[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-25 septembre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-25 septembre 2012

 [270d]

39.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse bouillie de lentilles sans pour autant s’écouler hors l’enceinte du crâne. Il stagne.
— Miam miam ! [180f]
On t’a dit de te taire, Judas.
— Ou alors ?
On te pète ta gueule. Maintenant, c’est comme ça. On ne discute plus ; on cogne. La paroi est élastique. Elle ne rompt pas, ni ne saigne. On y retourne. On serre les poings. On frappe plus fort. Rien ne se passe. Ce doit être parce que l’on n’a pas vraiment tapé. On n’a jamais réussi à porter un coup, même au kendo quand l’autre avait un casque de fer sur la tête et que l’épée était de bambou. C’était contraire à nos principes, ceux que le corps dictait plus encore que l’esprit. On ne doit pas insister.
Cogner.
On ne saura jamais.
Aimer.
On ravale nos poings. On se rassoit.
On contemple la ligne bleue des Vosges. On reçoit un bretzel en récompense de cette pensée nationaliste. La tartine n’en veut pas. On le confie à la tarte aux fraises. De la chair s’est collée à la pâte. C’est peu ragoûtant. On dégage le tire-bouchon. On l’observe. Il sourit et propose de se transformer en poing américain. On serre fort la poignée de bois sculpté, la lame glissée entre index et majeur. On tente encore de frapper. La Bible rigole. Elle rappelle que l’on en est infichue.
Veut-elle, elle aussi, se prendre une claque ?
Elle nous la laisse volontiers. Elle sait que l’on aime ça, les châtiments.
Judas ! Non, elle, c’est la Samartaine.
On range le tire-bouchon. On doit trouver la solution.
Sortir.
En attendant, l’on observe. C’est plus judicieux que d’en appeler à la violence, celle que l’on refoulait, celle que l’on condamnait. On passe à autre chose. On essaie. Il suffit parfois de poser la bonne question. Exemple. Le cerveau a-t-il besoin d’une ouverture dans le crâne ou est-il destiné à se figer, sur place, à se transformer en une sorte de pierre aussi dure que la bêtise qui l’a parfois animé ?
Sécher. [93f]
Cristalliser.
Et le clitoris, où en est-il ?
Il résiste, planqué sous son capuchon la tige encore ferme. Sera-t-il le dernier à se déliter ? Il est en compétition directe avec les tétins que la mise en orbite a placés sous vide. Les paris sont ouverts. Gageons que l’on aura la réponse assez vite. On a autre chose à faire que de départager des zones érogènes en décomposition. [91f]
Sortir.
Toujours.
Aimer.
Peut-être.
Pardonner.
Et reprendre la liste. [92f]

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »

C’est bon comme ça ? [54f] On marque un temps. Il y a tant de choses qui manquent encore. On doit concentrer notre attention, tout écrire, ne plus oublier. C’est important.
Compiler.
Noter.
On cherche une feuille blanche. On trouve la lettre d’amour. C’est parfait. On attrape un stylo. On se gratte la tête. On hésite. On se lance.

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une… »

On s’arrête.
Que pourrait-on bien faire d’une carte d’état-major, d’un mitigeur, d’une boule de lavage, d’un brin d’herbe, d’une capsule et d’un débardeur ? On l’ignore. On étudiera ce point plus tard. L’urgence est d’établir ce qui manque, comprendre, pour ne plus souffrir.
Panser.
Ordonner.
Ce qui manque ou ce qui manquait ?
Ce qui nous a manqué.
On est d’accord. Ce n’est pas la même liste.
Dans la première, on ajoute la chaussette qui a sa place près de la Bible, du dictionnaire, du poisson qui pue, du couteau suisse, de la tartine, de l’oreiller, de la couette, du tire-bouchon, de l’échelle, de la poupée, de la paire de merguez, de Jacques Lacan, de la tarte aux fraises, du pétard sous une boîte de champignons, de Dieu bien sûr, de la lettre d’amour et de la corde à linge. C’est acquis. On n’y revient pas. On se concentre sur ce que l’on a inscrit au dos de la lettre d’amour. C’est ce qui nous intéresse pour l’instant, le verso.

