[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-21 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 21 avril 2012

 [235d] [224d] [234d]

73.

Mon regard courtise un sourire. Il s’en repaît faute de s’y noyer. Ma chair y gagne en souplesse. Elle se coule au creux de mes veines et surfe sur la vague. Le sang afflue. Il vise l’épiderme, comme s’il voulait sortir et s’en aller teindre en rouge ces lèvres qui m’émeuvent. Mon œil brille, je crois. Les deux, en fait. Le sourire s’élargit sans prévenir. Je ne peux esquiver. Je le prends un plein cœur. Je sens ma chair qui s’amollit un peu plus sous la canonnade. Le muscle s’agite. Il veut à son tour fondre et porter le corps à l’incandescence. Mon souffle se raccourcit. Mon ventre se serre. Mes doigts se crispent contre mes cuisses. Mon cœur s’active, pas plus vite, mais plus fort, plus sec. On dirait qu’il veut battre la mesure de l’émotion en cours.
Mes pupilles donnent le la. La chaleur se propage. Elle monte du plexus aux joues, sans passer par les épaules. Elle sourd de l’intérieur, nouant au passage les amygdales, dernier rempart contre la montée de flamme. De la sueur déjà perle près des paupières. Elle n’est pas encore goutte, pas tout à fait vapeur. Elle y vient. Je déglutis. Je veux contenir l’incendie qui court, garder la maîtrise et que rien ne signale mon émoi. J’ouvre la bouche, grand. Je parle. Je parle, parle et parle encore. Je bavarde. Je reprends le dessus. Je gaine. Mes épaules s’élargissent. La chair fait un retour arrière. Une brise me rafraîchit les joues. C’est mieux. Je sonde ma vulve d’un influx nerveux. L’élan ne l’a pas atteinte. Ouf ! Je respire et mon regard à présent vise un autre sourire, moins fécond.
 [226d] [225d]

74.

Depuis que l’on a fait le test pour savoir à quelle loi obéit la lumière, la température intérieure augmente. Le capiton aurait-il la fièvre ? Il ne semble pourtant pas suer, ni se couvrir de pustules. La chair, elle, se remet à suinter. Une partie des humeurs renouent avec l’état de vapeur. Une odeur de casserole attrapée par du lait emplit la boîte. On se fiche la pince sur le nez. Le restant de la liste se réfugie entre les fesses.
On s’inquiète.
Déporter.
On les rejoint dans leur planque et l’on remet la pince dans le paquet, « une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.  » On les interroge. Ils répondent d’une seule voix ignorer d’où provient cette touffeur.
— Moi, Je sais !
Ta gueule, Judas !
On est désolée. On est trop préoccupée pour être aimable. Ce n’est pas bien mais c’est ainsi. On ne peut pas toujours être exemplaire.
On s’agite. On s’alerte. On craint le pire.
— …
Vlan ! La chaussette a volé sans que la clochette n’ait eu le temps de sonner l’alarme. Elle se retrouve le battant de travers et le tambour déglingué. Cela lui donne un drôle d’air, une mine presque attachante. On ne s’y attarde pas. La paire de merguez réclame que l’on intervienne ; elle ne voudrait pas carboniser. La chair non plus. Les os, eux, sont moins fiévreux. Ils l’avouent volontiers, brûler leur plairait. Cela leur ouvrirait une perspective plus rapide de devenir poussière et s’éparpiller.
Brûler ?
Qui parle de brûler ?
Mais il n’en est pas question ! On a donné des consignes.
Pourrir.
Sortir.
Vite ! Il y a urgence ! Une épaisse fumée envahit à présent la boîte. Le bois se consume. Le capiton fond. Le corps entre en ignition. Au secours ! C’est évident. On nous a menti. On a spolié notre consentement. On nous a trompée. Au secours ! Dieu ! On nous incinère ! [221f]
— Reste tranquille.
C’était donc ça, la clochette ? Le gong qui signale l’entrée en cuisson.
Sortir.
On le veut.
On l’exige.
— Respire… Le corps ne s’est pas enflammé. [222f] C’est toi qui cherches à renouer avec la passion.
On n’a que faire du Christ, à l’instant. Et, pour ce qu’il en reste, peu nous importe que Marie nous lave les pieds. On réclamerait plutôt l’intervention des pompiers. L’échelle se tient prête. La tarte aux fraises veut déjà les féliciter.
— Pin-pon ! Pin-pon !
Elle est vraiment barrée, cette pauvre clochette !
— C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Fais attention, tu vas finir par te fourvoyer.
La lance envoie la sauce. Une vague se forme. Elle déferle. La clochette flotte quelques minutes puis sombre dans le flot obscur où grouillent des rancœurs en phase terminale. Un ultime bouillon nous éclabousse.
On éternue.
Moucher.
L’air alentour y gagne en transparence. La tartine pointe le bout d’un coin sans beurre. Elle confirme la fin de l’alerte. La liste, rassurée, sort de l’entre-deux-fesses. On la rejoint près du flanc. On forme un cercle. Le pétard sous la boîte de champignons suggère que l’on oublie d’allumer un feu de camp même si c’est fédérateur. On accepte. On a eu notre lot de conflagrations.
On se détend.
On se pose.
On est bien, ici, dans la boîte capitonnée, avec la liste et le corps qui se délite. On y resterait volontiers une éternité. On sait que c’est impossible. Alors, on savoure.
Déguster.
Recevoir.
Jacques Lacan propose d’agrémenter ce précieux moment en racontant l’histoire des sœurs Papin. C’est sa préférée. Les autres refusent. Ce n’est pas ce genre d’histoire, qu’ils attendent. C’est… Vous voyez ? Non, pas trop. On espère quelques explications. La poupée s’y colle. Elle arrache sa nuisette et s’emballe, « Je veux du cuir. Pas du peep-show du vécu. Je veux des gros seins des gros culs. »
« Ni-an ! » Il ne manquait plus ça.
On tente de lui expliquer que le désir n’est plus ce que l’on cherche, que la concupiscence dévore là où l’amour apaise.
— Tu t’approches…
La poupée rétorque que l’amour sans chair, c’est comme Jacques Lacan sans la perversion : une imposture. Mais qui lui a soufflé une idée pareille ? Le nichon ? Ou la Samaritaine ? On s’inquiète encore. On n’a pas fait tout ce chemin pour sombrer à nouveau dans ce désir en forme de manque, ce désir qui donne corps à la souffrance, ce désir qui tue. On refuse. On s’insurge. On s’étrangle. La corde à linge nous offre un verre d’eau.
On boit.
Avaler.
Pardonner.
Le fantôme de la Samaritaine trave rse le champ.
— Bouh !
Merci. On n’en veut plus. Elle était trop méchante, trop imbue d’elle-même, si peu aimante.
Choisir.
Partager.
La poupée se rhabille. On préfère. On insiste : on veut un désir qui mène à la joie, un amour qui fasse briller le cœur.
On voudrait éprouver la plénitude.
Sourire.
Et faire un clin d’œil à… qui ?
On aimerait bien le savoir.
— Tu veux. Tu voudrais. Tu aimerais ! Et qu’est-ce que tu fais pour sortir de la toute-puissance de tes conditionnels ?
Le dictionnaire décolle et décapite d’un coup sec la clochette.
— Aïe !
Elle se renverse, battant en l’air. On dirait un cornet avec une petite quéquette qui pendouille. Une cornette ? On rit. On lui colle une boule de glace à la vanille entre les deux oreilles. On croque. On tourne en rond. On le sent. On doit conclure.
— Allez ! Bravo !
Sortir.
On y va.
Aimer.
Et manger tous les chocolats sans vomir après. [223f] [225f] [227d]

