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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V05-6 septembre 2012



Cy Jung Feuillets — V05-6 septembre 2012

 [258d] [71d] [257f]

11.

On reprend.
Aimer.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour la guider vers l’amour. »

La « guider vers l’amour » ? Cela ne veut rien dire [16f], pas plus que l’« aider à aime ». Pas moins. La bonne expression nous manque. On creuse. On tergiverse. On se gratte les pieds. En vain. Ce que l’on cherche ne vient pas. On a échoué. C’est agaçant, et fatiguant, usant, cette difficulté permanente à trouver les phrases comme si le nez avait coulé si fort que les mots nécessaires à la pensée s’effaçaient à l’envi du dictionnaire. Il nous faut à chaque instant aller les quérir, loin, loin dedans, au plus profond ou tout à la surface.
Laisser surgir.
Frémir.
Comment se fait-il ? On ne sait pas. On éternue. Un nouveau mot disparaît. Pourvu que ce ne soit pas « sot-l’y-laisse » ; c’était un morceau que l’on aimait. « Fugace ». Celui-là résiste. L’air frais manque. Où ? Dans le corps ? À la liste ? On se croirait dans un abattoir pour poulets élevés en batterie. Il paraît qu’ils ne courent jamais. C’était pourtant si bon, de courir. Les jambes moulinaient au gré de l’esprit qui décollait. On serrait les fesses. On gainait. La foulée s’allongeait. On savourait la vitesse. On perdait le souffle. On le recouvrait. L’eau coulait dans le gosier. On réclamait encore de l’air. C’est une image.
Éprouver.
On se jette dans le vide.
Sortir.
Voler.
Pauvre petit poulet confiné dans son hangar puant ! L’annonce est à refaire. [68f] Et l’amour ?
On va y arriver.

« JF, toute sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à sa place. » [18f]

C’est idiot cette idée que l’on pourrait aimer à la place de l’autre, plus encore qu’être « aidée » ou « guidée » à l’amour ! Vraiment, idiot. Bête à manger du foin. Imbécile. Sot. Stupide. Nouille. Crétin. Tarte. Niquedouille. Noix. Serin.
On arrête là. On ne va pas se refaire le dictionnaire. Cela donne faim et les bons mots ne sont pas très utiles. Qui le dit ? Personne ne l’ose. Là où l’on est, on a désormais tous les droits, s’amuser, rire, et même écrire des petites annonces sans objet et décapiter des poulets à la chaîne. C’est un peu la même chose. Ça saigne et ça crie. Ça souffre.
Aimer.
Pâtir.
Ce ne doit plus être la même chose.
Ici tout est envisageable. Qu’est-ce que c’est chouette ! Foutaise ! Le paradis est en grève. La lettre est coincée dans un centre de tri bloqué par un piquet composé de gros bras de la CGT associés à des ultras de chez SUD. Ils sont là jour et nuit. Ils mangent des merguez, sans arrêt, et chantent l’Internationale, la bouche pleine. On les envie même si on ne l’aura jamais, notre lettre, et même si « tant pis » a été effacé par une goutte de sécrétion nasale qui n’a jamais rien connu de la révolution prolétarienne et pourtant en décide.
Misère ! Désespoir ! Quoi de plus ? [23d]
Il nous faudrait une chanson pour remettre un peu de joie dans tout ça, un peu d’espoir. L’équipe à Jojo ? C’est parfait. [3f] On chaloupe. On grillerait volontiers une cigarette avec la bande. On roule des plumes dans une page de la Bible. On badigeonne de moutarde l’intérieur de la baguette avant d’y glisser deux merguez presque brûlées mais dont un peu de jus coule encore.
C’est bon.
Sortir.
Autant faire simple.

« JF cherche âme pour aimer. »

« Pour », « à » ? C’est toute la question. [71d]

« JF cherche. »


— Cherche ! Cherche ! Bon chien. Cherche !
Qui parle encore ? Qui parle ainsi ? [29d]
C’est déplaisant. Blessant. [152d]
Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [30d] [26d] [22d] [70f] [150f]

12.

J’engage un pied, l’autre. Le jean passe les jambes et recouvre les genoux. Les cuisses [69f] l’arrêtent. Je force. Je tire. Ça coince. J’insiste. Ma chair gonfle le tissu plus sûrement que l’hélium et pourtant je ne m’envole pas. Je suis rivée à mon corps, lourde, pesante. Je tire encore. Les cuisses grippent puis s’enchâssent, enfin. Les fesses, c’est pire. Les hanches. Le ventre. Ça déborde.
J’étrécis mes chairs sous le nombril. Je boutonne. Un bourrelet jaillit. Un second s’y empile. Un troisième par ricochet cogne contre mes seins. Je respire le plus délicatement que je le peux. Le tissu va craquer. Les viscères souffrent sous la pression. Le sciatique se comprime dans sa gaine sacrée. Je me contracte. Je m’avachis et la chair se boursoufle avant d’étarquer les vêtements. Je suis flétrie. Je suis flasque. Je me sens comme vautrée dans ma propre chair, à deux doigts d’étouffer sous son poids. Mes seins dégoulinent. Une auréole apparaît près de l’aine, à droite. Est-ce le lard qui suinte ? Cela se pourrait bien tant la peau ne peut tout contenir. Je veux fondre, que les cellules adipeuses s’écoulent goutte à goutte et que glisse le pantalon afin que je puisse me couler dans la touffeur de mon lit.
 [72d]

13.

