[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-7 septembre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-7 septembre 2012

 [259d] [153d] [23f] [73d] [151f] [258f]

14.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. Je le cueille. Je suce. Il se coince entre deux molaires. J’appuie. La salive afflue. J’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, un point creux. J’ouvre la bouche. Le point grossit et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme d’âpres bouillons. Elle déborde et passe le coin des lèvres. Je déglutis. Le point rengaine son épée. [72f] Je soupire et en avale le bonbon. Je bois un peu d’eau. La salive est en ébullition. Le point se dilate derechef. Que faire ? La vis sans fin qui mène au vide appelle l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. J’ai besoin d’une nourriture qui comble et qui console. Le vide est si béant !
Je choisis un biscuit. Il croque en laissant quelques miettes mais il est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux. Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau son épée. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps.
Je reprends une bouchée. Les incisives coupent. Les molaires écrasent. La salive se mélange. Le gosier sort la grande échelle. Je m’accroche à la lance et darde la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. Le vide appelle plus qu’un fruit, tellement plus. J’aurai essayé. Je tente le chocolat. Une autre douleur se forme, plus bas. Ce sont les cellules adipeuses qui dropent sous la peau du ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f]
J’avale un quatrième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. Je dois reprendre le contrôle. Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds espoir. Ils me narguent. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales me soutiennent. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
 [165d] [155d] [74d]

15.

L’air ambiant se rafraîchit sans que le corps ne semble en être responsable. Cela donne envie de sucer quelque chose à défaut d’enfiler un chandail. On détaille les bonbons dans le panier posé sur l’étagère. On aurait pu choisir… Ce sera réglisse. C’est un hypertenseur mais, au vu de l’état actuel du cœur, il n’y a pas de danger. La tachycardie est définitivement impossible, même à l’effort.
Mourir.
C’est déjà fait.
Sortir.
C’est en cours.
On retire le papier. Il colle aux doigts. On le jette au fond d’une poche. Une phalange part avec. On la récupère. On glisse le bonbon entre les lèvres. On rejoint la cuisine. On a soif. On boit à même le goulot de la bouteille en plastique. On fait demi-tour. On perd l’équilibre. On se rattrape au dictionnaire. C’était moins une. On repose la bouteille sur le plan de travail. On visse le bouchon. Comment est-ce possible ? On n’a pas pu agir ainsi. Il n’y a là ni cuisine, ni bouteille, ni bouchon, ni bonbon. On récupère le couteau suisse dans la liste. On coupe une pomme en deux, puis encore en deux.
Cela fait quatre.
Une pomme ? Le paradis n’est pas atteint et l’épicerie toujours fermée. L’étal est vide. La tarte est à base de fraises mais on épluche une pomme. Elle est rouge, avec quelques taches vertes et brunes. C’est un beau fruit qui a l’air délicieux. C’est comme ça. On lui retire le cœur et on porte le premier quartier à la bouche. On croque.
Les dents claquent dans le vide.
On avise une tablette de chocolat. Non, ce sont les abdominaux. En avait-on tant que cela ? Il faut croire. On casse la tablette. Les viscères apparaissent. Ce n’est pas si répugnant que ce que l’on aurait pu craindre. Ce doit être parce que l’on ne craint plus rien. Et puis quoi encore ? On aurait tort de fanfaronner. La peur est toujours là. Et elle n’a pas changé d’objet.
Aimer.
On sort de la cuisine qui est autre part la boîte sans que l’on ne puisse dire si elle est dedans ou dehors. Et le corps ? Lui, il gît céans, habillé de propre et chaussures cirées, les paupières closes, un peu de poudre sur le bout du nez et de fard sur les joues, les mains posées à plat sur le ventre, les épaules et le dos calés contre le plancher capitonné. Un vrai coq en pâte ! On l’observe. Il sourit, à ce qu’il semble. Quel idiot ! Sourit-on d’être mort ? Pourquoi pas, si cela lui plaît, ce d’autant qu’il est bien installé. Il va pouvoir se déliter en toute sérénité, sans qu’aucun lambeau ne s’égare au-delà les parois. Il y a l’odeur, bien sûr, qui gâche un peu le plaisir.
On s’interroge sur le moyen d’y échapper. Est-il possible d’actionner un système de ventilation ? On fouille l’espace capitonné en quête d’un mécanisme ou d’une ouverture. On dégote une coupure de presse entre deux couches de papier peint. On sort un riflard. On soulève un coin du journal et on le décolle avec délicatesse. On lit. [153f]

« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière… » [*] [31d] [25f]

C’est quoi cette histoire ? Serait-on morte ainsi ? On ne s’en souvient pas, le corps ne porte pas traces de blessures, on n’était pas un homme pas plus que l’on n’habitait à Nanterre. On est morte comment alors ? Dans un lit, peut-être.
En faisant l’amour.
Fantasme ! On s’était fait opérer le cœur pour que cela n’arrive pas.
Dans un lit.
Dormir.
Aimer.
Doit-on se faire opérer le cœur pour que cela arrive ? C’est une idée.
On la cache sous la coupure de presse que l’on remet à sa place derrière le capiton. Il ne faudrait pas que quelqu’un nous la vole, l’idée, surtout pas la lettre d’amour, cette funeste pie, noire, qui fonce sur tout ce qui luit et s’accapare le plus doux sans rien en faire ensuite.
Piquer.
Et gratter la morsure du moustique jusqu’à ce que la peau ne s’enflamme. [152f] [154f] [158d] [157d]

16.