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une fable de La Fontaine. Un stéthoscope. Un éléphant. Une tondeuse à gazon. Une aquarelle. Un clic. Un cheval au galop. Une étoile. Un saxophone. Un comprimé. Un bouquet de persil. Un manteau. Une expression courante. Une bassine. Une limace. Une dent creuse. Un tapis. Des yeux bleus. Une tente. Une portion de frites. Un crochet. Une galipette. Un gobelet. Un condamné à mort. Une coursive. Une machine-outil. Un germe. Un maroquin. Un jardin. Une perfusion. Un ami. Un orgue de Staline. Du sable fin. Un élastique. Une sonnette. Une scie. Un foulard en soie. Une hémorragie cérébrale. Un témoin. Un ticket de métro. De la peinture rouge. Un coq de bruyère. Un truc. Une poussière. Une barrière de corail. Un bonhomme de neige. Une poubelle. Une ambulance. Un cahier à gros carreaux. Des perles. Un lit de camp. Un chiffon. Un crématorium. Une contravention. Un parfum. Une casquette. Un credo. Des cotillons. Un si bémol. Une paire de lunettes. Un sourire. Un préservatif. Un sac de billes. Une mèche de cheveux roux. Une calculatrice. Une roche éruptive. Un papillon. Des allumettes. Un cours d’eau. Un manège. Un gyrophare. Un trousseau. Un avion. Une pomme de pin. Un canal urinaire. Un code à barres. Un relent. Une chute. Une colonne de direction. Une règle. Un tas de gravats. Une chanson douce. Un ravalement. Une brindille. Une étagère. Un sou. Une écrevisse. Une grotte. Un calicot. Un doute. Un essuie-glace. Une boucle de ceinture. Un ronronnement. Une longueur de piscine. Une serviette hygiénique super plus spécial nuit dans son emballage. Un laminoir. Une facture. Un tube de colle blanche. Une poignée de cerises. Une tribulation. Un cône au chocolat. Un cœur de pierre. Une recharge. Un numéro. Une lampe frontale. Un soleil d’hiver. Une pâte brisée. Un article. Une écorce d’orange. Un pylône. Une botte de foin. Un brocoli rose. Une érection. Un lendemain. Un as de carreau. Une touche. Un wagon. Des farces et attrapes. Un lecteur DVD. Un fil RSS. De la poudre d’escampette. Un panier. Un savon. Un râteau. Un masque. Un messie. Du vinaigre de vin. Un manche à balai. Un coquelicot. Une agrafeuse. Une pagaie. Un camion. Un compte-fils. Une ampoule. Une goutte de sueur. Un oripeau. De l’encre. Une balle dans la tête. Une fourchette. Une photographie. Un collier de perles. Un casque. Un Interphone. Un canot. Une tasse de café noir sans sucre. Un chou-fleur. Un appui. Un plat en argent. Un atome crochu. Une route de montagne. Un oignon. Une prise multiple. Un cadavre. Un écrou. Du wasabi. Une vitre. Une cruche. La Samaritaire… »

