[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V05-2 septembre 2012



Cy Jung Feuillet — V05-2 septembre 2012

 [255d] [254d] [148d] [143d] [142d] [141d] [140d]
 [60d] [58d] [57d] [28d] [12d] [11d] [9d]
 [5d] [3d] [2d] [1d]

1.

C’était donc ça. Juste ça. Pas plus que ça ? Quand on pense à ce que l’on a pu croire, espérer, inventer, codifier. Juste ça. Ni plus, ni moins. On y est.
On y va ?
Allez ! il faut sortir de là. [59d]

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On avait évoqué la paix, la sérénité, un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète.
Sortir.
On attend son tour.
Il fait encore chaud. On en profite. On se prélasse. On se gratte les pieds. On a toujours préféré les pieds à la tête quand il s’agissait de gratter pour se détendre, réfléchir, penser.
Sortir.
On s’interroge. Les humeurs nous emporteront-elles ou évacuera-t-on le corps emmaillotée dans des lambeaux de chair en décomposition ? On sort les canots. On enfile le gilet de sauvetage. On sert très fort contre soi ceux que l’on aime. On n’oublie pas le sifflet pour signaler notre position à d’éventuels sauveteurs. On étend la lessive. On saute. On entend comme une plainte. On étarque l’oreille. C’est la roue de quelque chose, qui grince. On se voûte. On se tasse. On guette.
Sortir.
Devra-t-on tarauder muscles et graisse pour ouvrir un corridor, ramper de veines en boyaux, se couler dans la dernière larme ou forcer le rempart de coups de pied et de poing jusqu’à ce que la peau cède ? Va-t-on s’évaporer aux premières lueurs du jour ou nous faudra-t-il attendre que l’éternité fasse son office ? Et qu’adviendra-t-il alors, de la vie, du sens, du souvenir ? Perdra-t-on aussi la mémoire ? Gardera-t-on l’amour ?
L’amour ?
Qu’est-ce que cela vient faire ici ? On passe. On préfère se gratter les pieds et lister les autres questions qui se posent. Qui donnera l’ordre de départ ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue.
On s’ennuie. Déjà.
S’occuper.
Remplir.
Et quoi d’autre ?
On observe le corps, de l’intérieur. On n’y voit pas grand-chose. On évite de trop toucher la chair pour savoir. Ça poisse. Et ça pue, aussi, un peu. On lâche le sifflet. On range le canot. On change de pied. Le tapage baisse d’un ton. On fronce les sourcils. On se concentre. Ça suinte cette fois. Ça enfle. On rentre la tête dans les épaules. On craint une nouvelle déflagration.
— Pan !
On sursaute. On voudrait se cacher. Où ? On ignore où l’on est. On cherche un orteil à gratter. On trouve le nez. On s’en contente. On a envie de pleurer. Puis de rire. Pleurer.
Rire.
Pleurer.
C’est pareil.
Sortir.
Se tirer.
Bye-bye, c’est fini, cette vie. On l’a vécue, on s’y est épuisée. On a tout pris ; rien volé. C’est fini. On est partie. Le souffle s’est arrêté. C’est fini, la vie. Fini ? Mais on y est encore, [57f] semble-t-il, à moins que ce ne soit la raison que l’on ait perdue. Ou autre chose. Que se passe-t-il ? On n’a pas tout compris. On le sait. Un acte a été signé, avec divers papiers. On s’en souvient autant que d’avoir entendu parler d’une autre vie qui commençait. Ce genre de rumeur absconse n’aide pas à savoir où l’on est. On se mélange les temps. On se souvient que l’on ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Peur. Comme les coups de feu.
— Pan !
Et les bombes.
— Boum !
On ne comprenait pas pourquoi cela explosait, les bombes, et toutes ces autres machines infernales qui subornaient l’espoir. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. Pas plus qu’ici, c’était inutile.
Filer.
On est bien, pourtant, bien à l’abri de la touffeur de la chair fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ?
Mais parce que l’on va sortir et parce que le corps, bientôt, ne sera plus. On se tiendra là, seule, sans chair, sans os, nue. Est-ce possible ? On frissonne. On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid ni que le corps nous tienne si chaud. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent dans un placard, une armoire, le tiroir d’une commode, sous un lit, sur une chaise, dans un panier. Et des gants. Une polaire. [144d]
Sortir.
Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. Une boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour une bride, il aurait fallu un second jeté. De quoi parle-t-on ? D’extraire le crochet de la maille avec le fil pris au piège. De sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. On lui ouvre le ventre. On lui retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On voudrait pourtant savoir, comprendre.
Sortir.
« Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue désormais pire que les entrailles du poisson.
Comment le sait-on ? On ne sait plus sentir. On ne sait plus entendre.
On éprouve.
On ne voit plus. On ne pense plus.
On éprouve. [140f] [145d]

3.

Le trapèze brûle sous la peau, loin, là où la chair est livrée à elle-même. Est-ce bien lui ? Qu’importe ! Les fibres tangibles s’embrasent du haut de l’omoplate jusqu’à la base du cou, côté gauche, par le travers. Ce n’est pas un point, c’est une zone, un champ, un radiant qui donne son énergie à la souffrance et cherche, scélérat, à diffuser son message dans les zones alentour.
Je résiste. Il n’est pas question que je laisse faire ce muscle-là, ou tout autre. Je résiste. Si la douleur remontait jusqu’aux pommettes, elle affecterait les yeux et mes larmes couleraient à flots. Je ne veux pas être engloutie. Je ne sais pas encore nager. Mon trapèze me le rappelle. Il me faut un massage, une source de chaleur qui tire l’humeur hors la chair. Il me faut le bon exercice. Des moulinets, larges, amples, quelques pompes au mur, des rotations de la tête pour tirer sur la nuque et que craque la cervicale. Je me dorlote. Je me cajole. Et mon corps aspire le mal avant de le dissoudre.
 [146d]

4.

