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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-10 septembre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-10 septembre 2012

 [260d] [163d] [160d] [259f]

20.

— Pan !
On sursaute encore. On a eu peur, toujours.
Oublier.
Aimer.
— Pan ! Pan !
Mais qui nous tire dessus ? On se planque derrière l’os du bassin. On met les mains devant les yeux. C’est idiot. Pourquoi se cacher la vue quand la peur inonde ? Cela ne peut pas l’effacer tant l’image est gravée dans le plus lointain du cerveau, indélébile.
— Pan !
Le silence est rompu. Les bruits reviennent.
On entend une sirène qui s’approche. On sort de notre cachette. On court à la fenêtre. Le hurlement se dissipe. On revient s’asseoir près du dictionnaire. On frissonne de nouveau. On croise les bras, les doigts crochetés en haut du chandail juste sous les épaules. On se rassemble. On se protège. Il faut absolument que le légiste puisse dire dans son rapport que l’on s’est défendue. On n’a pas pu mourir sans combattre. On n’a pas pu mourir.
Trop tard.
On est piégée dans cette boîte avec le corps qui se délite.
À moins que…
Sortir.
On écoute. Le silence est revenu. Il ressemble tant à la mort. Il glace. Il transperce. Il tue. Pourquoi se sent-on encore en vie, alors ? On pose la question au poisson qui pue. Il nous regarde d’un œil circonspect et nous invite à consulter la corde à linge.
Elle rit.
On meurt.
Sortir.
Peut-être que du bruit pourrait nous ramener au monde ? On tend l’oreille. Une goutte de pluie cogne sur le zinc de la fenêtre. Un réveil tictaque. Une araignée grimpe au mur. On y est ! On entend le frottement imperceptible de ses pattes sur le papier peint. C’est elle, qui vient.
— Pan !
Ça suffit ! Qui veut nous faire peur ?
— Pan ! Pan !
Non !
Qui veut nous abattre ? Qui veut nous atteindre ? Qui tire à vue dans notre silence ? On veut du bruit, vite, du bruit qui couvre la déflagration, du bruit plus fort que l’araignée qui tisse sa toile, du bruit dans la boîte, du bruit qui nous enveloppe, du bruit qui nous assure. Du bruit qui nous apaise. Du bruit vivant. Pas du bruit qui achève.
Assourdir.
Vivre.
On se recroqueville. On cherche un son qui nous sorte de l’épouvante. Une feuille tombe sur le gravier de l’allée. Elle transit. On se souvient des cris d’un enfant qui pleure ; c’est pire. On entend un moteur de voiture, un diesel encrassé, de préférence, une musique qui chauffe la poitrine, un écho qui enchante. L’eau que la cafetière expulse. Une voix. Laquelle ? La sonnerie d’un téléphone. Un rire. Un peu d’air que l’on inhale. La lame du couteau d’office sous la peau d’une pomme. Une étoffe. La circulation d’un train. Un…
— Pan !
Il faut que cesse cette détonation.
— Pan ! Pan ! Pan ! Pan pan !
Ça suffit, maintenant ! Qui s’amuse ?
Combattre.
Répondre.
On serre les poings. On cogne dans le vide. Un os fuse. La paroi capitonnée l’amortit. On le récupère. Il reprend sa place. On guette la prochaine détonation, prête à bondir.
Saisir.
— P… !
Bingo ! On l’a chopée au vol. On la jette à la poubelle. [37d] Vlan ! Elle se prend le couvercle sur le coin de la figure. Ça y est. On a gagné. Elle n’y est plus. Le silence que l’on s’est choisi est revenu. On savoure. On est libre désormais de le rompre, si on le veut, comme on le veut. Libre ? La peur n’a pas disparu. On fait quelques pas. On rallume la radio. France info. C’est si bon, ces voix qui envahissent la boîte. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque quelque part. On sursaute.
— P… !
C’est fini. La détonation se perd en route.
— Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum !
On préfère. Un cœur bat pas loin d’ici et, si l’on chante, on entend une voix ? [32f] [33f] [75d] [47d]
Bien sûr que non. On a perdu l’ouïe autant que la vue et maintenant la raison s’égare. C’est pire que tout. Ce n’est pas sûr tant que l’on reste sur le chemin.
Gager.
Rien n’est plus sûr. [158f]
Aimer.
C’est le moins certain.
Le moins.
Certain. [162d] [161d]

21.