Ah ! la Samaritaine. Jésus était un homme de goût, c’est évident.
On attrape la poupée au vol et on la rassoit sur nos genoux. On lui caresse la nuque. On lui demande comment elle va. « Très bien, répond-elle. L’orbite est un endroit un peu sombre mais somme toute très accueillant. Je m’y suis fait plein de copines et j’y retourne quand tu veux. » On est contente pour elle. On lui propose de rester un peu avec nous. Elle accepte. On la remercie. On relit la liste par-dessus son épaule. Elle est longue et pourtant rien de tout ce qui est inscrit ne nous a jamais véritablement manqué à part la pagaie, peut-être, pour avancer.
Et le camion, pour rouler.
Transporter.
Conduire.
La liste ne peut pas combler le vide. Peut-elle étancher la soif ?
Respirer.
Était-ce l’air qui manquait ? Ou l’eau ? La matière.
On est dubitative. On s’essouffle. Le cœur bât trop vite. On appelle les secours. On a tant besoin d’une parole, d’un échange. D’un partage. C’est trop tard. Personne n’habite par ici. Il ne reste que les mots, et le souvenir. Les mots ne sont plus rien. Et les souvenirs ? Ils ont le même rictus que la poupée. Les souvenirs, les autres. Des sentiments. Des sensations.
Sentir.
Éprouver.
On chassait parfois les émotions à l’arbalète. On avait trop peur qu’elles ne nous fassent souffrir à défaut de nous faire aimer.
Être aimée. [182d]
La poupée réclame que l’on ajoute une robe au dos de la lettre d’amour. La pauvre ! On ne peut rien pour elle. On mange la liste. On tranche le ventre de la poupée. On regarde à l’intérieur. Elle n’a pas de cœur. On jubile. On a trouvé d’où venait ce vide. Enfin ! Il était dans le corps de la poupée. On la renvoie en orbite. On vomit la lettre d’amour avec la liste. Elle est intacte.
On la relit. [94f]

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une fable de La Fontaine. Un stéthoscope. Un éléphant. Une tondeuse à gazon. Une aquarelle. Un clic. Un cheval au galop. Une étoile. Un saxophone. Un comprimé. Un bouquet de persil. Un manteau. Une expression courante. Une bassine. Une limace. Une dent creuse. Un tapis. Des yeux bleus. Une tente. Une portion de frites. Un crochet. Une galipette. Un gobelet. Un condamné à mort. Une coursive. Une machine-outil. Un germe. Un maroquin. Un jardin. Une perfusion. Un ami. Un orgue de Staline. Du sable fin. Un élastique. Une sonnette. Une scie. Un foulard en soie. Une hémorragie cérébrale. Un témoin. Un ticket de métro. De la peinture rouge. Un coq de bruyère. Un truc. Une poussière. Une barrière de corail. Un bonhomme de neige. Une poubelle. Une ambulance. Un cahier à gros carreaux. Des perles. Un lit de camp. Un chiffon. Un crématorium. Une contravention. Un parfum. Une casquette. Un credo. Des cotillons. Un si bémol. Une paire de lunettes. Un sourire. Un préservatif. Un sac de billes. Une mèche de cheveux roux. Une calculatrice. Une roche éruptive. Un papillon. Des allumettes. Un cours d’eau. Un manège. Un gyrophare. Un trousseau. Un avion. Une pomme de pin. Un canal urinaire. Un code à barres. Un relent. Une chute. Une colonne de direction. Une règle. Un tas de gravats. Une chanson douce. Un ravalement. Une brindille. Une étagère. Un sou. Une écrevisse. Une grotte. Un calicot. Un doute. Un essuie-glace. Une boucle de ceinture. Un ronronnement. Une longueur de piscine. Une serviette hygiénique super plus spécial nuit dans son emballage. Un laminoir. Une facture. Un tube de colle blanche. Une poignée de cerises. Une tribulation. Un cône au chocolat. Un cœur de pierre. Une recharge. Un numéro. Une lampe frontale. Un soleil d’hiver. Une pâte brisée. Un article. Une écorce d’orange. Un pylône. Une botte de foin. Un brocoli rose. Une érection. Un lendemain. Un as de carreau. Une touche. Un wagon. Des farces et attrapes. Un lecteur DVD. Un fil RSS. De la poudre d’escampette. Un panier. Un savon. Un râteau. Un masque. Un messie. Du vinaigre de vin. Un manche à balai. Un coquelicot. Une agrafeuse. Une pagaie. Un camion. Un compte-fils. Une ampoule. Une goutte de sueur. Un oripeau. De l’encre. Une balle dans la tête. Une fourchette. Une photographie. Un collier de perles. Un casque. Un Interphone. Un canot. Une tasse de café noir sans sucre. Un chou-fleur. Un appui. Un plat en argent. Un atome crochu. Une route de montagne. Un oignon. Une prise multiple. Un cadavre. Un écrou. Du wasabi. Une vitre. Une cruche. La Samaritaire… » [96d]

