[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V05-16 septembre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-16 septembre 2012

 [264d] [80d] [50d] [78f] [166f]

26.

On résume.
Sortir.
On est là depuis combien de temps ? L’horloge du téléphone portable ne fonctionne plus et le corps n’a pas de montre au poignet. À l’odeur, on pourrait dire… On l’ignore. On n’a pas fait d’études de thanatologie. On ne sait donc rien de la putréfaction des corps et pourtant, on affronte, la tête haute et les épaules larges, cette chair qui nous quitte.
Braver.
Languir.
L’humeur est à la relaxe. Les muscles se détendent. Ils n’ont pas l’air très atteints. Les organes, eux, se vident, l’estomac, le foie, la rate, le pancréas, l’intestin. Le cœur et l’encéphale se dessèchent. Les yeux, même dégagés de leur cavité, brillent toujours, surtout le gauche, celui qui a vu l’érection divine. Une côte a pris la tangente. Les poumons ont les alvéoles pleins d’une épaisse liqueur. Le reste tient.
Pour celles et ceux que cela intéresse, les seins, après avoir explosé, ont recouvré une certaine plasticité en dépit de la mise en orbite des tétins. Et le clitoris ? On oublie toujours le clitoris. On le néglige. Il proteste et se renfrogne. Il est un peu boudeur, de nature. Là, il semble apaisé. Il flotte sous son capuchon, comme rétracté, rétréci, serein. Il est sous protection. Il se repose. Cela donne envie de lui avancer une chaise longue avec un plaid tricoté main et de lui servir une orangeade. Avec ou sans paille ? Ah ! si on lichait à petites gorgées tous les clitoris du monde plutôt que de se les enfiler cul sec.
Mouiller.
On oublie.
Saliver.
On se fait du mal.
Aimer. [167f]
C’est de pire en pire !
On ne doit pas se voiler la face. C’est inutile. Le clitoris est mort. Le temps de la jouissance a expiré. Feu la vulve ! Feu le point G ! La nostalgie nous gagne. On cherche une pensée positive. On croise la tartine. Cela ne suffit pas. Les souvenirs remontent par vagues. Les bons. Les moins bons. On ne sait pas les classer. L’amour, par exemple… On fera le tri plus tard. On en était à établir le bilan clinique. C’est le plus urgent.
Mais l’état de l’amour, n’est-ce pas aussi de la clinique ?
On attrape le rectum à deux mains et l’on tire.
— Pan !
Dans le mille !
Cette fois, on a vraiment tué Jacques Lacan. [42f]
Doit-on éliminer quelqu’un d’autre ? On recharge. Un ver de Victor Hugo remonte l’œsophage et sort par l’orbite vacante. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » On le préfère en voyeur dans la culotte de Dieu à moins qu’il n’en porte pas ce qui enchâsserait l’œil directement entre ses testicules. C’est grotesque ! Dieu n’a rien de tout ça, ni globe oculaire, ni slip, ni génitoires. Dieu n’a rien. Il est. On aime la nuance. On la voudrait pour soi. Le corps nous échappe. L’être gicle et l’on en prend plein les merguez pendant que les oreilles en pissent leur cérumen.
Exsuder.
On s’essuie le visage avec un pan du linceul.
Renaître.
On crie. On gesticule. On prend la poupée sur les genoux. On lui demande ce qu’elle en pense de l’être et de l’avoir. Elle répond que tant que l’os n’aura pas libéré la moelle, on ne saura rien de la substance. Sacrée poupée ! On l’embrasse. Elle rougit. On s’arrête là. On n’a pas envie non plus de poser une barrette dorée dans ses cheveux ni de lui poudrer le nez.
Sortir.
C’est de plus en plus compliqué.
On se concentre. [48d]
On passe la rate. On chatouille le pancréas puis on tâte le cœur du bout d’un pied emprunté à l’échelle. La texture est bonne, plus élastique que celle du foie. Une purée maison décorée d’un brin de persil irait bien avec ça. Le cerveau fera l’affaire. Il résiste. Il ne veut pas finir en bouillie comme si le corps était mort par choc frontal lors d’un accident automobile. Ou autre chose… Les neurones se tiennent encore par la synapse et, pour le coup, c’est un peu de beurre qu’il nous faudrait pour le passer à la moelle. [170d] [47f] [49d] [263f]

27.