On a oublié de manger la tartine.
Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. [73f] Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de cet agrégat de chair voué à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a tout simplement plus le loisir de se nourrir, de croquer, de mâcher, sucer, avaler, et la raison n’est pas que l’estomac aurait implosé en déversant ses humeurs fétides partout la chair. [159f]
Souiller.
Épurer.
Il va nous falloir une bonne dose d’agents récurants.
Répéter.
On a oublié de manger la tartine.
Ce doit être pour cela que l’on est dans une drôle de posture. On y est, sans y être, une araignée quelque part dans le capiton et des gouttes de pluie sur le zinc. On y est, peut-être, ou peut-être pas, et l’on tente de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant quand et comment. Pourquoi.
Fuir.
Il n’en est pas question. On doit faire face.
Sortir.
Quand tout sera réglé.
Quand le pardon sera acquis.
Le pardon ? La Bible nous fait un signe. On l’ignore même si l’on a dans l’idée que l’on doit produire un travail de mémoire qui apaise, une sorte de chemin vers soi pour être libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a porté et dont on n’a jamais su se défaire. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
S’affranchir.
Rambiner.
Peut-on encore panser les plaies ? Il n’est pas dit qu’il le faille. On a oublié la trousse à pharmacie et il n’y a près du corps ni sparadrap, ni compresse, pas même un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération. On est démunie. On est seule face à ce qui ronge.
Sortir.
Appréhender.
N’est-il pas trop tard pour se souvenir ?
Un pasteur a dit, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on avait fait ou pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir du défunt et à le porter à la mémoire, pour le faire vivre et s’en repentir.
Bats les pattes !
Que l’on nous laisse libre de notre chapitre ! Notre empreinte nous appartient. Les plaies sont béantes et les coups vont voler.
Pardonner.
C’est comme aimer, c’est trop compliqué, surtout du fin fond de ce corps qui se délite. On doit changer la perspective.
Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu ! Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait aussi courageuse que le Petit Jésus fût tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont pas d’autre argument que leurs gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici.
On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser.
Sortir.
C’est aussi une méthode. On y songe.
— Boum !
Qu’est-ce encore que cette déflagration ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais l’on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu s’engraisse de nos prières pour nous bercer de nos illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain.
Justement, cette tartine… On a faim.
— Boum !
Encore ?
C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second.
Ça pète à foison. On sursaute derechef. C’est que ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au Ciel afin de le placer en orbite de la Terre pour confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre le prenne dans l’œil histoire que l’on rigole un peu ! Voyeur ! Goujat ! Mais de quoi parle-t-on ? On a perdu le fil.
Et mangé la tartine. [36f]
Et la réponse, on l’a lue ? C’est que…
On a oublié que l’on avait reçu quelque chose. On était émue. On l’a confiée aux caprices de l’estomac mais peut-être que si l’on s’appliquait à la comprendre, on saurait par quelle voie sortir. Enfin. Il serait temps. On commence à se sentir pourrir à l’instar de la chair alentour.
Ouvrir.
L’enveloppe, et trouver la réponse.
Lire.
Où a-t-on mis nos lunettes ?
— Boum !
C’était l’œil cette fois. Ou le cerveau, on ne sait plus. On ne sait pas. On oublie le corps qui part en vrille. On ne pense plus qu’à cette réponse qui est venue. On voudrait la lire. On sait pourtant qu’elle est vaine. Doit-on déchirer le poulet ? Non. Il faut le laisser se défaire de lui-même ; chacun son tour d’y perdre des plumes. Et puis, il n’est pas question de mettre les mots qu’il contient dans le dictionnaire. Ils seraient foutus de trancher dans le mauvais sens.
On doit oublier la réponse.
On cherche une issue. On fouille l’endroit. On voudrait retrouver la tartine. On y avait mis du beurre. Ça glisse. Ce n’est pas comme la réponse qui, elle, était râpeuse.
Quelle réponse ?
Ou oublie.
On n’a rien reçu, rien d’autre que des tartes aux fraises et des poissons qui puent. Des bibles. Il est encore trop tôt pour lire. Le tire-bouchon persiste à s’accrocher au couteau suisse. On passe à autre chose.
On doit encore attendre.
Sortir.
On n’y est pas. On a du chemin à faire. On se gratte un peu les pieds. On grignote une miette tombée sur le pantalon. Le pasteur disait… On vérifie que l’on a bien fait ses lacets. La route est longue, surtout quand elle s’allonge à chaque pas.
Que disait le pasteur, déjà ?
On se souvient qu’il était question de pardon. [15d] Et puis ? On ne sait déjà plus. C’est dommage. Peut-être pas. Il est urgent de n’être sûre de rien.
Sortir.
Attendre.
La suite va venir.

22.

 [39d] [78d] [77d] [76d] [41d] [40d] [38d] [74f] Je me serre. Je m’étrique. Je me pressure. Je me recroqueville dans le mitan, la bouillotte brûlante entre les cuisses. Les vents sourdent dans les profondeurs du nymphée. [160f] Je me contracte. Je me regroupe. Je suis en quête d’une pensée vagabonde. Mes chairs, seules, ne peuvent rien à leur épanouissement. Il leur faut un rêve, une image, une muse. Mes épaules se voûtent. Mes mains se crispent. Mon front se plisse sans que mon cerveau n’y trouve d’inspiration.
Une douleur émerge, pile entre les deux yeux. Je suis vide. Je sens pourtant la chaleur irradier les pores de la peau, remonter le long des nerfs et titiller le capuchon. Je m’y attache. Je m’y concentre. Rien ne vient. Rien ne va plus. Mon ventre soulage la pression. Le clitoris reste sourd à la touffeur de la pulpe. Mon sexe dort aussi sûrement que mon cerveau s’englue dans une pensée raisonnable, dénuée de toute agitation. La température entre mes cuisses monte de quelques degrés encore. Ma chair n’y gagne rien. Mon cœur bât sa coulpe. Ma peau s’amollit. Seuls mes muscles bandent encore, prêts à saillir au moindre mouvement.
Mes paupières se ferment d’instinct. Un vague souvenir chatouille un instant un neurone en perte de champ électrique. La synapse d’à côté lui colle une baffe. Le cerveau se décharge. La douleur quitte le front. La chaleur s’évapore. Je ne sens plus rien d’autre que mon corps qui part à vau-l’eau. Mes muscles lâchent prise. Mon souffle ralentit encore. Mes lèvres esquissent un sourire. De quoi s’agit-il ? De rien. Une fausse alerte de nouveau. Tout m’échappe à présent. Je dors.
 [161f] [164d] [260f]

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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