Ah ! la Samaritaine.
Était-ce l’eau ou la soif qui nous manquait ? On disposait des deux. Alors ?
On cherche.
— Bon chien !
Ça suffit !
Sortir.

« Aimer. Rire. Penser. Jouir. Débiter. Cogner. Savourer. Vivre… »

Doit-on à présent établir une liste de verbes ? C’est difficile, ce d’autant que l’on n’ose plus ouvrir le dictionnaire. On craint qu’il ne soit désormais vide, [55f] aussi vide que le ventre de la poupée et la corde à linge. Elle n’a jamais eu de cœur, cette petite salope de corde.
Étrangler.
On déraille. On doit se ressaisir.
On attrape la paire de merguez. On la brandit.
— Chers amis, chers camarades…
Hourra ! [56f] [95f] [181f] [194d] [183d] [185f] [269f]

40.

J’ouvre la bouche pour gober un peu d’air frais. J’ai soif de respirer, de m’emplir d’oxygène comme pour gagner en apesanteur. Ma langue passe derrière mes incisives. Mes yeux s’écarquillent d’eux-mêmes. Mon sourire point. Je ne le retiens pas. Mes dents se joignent à nouveau. Mes joues se creusent. J’inspire par le nez, cette fois, et engrange une large goulée. Mes pupilles rigolent. L’air fuse dans l’autre sens. Un courant se forme. On dirait que mes oreilles se mettent à grandir, grandir, jusqu’à sculpter des ailes à moins que ce ne soient mes cheveux qui se déploient. Le souffle s’y engouffre. Mon corps part à l’horizontale. Mes paumes prennent appui sur la vague. Mes biceps bandent et portent ma chair aux nues.
Je me soulève. J’ouvre les épaules. Je gaine. Je vole. J’inspire. J’exulte. La terre défile sous mon ventre. Je perds son attraction. Plus je respire, plus la distance augmente. Je suis farcie d’oxygène. La tête me tourne un peu. Je pars en roulis. Une pirouette me fait craindre la chute. Je me concentre. Je ralentis ma respiration. Je bats plus fort des oreilles, paumes toujours à plat. Mes jambes nagent la brasse. Le vent s’engouffre dans mes voiles. Il est mon complice. Je m’y roule à présent au gré de mes soupirs. Je ne pèse plus rien. Ma chair est volatile. Je me fonds avec le ciel. Je ne cesse de sourire. Mes yeux toujours rigolent. Le soleil, de part en part, me chauffe et me réchauffe. Je vole. Et mon corps est si léger que désormais il peut m’appartenir. [184d] [97d]

41.

Vivre.
C’est comme pour la liste, on aurait peut-être dû y penser avant.
Mais on ne pensait qu’à ça !
— Vraiment ? [99d]
N’est-il donc pas possible de mentir, juste un peu ? [98d]
Sortir.
Il va nous falloir choisir.

42.

Vivre.
Cela faisait parfois si mal.
Mourir.
Cela ne fait pas tant de bien.
Sortir.