La douleur est posée sur mon front, pile entre les deux yeux, prête à me prendre dans son étau et ne plus lâcher sa prise. Ou presque. Elle n’y est pas vraiment mais je la sens, là, prête à fuser si je lui offre ne serait-ce qu’une once de chair où s’épanouir. Il n’en est pas question. Je m’éclipse et m’enlise dans la torpeur. La chaleur des draps m’apaise. J’entends une voix. Je ne comprends pas ce qu’elle dit. Peu m’importe, elle me berce et je plonge. Je ne veux plus bouger. Je ne veux plus ressentir et que la douleur aille jouer ailleurs qu’en mon front. Elle insiste, convaincue qu’elle est de pouvoir m’atteindre. Je résiste. Je me confine dans le tréfonds de ma chair. Je me ramollis jusqu’à ce que mes nerfs ne trouvent plus aucun muscle à solliciter sur leur trajet. Ils mitraillent dans le vide. Je m’évapore. Mon corps est une masse sans consistance, un leurre.
J’entends la voix toujours. Rien ne l’arrête, aucun barrage, pas même la conscience d’être ici, ou ailleurs. [168f] Le son passe d’une oreille à l’autre sans que le cerveau ne l’enregistre. Il est encore plus mou que les autres organes, flasque, presque liquide d’être ainsi mis au repos total. La douleur tente une percée sur la nuque, juste là où les cheveux prennent racine. Elle fait un bide. Le cortex est en partance pour l’au-delà du corps. Je respire à l’économie. Mon cœur prend un rythme de vacances. Plus rien ne bouge en moi, à part quelques poils qui vibrent au passage de l’air dans mes narines. Mes paupières sont lourdes. Ma chair est légère. Je ne dors pas. J’attends.
 [172d] [171d]

28.