Le grincement reprend de plus belle. On fronce les sourcils. L’inquiétude monte en même temps que le corps descend en température. Que se passe-t-il ? Viendrait-on nous chercher ? On n’y croit guère. On se sent comme désertée. N’y aurait-il déjà plus personne pour nous aimer ? La question est incongrue ; ni plus ni moins que les autres. Elle se cogne contre la chair, dure comme pierre. Elle ricoche sans qu’aucune réponse ne se détache de la matière. Le nez coule. On frissonne toujours à moins que ce ne soit l’humeur qui bruit.
Attendre.
On craint que l’angoisse ne corrompe l’espoir. On doit s’occuper la bile à quelque chose. On tend la main dans le vide.
Sortir.
Connaît-on au moins la destination ? [254f] On laisse la question en suspens, avec les autres. Elles forment un joli mobile qui tintera dès qu’un souffle passera par là, un souffle nouveau ; un vestige de la vie ? La vie. Quand ? Un jour. L’autre. On ne sait pas. Le temps semble absent et le poisson se cuit en paillote. On l’emballe dans une large feuille d’aluminium. On n’oublie pas la rondelle d’échalote, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots choquent dans les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse. [61d] [142f]
— Boum !
Ça passe. Un café.
Il est froid.
Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes surtout s’il n’a pas trop infusé. La tisane encore plus. Verveine, on préfère, avec une pointe de menthe. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. Encore la vie ? On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est ; on n’y est pas. [58f] C’est comme les œufs, dans le ventre du poisson. [11f], [<141f>Fin-2011:11:16]] [143f] S’ils y sont, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique du tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de croire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’illusion que l’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme supposer que le Petit Chaperon rouge savait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié le fameux petit pot de beurre bien frais. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout, les œufs, la crème et le citron. On ajoute du poivre. On goûte. C’est bon. Il n’y a rien à ajouter. On doit se taire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre.
On n’a jamais aimé ça.
Patienter.
Encore moins.
On trépigne.
Aurait-on l’obligeance de nous prêter quelque chose à lire, un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal, même avec quelques jours de retard. On aimait l’actualité de toutes les époques et l’horoscope du jour. [144f]
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps.
— Pan !
— Boum !
Comprendre.
On peut le tenter. On n’a que cela à faire, personne à qui parler. On est seule désormais. Dieu, l’illustre, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas le mot exact pour le dire. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [10d] [6d]

5.

Sortir.
Aimer.
Pourquoi pas ?
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et l’on va faire la vaisselle. Il y a une petite cuiller à laver. Elle trempe dans la bassine entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. Ce n’est pas dit qu’on le soit. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économise l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus.
Aimer.
Qu’est-ce cela veut dire ? Cela a-t-il à voir avec l’amour, celui qui se donne, celui qui se prend, celui qui se fait ? On tente de se souvenir. On puise. On oublie encore. C’est plus sûr. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ? [145f]
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair.
Sortir.
Encore faudrait-il savoir comment.
Encore faudrait-il savoir où aller.
Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Que de faire l’amour. Le défaire. Au crochet, toutes les mailles sont à l’endroit. On prend un tricot en jersey ; cela colle mieux aux circonstances. L’hiver sera rude. Et l’amour, sans issue ?
Sortir.
Vite ! on s’en va. C’est fini. On n’en peut plus.
Partir.
L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir.
C’est mieux. [10f] [1f] [62d] [4f]

6.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. [59f] Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais. Pas maintenant. J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance extrême. C’est la pire des douleurs [14d] car je ne peux m’en défaire. Ou alors, je me viderais de mon sang. Pas maintenant. [13d] Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais j’apprécierais énormément que cela cesse de faire mal. Maintenant. [147d] [66d] [255f]

--------------

[255dDébut-2012:09:02

[254dDébut-2012:09:01

[148dDébut-2011:11:29

[143dDébut-2011:11:19

[142dDébut-2011:11:17

[141dDébut-2011:11:16

[140dDébut-2011:11:15

[60dDébut-2011:05:02

[58dDébut-2011:04:29

[57dDébut-2011:04:28

[28dDébut-2011:02:18

[12dDébut-2011:01:25

[11dDébut-2011:01:21

[9dDébut-2011:01:18

[5dDébut-2011:01:14

[3dDébut-2011:01:11

[2dDébut-2011:01:10

[1dDébut-2011:01:03

[59dDébut-2011:04:30

[57fFin-2011:04:28

[144dDébut-2011:11:20

[140fFin-2011:11:15

[145dDébut-2011:11:23

[146dDébut-2011:11:24

[254fFin-2012:09:01

[61dDébut-2011:05:03

[142fFin-2011:11:17

[58fFin-2011:04:29

[11fFin-2011:01:21

[143fFin-2011:11:19

[144fFin-2011:11:20

[2fFin-2011:01:10

[10dDébut-2011:01:20

[6dDébut-2011:01:15

[4dDébut-2011:01:12

[145fFin-2011:11:23

[10fFin-2011:01:20

[1fFin-2011:01:03

[62dDébut-2011:05:05

[4fFin-2011:01:12

[59fFin-2011:04:30

[14dDébut-2011:01:27

[13dDébut-2011:01:26

[147dDébut-2011:11:25

[66dDébut-2011:05:06

[255fFin-2012:09:02





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.