« Où est ta vie, quelle est ta voie ? »

La boucle est bouclée.
Chanter.
Et faire décoller l’avion.
On donne deux euros à la dame. Elle nous tend un ticket. On s’installe dans le bimoteur à quatre places. Le bouton rouge qui permet de faire se soulever l’engin est au centre de l’un des volants, celui à l’avant, côté gauche. Le manège démarre en douceur. Il accélère. Au troisième tour, le haut-parleur indique que la queue du Mickey est en place. On s’envole. On tend le bras et on l’agite au hasard.
Des fois, ça marche.
Là, rien.
Encore un tour.
Oui ! ça y est. On a attrapé quelque chose. On referme les doigts dessus. On tire. C’est le nichon, le droit. On est contente de le retrouver. On l’accroche au pectoral. Le manège s’arrête. On prend un autre ticket. On récupère le nichon gauche, cette fois. Quel bonheur ! Le corps est entier, ou presque, pour à peine 4 euros. Ce n’est pas cher payé l’intégrité.
On tire la langue et l’on profite de ces retrouvailles pour recoller les morceaux de chair qui commençaient à s’éparpiller. Les humeurs font office de glu. On a de la matière plein les doigts. On secoue la main. Un morceau part à la verticale, se cogne au couvercle et revient, comme un boomerang, dans un bruit sec, pas si creux. On attrape l’œil gauche et l’on recommence. Il rallie son orbite. Le bois reste intact. On s’empare de la rate. Elle fait un aller-retour, sans plus de dommages sur la paroi.
On réfléchit quelques secondes.
C’est peut-être le signe qu’ils ont pris un bois épais, et solide, un bois qui ne brûle pas, un bois qui pourrit lentement dans la tombe, un bois qui protège, un bois qui nous assure une certaine longévité ?
On s’en réjouit. Le risque d’être incinérée s’écarte. En même temps, cela pose la question de savoir de quoi l’on doit sortir. Du corps ? De la boîte ? Cela ne change pas grand-chose au problème ; plus la décomposition avance, plus les deux se confondent, et plus la nuit paraît longue. L’amour ne devait-il pas l’éclairer ? Ou la joie ? On ne sait pas. On va devoir continuer à lire dans le noir. Ce n’est pas si compliqué. On vivait bien dans une drôle d’obscurité, parfois.
D’autre fois, on vivait dans la lumière. [182f]
Le plus souvent, on cultivait les contrastes. On aimait les noirs noirs, et les blancs blancs. Les gris, on les trouvait tristes, pâteux, pesants. Onéreux. Ils étaient pourtant majoritaires. Il y en avait partout, dans l’eau, dans l’air, dans la matière et même dans le feu ! Ils étaient capables du pire et maculaient la pensée de la tête aux pieds. Ils imprégnaient jusqu’à la chair. Ils y laissaient des traces indélébiles, des traces froides et humides, une ombre oppressante, un impitoyable sillon.
On ne savait pas comment s’en défaire.
C’était une sorte de poisse gluante, un peu comme l’humeur, ici, qui permet de recoller les morceaux.
Joindre.
Réunir.
Encore une boucle de bouclée.
Est-ce cela, faire ceinture ?
Dénouer.
On sourit. On a toujours aimé la dérision. On profitait de la vitesse du manège pour s’extraire de l’adversité. On aimait le vice sans fin. On sourit un peu plus. On craignait toujours de devenir neurasthénique à force de tourner en rond pour boucler des boucles dont le caractère circulaire nous écarte forcément aujourd’hui de l’issue qui, sans s’annoncer droite, forme à coup sûr une ligne, un boyau, un passage.
Sortir.
On fatigue à faire circuler les mots dans tous les sens.
On se replie derrière une côte. Le poumon est flasque mais toujours confortable. Il garde un petit air de ballon de baudruche. La fête est finie. On n’a jamais aimé les fêtes, même pas d’anniversaire. On aimait les jours ordinaires qui dérapaient du côté du bonheur. Ils n’étaient pas si faciles à saisir ; il fallait les guetter, s’y ouvrir, accepter la surprise et surtout se dire que cela pouvait arriver.