On résume.
Sortir.
Non. Pas encore.
Aimer.
Sortir viendra quand la chair aura fondu à moins qu’il n’existe une issue dont on ignore encore la voie. Les deux hypothèses se valent bien que l’on ait une préférence pour la seconde, peut-être parce qu’elle est plus volontaire, peut-être parce que marcher nous faisait du bien, peut-être parce qu’il serait temps de rompre avec la contrainte du corps, peut-être parce que l’on obéit à la liberté. Peut-être. Sûrement.
Agir.
On a toujours aimé ça.
Bouger.
Au début, on a fait du sport pour arrêter de fumer. C’était si bon pourtant de griller une cigarette avec un café ou une bière, assise en haut d’un escabeau un pot de peinture aux pieds en regardant sécher le plafond, le dos contre un lampadaire dans l’attente d’un baiser quand l’air froid de l’hiver démultipliait la volute, juste avant de s’endormir comme pour sentir la journée passer dans le creux de la gorge et y laisser son empreinte. Bon, et sensuel aussi. On s’en ferait d’ailleurs volontiers une petite, là, si quelqu’un peut nous offrir du feu.
— Une petite quoi ?
Cigarette ! Cacahuètes. Bonbons. Chocolats glacés ! C’était le meilleur au cinéma, l’entracte.
Croquer.
Décider.
Et reprendre la main.
On s’assoit sur la Bible. On ouvre le dictionnaire. On prend garde à ce que le nez n’y répande pas ses humeurs funestes. On a encore besoin des mots, tous les mots, même ceux qui n’ont pas nos faveurs. On tourne les pages. On songe un instant que l’on serait plus inspirée de lire la lettre d’amour. C’est dommage, on l’a égarée. Ce n’est pas si étonnant. Sous son joli minois, on a bien vu qu’elle était toxique, un peu comme la grosse pomme rouge que la sorcière offre à Blanche Neige : appétissante et létale. On referme le dictionnaire. On lève les yeux au ciel. Le nichon passe. Il nous envoie un baiser. On sourit.
C’est si agréable, un baiser.
Un autre.
Dis, le nichon, tu nous en donnes un troisième ?
Zut ! il est déjà de l’autre côté de la Terre.
On oublie.
Penser.
C’est mieux.
Voir.
C’est un peu la même chose.
Aimer.
Cela reste trop compliqué. On doit l’apprivoiser. On le sait. Il nous manque une clé. Elle est là-bas, toujours accrochée au lourd trousseau posé sur l’étagère dans l’entrée. On ignore comment la rejoindre. On caresse la joue de la poupée. Cela avive le souvenir. Le désir s’en mêle. On le chasse. Il revient. On le jette. Il ressort. Il est coriace. Il fait corps avec la chair. On le range sous le capuchon du clitoris le temps qu’elle se délite. Il ne bouge plus. C’est bien.
Aimer. [169f]
On essaie depuis combien de temps ? On l’ignore.
La musique s’est arrêtée. Le silence de nouveau fait peur. On voudrait se rassurer. On chope la couette, la Bible et la corde à linge. La Bible distribue les cartes. On coupe à l’atout, cœur. La partie se termine. On compte les points. On a perdu. On renonce à la revanche. On souffle de la salive dans le logement du jack. La musique revient. Elle nous berce.
Aimer.
Et l’on songe à une berceuse. Quelle misère ! C’est à cause de la poupée. On doit s’en débarrasser. La tuer. Ou la remiser tout au fond du petit lit resté dans le poulailler. La brûler pour grandir.
La sacrifier.
On l’embrasse, on l’assoit sur la boîte de champignons et on l’envoie au Ciel. Elle fera un bon messager. On bat des mains ! On rit ! On chante ! On danse ! On rit encore. On essaie. Quelque chose cloche. La joie est feinte. [44f] On verse une larme. Une seconde la rejoint. Les deux s’écrasent sur la lettre d’amour qui resurgit alors qu’on la croyait perdue. On se souvient à présent l’avoir soigneusement enfouie tout au fond des viscères afin de se prémunir de tout risque de palingénésie. L’avait-on déchirée pour faire bonne mesure ? Qu’importe ! On ne doit plus déchirer les lettres d’amour. On en reçoit si peu. [170f]
On déglutit. On fait la lippe puis une boule de la lettre. On la planque cette fois sous une rotule. Le fémur grince. On l’ignore. On ressort le dictionnaire. On s’assoit dessus en suçant notre pouce. L’appareil en métal nous empêche d’épouser le palais avec la pulpe du doigt. N’aurait-on pas dû nous le retirer ? Et la bague ? Au judo, il fallait enlever ses bijoux avant de monter sur le tatami.
Ne pas blesser. Jamais.
On a pourtant tellement envie de cogner.
— Toc ! Toc !
Entrer.
Non.
Sortir.
Aimer.
Hajime. C’est du japonais. Cela veut dire que le combat commence. On brandit les merguez. À vos marques. Prêt.
— Partez !
On force sur les appuis et on gicle.
On confond encore. On ne doit pas courir, pas fractionner. On doit se séparer.
Diviser.
Fendre.
Et restituer la bague et le dentier.
On les dépose dans un plateau et l’on demande à l’infirmière de les mettre au coffre. Quelqu’un pourra en hériter, au cas où…
Mourir.
C’est acquis.
Aimer.
Ce n’est pas gagné.
On réunit la liste. Qui veut le dentier ? Un ange passe. Le nichon ? On rit. La bague, on sent que cela sera plus facile à caser. Treize doigts se lèvent. On éternue. On se perce la langue de la pointe du tire-bouchon. On s’étrangle avec la corde à linge. On se brûle avec l’amour. On se consume. On forme un petit tas de cendre. Personne ne nous ramasse. On cherche un tube de colle. On trouve une pâte à pizza. Elle colle. C’est parfait. On s’agglutine. On s’étale. On ajoute de la sauce tomate, des anchois, de la mozzarella et du basilic. On se fait cuire. On ne doit pas se perdre. On ne doit plus.
Aimer.
Sortir.
On coupe la poire en deux et l’on en nappe les moitiés de chocolat chaud, de chantilly et de quelques amandes grillées. Le foie chancelle. On y renonce. La poupée fait sa première révolution. « Aimer, c’est donner. » On arrête la phrase à cet endroit. [45d] C’est aussi bien.
Donner.
Et prendre.
Compter.
En effet.
On aurait tant voulu compter, pas les parts de pizza ni de tarte aux fraises. Compter, être considérée. On a envie de pleurer.
Aimer.
C’est maintenant ou jamais.
Rire.
Pleurer.
On aurait voulu vivre sans résister. On aurait voulu… On n’est pas là pour regretter. [43f] [46f]
On est là pour quoi, alors ?
Pardonner.
C’est encore plus compliqué que d’aimer. [173d]
On oublie.
On résume.
Voilà. On s’est plantée. L’arbre a traversé la route alors que l’on roulait sans permis une main sur le volant, l’autre dans la culotte de la poupée. On s’est écrasée. Le Samu est arrivé. On a été désincarcérée. Le cerveau était en bouillie. On nous a déclarée morte. On n’a pas protesté. On a sucé notre pouce comme un bébé. On a fait caca et le nichon a explosé. On croyait pourtant que le corps savait. Il était impuissant, comme le reste. Maintenant, il se délite. Il s’enfuit. Et on est là, les fesses dans l’herbe mouillée du talus, la poupée déchiquetée et l’œil éteint. L’arbre a été transformé en papier. On y a imprimé une Bible, une lettre d’amour et un dictionnaire. On s’est logé un couteau suisse dans le dos. On a pleuré. Les mots se sont dissous au rythme de la chair qui pourrissait. Le silence a couvert l’explosion.
On a renoncé.
Aimer.
On aurait dû parler. On l’a fait. Puis, très vite, on n’a plus eu rien d’autre à dire que souffrir.
Pleurer.
On n’est pas là pour regretter.
Oublier.
Vivre.
Retrouver qui l’on est. S’y ancrer.
Pardonner.
On doit y arriver.
On serre le poing. On regarde passer la poupée. On fronce un sourcil. L’autre est déjà occupé. Il sert d’écrou à la tarte aux fraises. [49f] [79f] [81d] [264f]


--------------

[264dDébut-2012:09:16

[80dDébut-2011:06:02

[50dDébut-2011:03:29

[78fFin-2011:05:30

[166fFin-2011:12:25

[167fFin-2011:12:27

[42fFin-2011:03:15

[48dDébut-2011:03:24

[170dDébut-2011:12:31

[47fFin-2011:03:22

[49dDébut-2011:03:25

[263fFin-2012:09:13

[168fFin-2011:12:28

[172dDébut-2012:01:02

[171dDébut-2012:01:01

[169fFin-2011:12:29

[44fFin-2011:03:18

[170fFin-2011:12:31

[45dDébut-2011:03:20

[43fFin-2011:03:17

[46fFin-2011:03:21

[173dDébut-2012:01:03

[49fFin-2011:03:25

[79fFin-2011:06:01

[81dDébut-2011:06:03

[264fFin-2012:09:16





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.