public. On y entre. On tourne autour de la lettre d’amour. On hésite encore à la lire. Elle renferme une telle quantité de malentendus et de blessures ! Et d’amour, aussi. De désir plutôt. D’excitation. Comment ne pas confondre les trois ? On n’a pas la réponse à cette question. On en appelle au clitoris. Il est incapable de se prononcer, ratatiné qu’il est sous son capuchon. La vulve alentour n’en mène guère plus large. On frotte un peu avec l’oreiller. On fait trois vœux que l’on garde secrets. Rien ne se passe. La pompe à cyprine est hors service. Il va nous falloir trouver une autre source de jouissance. Tant va à l’eau…
Foutue Samaritaine !
Elle est partie, envolée et le désir avec.
On invoque le secours de la Bible. Elle suggère le Cantique des Cantiques. On lit. C’est cochon ! La vachette proteste. Elle ne veut aucune concurrence animale. On la rassure. Carmen a embarqué la Samaritaine qui de toute façon ne nous a jamais désirée.
— Salopes !
En effet.
La vachette se rassoit et s’endort sur sa position dominante, cocarde en berne. On l’observe. Elle nous inspire un retrait stratégique. On choisit de se planquer dans l’entre-deux-fesses. C’est exigu et fétide mais il y fait bon. On va pouvoir se refaire une santé jusqu’à recouvrer le désir, la joie. Les deux vont si bien ensemble… La chair soupire.
Jouir.
Sortir.
Ce n’est pas l’envie qui nous manque. C’est quoi alors ? Quelque chose comme un ressort.
Sauter.
Tel le diable qui jaillit de sa boîte ? [117f] Encore faudrait-il que le couvercle se soulève au bon moment.
— Il se soulèvera.
Qu’en sais-tu, Judas ? Quand sais-tu ?
— Je sais. Écoute-Moi.
Qui donc fait derechef tinter cette satanée clochette ? C’est agaçant.
On regarde au loin. Il n’y a personne. On est seule dans la boîte avec la chair qui se délite et les éléments de la liste qui attendent l’histoire.
On est seule.
À moins que… [124d] [123d]
Aimer.
On y est. [119f] [192f] [197d] [196d] [275f]

57.

Mes mains se posent sur mes cuisses. Mes épaules prennent le large. Mon souffle m’enveloppe d’une étrange fébrilité. Mon ventre se creuse. Mes abdominaux dessinent un cône qui guide l’influx nerveux à ras de pubis, juste à l’endroit où la vulve prend naissance. Un filet de chair s’écoule dans le mouvement. Il transmet une quasi-chaleur au clitoris et mes petites lèvres chuchotent, prêtes à s’embraser en répons. Une courte irritation affleure. Va-t-il falloir que ma main s’en mêle pour que la chair jouisse de l’incendie qui court ? Ce serait vain. La pulpe fait mine de s’enflammer alors que mon sexe est transi. Mes nymphes sont livides. Une urtication accessoire se fait passer pour une effervescence. Je grimace, du dépit au fond de la gorge. Mon corps se trompe. Il tente une contre-offensive et crispe le périnée d’un coup sec comme pour ferrer le gland et que se soulève le capuchon. Rien n’y fait, pas même une pensée vagabonde. Mon sexe brûle sans fondre. Il réclame une caresse, un baiser, une attention. Il invente. Je ne dois pas le laisser faire et choisis de mettre un terme à cette farce avant que ne surgissent mes impatiences. Je ramène ma vulve à la raison d’une petite claque bien ajustée. La pensée s’échappe et se vide de toute substance libidinale. La brûlure s’estompe. Elle drope du côté du ventre, en passant par le pubis. L’estomac l’engloutit. Je me fige un instant, inquiète de la suite. Je gaine pour défier la douleur. Je lui interdis de poindre. Elle prend la tangente. Je respire enfin. L’oxygène me gave et me ravit. C’est terminé. Mon corps se cristallise dans une drôle de posture. [126d] Je suis frigide, mon entre-deux-cuisses simplement dévoué à la miction. [123f] [198d] [128d] [193f]

58.

