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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-3 février 2011



Cy Jung feuillets — V-01 3 février 2011

 [16d]

Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f]

7.

On tue le temps.
On laisse tomber la bible. Boum ! Ça fait peur. On oublie. On ne veut plus avoir peur. Plus jamais. La peur tue l’envie. La peur plombe l’espoir. Sortir. On pense de nouveau à ce dont on aurait besoin même si l’on n’a aucun moyen de le savoir. Une bible à terre, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises. On se souvient que l’on préférait la tarte aux pommes à la tarte aux fraises. On va devoir faire une nouvelle liste. Plus tard.
On se repose. On se lave le nez. C’est le corps qui suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a de quoi nous occuper. Longtemps. Très longtemps. Entre deux questions philosophiques, on relit une lettre d’amour. Sait-on lire à présent ? C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement ! Sortir. On attend. [5f] Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On attrape le dictionnaire. On l’ouvre au hasard. Le nez coule à flots. Une goute s’aplatit sur la page. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. [9f]
A-t-on jamais vu autre chose qu’un corps éplucher des pommes, lire, pleurer, se ressaisir ou se gratter les pieds ? On n’a jamais vu. Mais c’est écrit : « On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la vérité même si les mots, toujours, ne disent pas forcément ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]
C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disaient rien, ou en disaient trop, pas assez. On s’y perdait. On se taisait. Et l’amour reculait. Alors, quand on dit aujourd’hui que l’on se gratte les pieds ou que l’on épluche des pommes avec le tire-bouchon, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. On se comprend. C’est l’essentiel. On est seul, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait.
Va-t-on rencontrer du monde et devoir à nouveau faire la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seul, face à… Éprouver. Sortir.
Bien sûr, il y a Dieu, le fameux. On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrait pas forcément, ou qu’il fallait marcher, le mériter, souffrir, beaucoup, pendant le temps que durait la vie et, que si ce n’était pas le cas, il nous faudrait expier. Faire pénitence, du plaisir. Quelle absurdité ! On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; on doit faire confiance aux mots : ce sont les seuls à être encore en mesure de dire. On n’a plus qu’eux. Les mots, moins « billot », que l’on vient de perdre. Et Dieu.
Lequel ?
Aurait-on perdu Dieu ?
Non, juste « billot ». Dieu n’est pas à la même page. Il n’est pas loin du diable, par contre, du diable et de ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de la rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui, lui l’était. On sort du sujet.
On éternue. On se mouche. Il faut bien que cela surgisse de quelque part, que cela sorte. Cela. On. Les pronoms sont interchangeables. Seule la vérité compte, celle qui s’écoule avec les tempéraments. Les mots transpirent. Ils suintent, comme le corps. Ils pètent. Parfois, ils puent. Peu nous faut ! On a de quoi s’occuper longtemps. Très longtemps.
On éternue encore. Et on se gratte les pieds. On ne lit plus. On écoute. On se fige. On s’étire. On se ferait bien un café. On cherche une épicerie. Une épicerie ? Qu’est-ce qu’une épicerie vient faire là, au milieu de ce fatras de chair et de pensées en décomposition ? On reprend la lettre qui attend sa réponse. On relit. On écoute encore. On se concentre. D’aucuns savent que la quête n’a rien à voir avec les horaires d’ouverture des commerces alimentaires. Ils pourraient le dire plutôt que de se taire, ceux qui savent. Les fous. Les poètes. L’idée est simpliste. On sait. On aime se l’entendre dire.
« L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une un jour, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on s’est dit oui et voilà. L’amour s’arrête avant que la mort ne survienne, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, effacer les mots du dictionnaire, éplucher les pommes, vider le poisson, laver le couteau suisse, éprouver, sortir. Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça fouette.
On relit un texto. C’est un moyen comme un autre de patienter. On nous a laissé notre portable. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occuperait, envoyer des textos. On se croirait dans le métro, voleur à la tire en moins. Ne jurons de rien ; le corps est plein de surprises, bonnes ou mauvaises. On cherche quoi écrire à qui. On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. Il n’y a pas d’objet, pas de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris. Comprendre. C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f] Qu’est-ce que c’est, alors ?
Sortir. La réponse y sera-t-elle ?
Il va nous falloir au moins ça, pour comprendre. Comprendre quoi ? Comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos alors que l’on n’existe plus. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée. Pourquoi on crie. Pourquoi ça fait si mal, parfois. Sortir. Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit. Et après ? Sortir, c’est autre chose. On y est. On y va. Entre temps, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, n’est déjà plus.
C’est vraiment compliqué cette histoire. Le cœur ne bat plus. On s’en va. On n’en peut plus.
C’était quoi, déjà, le bon verbe ?
— Éprouver. [7f]
Merci. Ça nous intéresse. Y aller.

8.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour l’aider à t’aimer. »
Cette petite annonce n’a pas de sens. Personne n’aide à l’amour.

9.

Le plus difficile est à venir. Avant de sortir, on devra en passer par un bilan, accepter, pardonner, faire des listes, qui sait. C’est pire que le jour on l’on a décidé de changer d’orientation professionnelle. On vendait des poules vivantes sur les marchés et, sans prévenir, cela nous a dégouté. On est allée au pôle emploi, sans C.-V.. Au vu de notre expérience dans la volaille, on nous a proposé un travail dans un abattoir spécialisé dans le poulet industriel. Nos poules étaient vivantes. Comment imaginer tuer ces pauvres bêtes, à la chaîne, partout du sang, des plumes. Et pourquoi pas du goudron ? On n’était pas au bord de la mer ; on ne savait pas comment provoquer une marée noire et mazouter les poulets pour les endormir avant de les tuer, ne pas les entendre piauler. Alors on a choisi d’être boulangère, pain blanc, jolies miches. On a toujours aimé les poules à jolies miches.
C’est vulgaire. Tant pis. On est parfois vulgaire. C’est une manière de se détourner des émotions. C’est facile. On sait. On biaise. On fait parfois juste ce que l’on peut, même coincée dans ce corps dont il nous faut sortir avant que les portes du paradis ne soient définitivement fermées. Foutaise ! Le paradis est un comte pour enfants, comme l’enfer.

10.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour me guider dans mon amour. »
« Guider » ? Encore une fois, ce n’est sans doute pas le bon terme. [16f]


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[16dDébut-2011:02:03

[12fFin-2011:01:25

[5fFin-2011:01:14

[9fFin-2011:01:19

[14fFin-2011:01:27

[6fFin-2011:01:15

[7fFin-2011:01:16

[16fFin-2011:02:03





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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