On s’ennuie.
On patiente.
On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie.
Sortir.
On doit encore attendre. On s’occupe.
Lire.
Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto, une ouverture. Payer le loyer. Tricoter une écharpe multicolore. Se demander à qui l’offrir. Tondre la pelouse. Dégraisser le rosier. Caresser le chien.
Balayer.
Mettre le couvert. Partager en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller.
Repasser.
Éternuer.
Dire « je t’aime » sans savoir.
On ne sait jamais. On peut essayer. Non. C’est trop compliqué.
Peindre.
Croire.
Arrêter le feu sous la tisane de thym. Couper des jonquilles. Les mettre dans un vase. Reculer de quelques pas. Admirer la perspective. Partager un verre. Avec qui ? Il n’y a personne par ici.
Marcher.
Boucler sa ceinture. Tuer le jardinier. Rendre la monnaie.
Prier.
Bâiller.
Construire un mur en pierre sans que l’on ne voie de ciment. Frotter la tache de menstrues au fond de la culotte. Examiner le contenu de l’estomac. Déplier la lettre d’amour qui s’y trouve. Verser une larme. Une autre.
Tout un flot.
On se mouche. On se frotte les yeux. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. Le laisser tourner.
Courir.
Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver qu’une main se porte jusqu’au clitoris et néglige les seins. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer d’aise. Rentrer le bois pour l’hiver. Éteindre une bougie. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler.
Flâner.
Pétrir.
Taquiner le goujon. Reluquer les filles. S’enduire le visage de crème exfoliante.
Rincer. [71f]
On découvre un bouton juste à la base de la narine gauche. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège de l’humeur est sans relâche à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à suivre. Ça pue. C’est infect, nauséabond. On se bouche le nez avec la pince. C’est plus efficace que le tire-bouchon. On s’essuie les doigts sur la corde à linge. On pose sa tête sur la tartine. On essaie de penser à autre chose. On aimerait que le dictionnaire nous souffle une histoire. N’est-ce pas plutôt le rôle de la Bible ? On réclame une pause.
Sortir.
On doit encore attendre.
On décide de s’inventer une chimère pour passer le temps. On est présidente de la République. Ou maire. C’est peut-être mieux, d’être maire. Encore faudrait-il que l’on sache si l’on peut toujours voter. Ce n’est pas le moment. On chasse le rêve. On doit se concentrer, retenir les mots qui s’effacent du dictionnaire. Manger les merguez. Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter la Marseillaise. Jouer au bridge. Scanner un article de Que Choisir pour maman. Allumer la télé. Danser une valse dans les bras audacieux d’une fille en joie puis lui conter fleurette. « Il était une fois… »
Dormir.
Sortir.
On épluche une pomme. On fait le ménage un plumeau à la main. On sort la serpillière. Le temps passe plus vite quand le carreau est propre. La ville s’ouvre. On respire. On navigue. On a loué un hors-bord. On met les gaz. Non ! c’est le corps qui pète. [28f] On ne sent plus rien. On flotte entre deux eaux. La mer est bleue. Le ciel est rouge. Un nuage de sang cache la vue. On brise le miroir. Peut-on sortir maintenant ?
Non. Forcément non.
D’accord.
On reprend.
Nourrir le chat. Établir une nouvelle liste. Arroser les plantes grasses.
Jouir.
Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’est une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. C’est logique.
On sourit encore. On se détend.
C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis ouvert sur un jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules, des lapins ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par les générations, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté.
On recouvre des images que l’on croyait effacées. Cela nous fait du bien. [29f] Il y a encore tant de saveurs dont on doit se souvenir.
Engranger.
Sortir.
« Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait.
Sortir.
Cela va venir.
On ne doit pas s’ennuyer.
On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet.
Renoncer.
Réfléchir.
Assis. Debout. Couché.
On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier. On reste assise à la table. On écoute les conversations. On a envie d’aller jouer dehors. Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier de joie. Tomber à plat ventre sans se faire mal. S’écorcher le genou. Pleurer pour le principe. Prendre une échelle. Monter au ciel. Descendre sous terre. [25d] Le panier est plein. On a égaré le texte de la petite annonce entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version. [156d]

« On cherche. »

C’est court. Cela ne sera pas très efficace.
Assis, debout, couché.
Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup d’os dans les omoplates.
Ferait-on dos au sein ?
Il faut croire. [153d] [23f] [73d] [151f] [258f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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