On est là depuis combien de temps ? Là dans le corps ou là dans le corps qui se délite ? On l’ignore et ce, quel que soit le point de vue que l’on adopte. On s’interroge sur ce qu’il va se passer.
On est sans crainte, mais l’on s’interroge.
Sortir.
Rester.
On oscille toujours entre l’intuition que l’issue n’est plus très loin et l’éventualité de ne pas atteindre le but que l’on s’est fixé. On voudrait se forger une conviction.
On ne veut plus tourner en rond.
Faut-il changer la perspective, trouver une chignole pour percer un trou dans la paroi, placer le pétard sous la boîte de champignons et se planquer derrière la corde à linge pendant l’explosion ? On a cette histoire à raconter, avant, pendant, après. La liste s’impatiente. On a la Bible, aussi, à lire, le dictionnaire à éplucher. On a le rêve à recomposer. On a l’amour, celui qui est dans la lettre, que l’on doit braver. On a la tarte aux fraises à consoler, la tartine, pour se pendre, la poupée, à faire décoller. On à la foi peut-être, et Dieu qui ne craint pas d’affronter la paire de merguez. On a Jacques Lacan qui se cogne le poisson qui pue. C’est louable. On a… Il va falloir que l’on se décide.
Choisir. [195f]
Biaiser.
Ce serait trop facile.
On éternue.
On renifle.
On n’a pas envie de se moucher. On n’a de toute façon pas de mouchoir et les humeurs sont en plein amalgame, comme figées.
On doit reprendre les choses en main.
Renâcler.
On commence par quitter l’espace de l’entre-deux-fesses. On s’y sentait confinée. On n’a jamais aimé les ambiances carcérales même si l’on savait que ce n’était pas le décor qui posait la liberté.
Élargir.
Marcher.
Cela nous faisait tant de bien.
Une amie surgit. La nostalgie nous gagne. On marche encore, jusqu’à revenir se placer sur le buste. Il est de moins en moins confortable mais la position est plus centrale. On a vue sur tout le corps. On a ouïe sur toute la boîte. Et même au-delà. N’est-ce d’ailleurs pas une voix que l’on perçoit à l’instant ? On rattrape l’oreille. On se la colle au tympan. [122f]
— La la la !
Il n’y a plus aucun doute : quelqu’un chante. Est-ce la Samaritaine qui est revenue, toute dépitée de nous avoir plantée là, le clitoris en lambeaux et le cœur en berne ? Cela ne peut pas. Elle est comme sa cruche ; quand elle se casse, rien ne peut réparer le chagrin qui en résulte. C’est comme la colère. On doit la faire passer afin que la haine puisse surgir.
Puis disparaître à son tour. [120f]
Comme la Samaritaine. [120f]
— La la la !
Mais quelle est cette voix si ce n’est elle ?
— « C’est donc quelqu’un des tiens. »
Qui ?
On doit se concentrer, essayer de la reconnaître. Car c’est une femme, c’est certain. « C’est donc quelqu’un des tiens. » On croirait une réplique de cartomancienne. On rit. Ce n’est pas le moment. On ne voudrait pas perdre la lame. On se pince les lèvres. On se gratte la nuque.
On sèche.
— La La La.
Est-ce l’amour qui de nouveau nous appelle ? Il n’est pas dit qu’il sache chanter, à moins qu’il ne faille des dispositions auditives particulières pour lui permettre d’exister.
Entendre.
Écouter.
C’est mieux dans l’ordre inverse. On s’en moque. Dieu est désormais dans notre camp et chacun sait qu’il reconnaîtra les siens. Voilà une affirmation pire encore qu’une prédiction cartographique ! On se trompe de registre. On range la boule de cristal. On sort le planisphère. La chair s’évapore. Le clitoris jette son capuchon. Il veut se déliter à visage découvert. Il n’a plus peur de rien, même pas de rebuter. Il en a de la chance ! La Samaritaine, elle, passait son temps en toilettes et parfums pour se faire gente, plaire, comme si la beauté avait rapport à l’amour, la popularité au bonheur.
Pire que cruche, elle était gourde !
On rit encore. On ne devrait pourtant pas traiter ainsi la Samaritaine. Ce n’est pas gentil. Ce n’est plus le moment de l’être. On doit tout dire, c’est établi, et raconter l’histoire, quelle qu’elle soit. La liste attend. Le corps est moins impatient. Il fond.
On a soif.
Puiser.
On s’assoit sur la margelle. Un figuier donne de l’ombre. On savoure l’instant. Une brise nous caresse la joue. L’azur nous illumine et nous inspire un sirop d’orgeat. L’’histoire devra dire que la vie était belle. Qui en doute à part la lettre d’amour ? Elle commence à nous agacer, celle-là. On sature de la menace qu’elle représente. On doit s’en défaire, quel qu’en soit le prix. Qu’aurions-nous à y perdre ? L’excitation ? Le désir ? Le sentiment ? Son illusion ? Peu nous chaut ! L’amour est dans la joie et, tant qu’à faire, autant se concentrer sur la dilection. On a tout à y gagner. Dieu, par exemple. Voire un peu d’éternité. Quant au désir…
Sublimer. [129d]
On va pêcher la lettre d’amour dans la cachette et on la déchire, sans regrets, sans remords. On n’a jamais compris la différence entre les deux et l’on n’a pas le courage de se pencher sur le dictionnaire. On regarde les morceaux de lettre s’envoler. Ils retombent les uns sur les autres, comme si les histoires voulaient s’agglutiner et ne faire plus qu’une.
Quelles histoires ? On s’y perd autant que l’on a pu s’y égarer.
Aimer.
C’est trop compliqué. On n’arrête pas de se le répéter. On devrait avoir compris, maintenant. Et renoncer. Mais c’est si simple en même temps. [121f] Il suffit d’y croire.
Espérer.
Allez ! Qu’est-ce que l’on a à craindre ? On le tente.
On est seule. Il n’est plus besoin de personne pour nous donner le change. [127d]
Aimer.
Pour la beauté du geste.
Aimer pour de rien. Aimer pour de vrai. On ne risque plus de souffrir. On ne risque plus de blesser.
Qu’est-ce que c’est chouette !
Là où l’on est, là où l’on va, on croisera au pire quelque fantôme ou quelque divinité. [124f] Sous chaque voile, on raconte qu’il se cache un joli visage.
On tire la bobinette, et le désir choit.
— La la la.
Et le désir choit. [126f] [131d] [196f] [126f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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