Escompter.
Prévoir.
Oh ! que c’était difficile de garder l’espoir.
L’espoir en qui ? L’espoir en quoi ?
Vivre.
On aurait dû ne penser qu’à ça, y donner un sens, l’associer à la joie. On a pourtant entendu dire, une veillée de Noël, qu’il n’était pas besoin d’agir pour donner du sens à la vie ; il était là, intrinsèque, essentiel, ontologique. Mais comment en avoir conscience, alors ? À travers Dieu, peut-être.
— C’est Moi !
Voilà que Judas a des airs de Samaritaine !
Croire.
On préférait attendre que la vie passe en se mettant les doigts dans le nez ou dans les oreilles. C’était puéril. Et dégoûtant, surtout pour celles et ceux qui regardaient. Tant pis pour eux. Ils auraient mieux fait de nous voir plutôt que de nous jauger. On a beau jeu de le leur reprocher. On faisait pareil, en pire. On fabriquait des boulettes avec des crottes de nez et on les cachait dans les fentes entre les tapis du tatami. Quelle classe !
Ce n’était pas si grave ; c’est biodégradable, les crottes de nez.
Le corps itou.
Il se délite pourtant moins vite qu’on ne l’avait imaginé. Cela nous laisse le loisir de faire quelques boulettes supplémentaires. [96f] D’autres en faisaient aussi, des amis parfois. Un jour, par exemple, on nous a jeté des clés plates sur la tête. Cela ne nous a pas fait mal. On a pleuré, pourtant. C’était comme un déclic, une émotion très forte, très profonde, si profonde que la souffrance se mêlait aux sanglots et coulait des joues jusqu’à l’océan en passant par la descente des eaux pluviales, l’égout et la Seine. On a appris depuis que c’était pour cela qu’il y avait des vagues plus ou moins grosses qui secouaient la mer. Des tsunamis. Leur taille dépendait de l’amplitude avec laquelle la souffrance était évacuée par la larme originelle. Ce lien entre larme et océan expliquait aussi pourquoi les eaux maritimes étaient salées. N’est-ce pas ?
Le dictionnaire rigole. La Bible réclame la part de Dieu, les merguez de la moutarde et l’oreiller qu’on lui regonfle les plumes. On aime écrire l’histoire. On sait qu’elle n’est pas vraie. Quelle importance ? Ce qui l’est, c’est qu’elle ne fasse pas mal, à personne et, qu’au contraire, elle donne envie de jouer, que les nichons glissent sur la planche à savon et s’empalent sur les cornes de la vachette ! Le sang gicle. On appuie très fort avec une compresse ; cela ne suffit pas. Il va falloir des points. On les compte. On gagne la partie.
Suturer.
La plaie cicatrise. On garde la joie. On jette ce qui la corrompt.
Merci la vachette. On l’ajoute à la liste. On a toujours aimé les pistes de sable et les mouvements de corps qui permettaient d’esquiver la charge de l’animal. Ils guidaient l’esprit. Ils assouplissaient la chair.
Biaiser.
Pervertir.
Et rêver que l’on séduit la Samaritaine.
Qu’y a-t-il de plus réjouissant que cette perspective-là ?
Suspens. [97f] [186d] [101d] [100d] [270f]


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[270dDébut-2012:09:25

[180fFin-2012:01:15

[93fFin-2011:07:25

[91fFin-2011:07:23

[92fFin-2011:07:24

[54fFin-2011:04:04

[182dDébut-2012:01:18

[94fFin-2011:07:27

[96dDébut-2011:07:31

[55fFin-2011:04:05

[56fFin-2011:04:07

[95fFin-2011:07:30

[181fFin-2012:01:17

[194dDébut-2012:02:08

[183dDébut-2012:01:19

[185fFin-2012:01:22

[269fFin-2012:09:23

[184dDébut-2012:01:21

[97dDébut-2011:08:03

[99dDébut-2011:08:06

[98dDébut-2011:08:05

[182fFin-2012:01:17

[96fFin-2011:07:31

[97fFin-2011:08:03

[186dDébut-2012:01:24

[101dDébut-2011:08:09

[100dDébut-2011:08:07

[270fFin-2012:09:25





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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