J’ai froid, dedans, partout, à l’intérieur. J’ai froid, comme un cœur qui meurt. Je fais quelques mouvements de la tête. Mes cervicales ont souffert. Mes chairs sont en désordre. [17f] Les étirements n’ont pas réduit les courbatures. Je dois alimenter mes muscles en eau et en protéines. Aller plus loin. Aller plus haut. Pourquoi ?
Je grelotte. Le froid se propage. Il est coincé sur les biceps. Il guette une ouverture. Les cuisses. Il file vers les cuisses ! Les genoux. Le ventre à présent. Les jambes. Je me fige. Je dois trouver une source de chaleur. Je fais du thé, vert. [33d] Il me réjouit. Le froid s’estompe. Je suis sauve. [24f] Presque sauve.

 [26f] [159d] [32d] [72f] [155f]

17.

— On danse ?
Qui parle ?
— Devine !
Une clochette tinte.
On a connu mieux comme musique pour mettre de l’ambiance. On s’en contente.
Bouger.
Aimer.
Cela tonifie au-delà du cœur…
— Jusqu’aux pieds.
C’est ça. Les pieds.
Gratter.
Et remettre des chaussettes avant que le foie ne parte en sucette. [156f]

18.

— Pan !
Qu’est-ce que c’est bruyant, ce corps qui se délite !
On aspire au silence. On se rétracte, le poisson qui pue par-dessus la tête et le dictionnaire pressé contre le ventre. On ne veut plus rien entendre. On voudrait réfléchir et se reposer.
Penser.
— Pan ! Boum !
On sursaute. Le poisson qui pue tombe à l’eau. On s’accroche comme on le peut au dictionnaire et l’ on allume la radio afin que la musique couvre les prochaines détonations.
— P… ! B… !
C’est mieux.
Écouter.
Douter.
On s’assoit. On pose le dictionnaire à côté de la Bible. La chanson interroge.

« Est-ce que l’on sera un jour puni ? »

Bonne question, et congrue. Elle nous rappelle que l’on a toujours eu un peu peur de ce que l’on disait du purgatoire, de ce que l’on disait de Dieu, du paradis, de ce qu’il serait à jamais perdu. On grimpe à la corde à linge et on se retrouve face à une lourde porte de bois vermoulu, bien sûr, rivets et montants rouillés apparents. C’est impressionnant, une telle porte. On frissonne. On se serre les coudes. On se lance.
Sortir.
— Toc toc ! C’est Moi !
Entrer.
On attend.
On aurait peut-être dû apporter un cadeau pour amadouer le portier et son hôte, un morceau de tarte aux fraises ou un tire-bouchon. Quelque chose de gentil. Une glace au chocolat dans un sac isotherme. Des fleurs. Dieu aime-t-il les fleurs ou préfère-t-il sucer, des bonbons ? On n’aura jamais la réponse à la question. On n’a pas eu longtemps à attendre. On nous ouvre. saint Pierre est là, le sourire aux lèvres. D’après ce que l’on nous a raconté, il doit nous faire l’annonce de notre destin. Où va-t-il nous envoyer ? Au chaud ? Au froid ? À droite, à gauche, en haut, en bas ? Ailleurs. Est-ce lui qui décide où, avec qui, pour quoi faire ?
On se trompe de décor. C’est une fable.
Qui sait ?
Sortir.
C’est d’emblée moins urgent.
On se concentre de nouveau sur la chanson qui passe. La mélodie est agréable. La voix nous rassure. On monte le son.

« C’est le Bon Dieu qui nous fait. C’est le Bon Dieu qui nous brise. »

Salaud ! [36d] [20d] [10f] [8f] [157f]

19.

Je frissonne. Ce n’est pas le froid qui m’atteint. C’est la peur. Le silence. Je tends l’oreille. Je n’entends rien. Serais-je devenue sourde en plus d’être aveugle ? Je frémis. Je tremble. Mes cellules nerveuses fulminent leur noyau et se frottent avec frénésie les unes contre les autres. Elles se percutent, s’emballent. Elles perdent le sens de la mesure. Ma chair se dérobe.
Je joins mes paumes. Le froid revient sur les biceps mais ce n’est pas tout à fait du froid. Cela ressemble peut-être à une courbature mais ce n’est pas une courbature. Ce n’est pas non plus véritablement une douleur, pas une crampe. C’est comme un poids aussi lourd qu’il ne pèse rien, une présence, une expansion de la chair qui devient spongieuse pour absorber l’onde de choc d’un silence qui me paraît sans fond.
Ça tire un peu. Ça gonfle. Ça vient, ça va. C’est là, telle une masse qui grouille. C’est accablant. Je suffoque et pourtant, c’est précieux : cela dit que le corps est intact. Je me concentre encore. Je suis en un seul morceau. C’est inespéré. Je bande l’aorte. Mon cœur bat. Je savoure sa présence. L’émotion me ravit et m’oppresse tout aussitôt. Mes paupières s’étirent vers l’extérieur. Une larme point. Un réflexe palpébral l’efface. Le froid, de nouveau. La faim. Le vide.
Je me tends encore vers les battements de mon cœur. Je ne parviens plus à les entendre. Je guette. J’ai froid, toujours. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je m’étouffe. Je m’étrangle. Je dois crier pour reprendre de l’air, comme le premier jour. Quelle horreur ! Il y a du sang partout. Je ne veux pas voir. Il faudrait que je me voile la face. Mes mains glissent sur mon visage. Je fais front. Je n’ai plus le choix.
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[*Le Parisien, 10 février 2011.

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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