75.

Le jour point. Je soulève une paupière. La lumière caresse ma chair à travers la pupille. L’autre paupière rechigne puis se hisse sans entrain. Je grogne en silence. Mes bras se rassemblent sur mon ventre. Mes genoux remontent vers mes hanches et entraînent mes jambes, les pieds dans l’axe. Je bascule sur le côté, presque en boule. Ma tête roule à flanc d’oreiller. Je me rassemble. Je m’imbibe de la flaveur de ma nuit. Un frisson sur l’échine cherche à gâcher mon plaisir. Je l’ignore. Je recouvre mon visage d’un pan de couette, laissant une maigre ouverture pour qu’entrent les lueurs de l’aurore. Mes mains reviennent vers mon nez. Deux doigts effleurent les narines. J’inspire un peu plus fort. Je tangue. Je me complais. Le premier véritable rayon de soleil de ce matin ricoche contre le mur trop blanc. Il m’invite à sortir. Je résiste. Ma chair est à son aise, au chaud, entière. La déplier résonne comme une distorsion, un renoncement.
Je me flatte la joue de ma main libre. J’ai envie d’un baiser. Je tends les lèvres. Rien ne vient. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je me soude. Je me câline. Je me cajole avec le désir de quelque chose de plus fort, de plus doux en même temps, de capiteux. Mes draps sont impuissants. Mon souvenir est vague. Ma vessie trop pleine camoufle le moindre frémissement de ma vulve. D’un coup, le lit me paraît si grand et bien piètre fontaine de jouissance ! Je m’y ramasse encore. Pourtant. Et je persiste à y puiser un désir qui, à force de corps déchu, est devenu étranger à moi-même.
La lumière ricoche de plus belle. Je vais devoir fermer les yeux si je ne veux pas qu’elle m’atteigne, me fende, m’emplisse. Je les laisse ouverts. Je veux bien finalement qu’elle me dérange, chasse ma pulpe du confort amène de ma nuit. Je veux bien du jour. Je veux bien me déplier, ouvrir mes bras, tendre mes jambes, soulever la couette, m’asseoir un instant, enfiler une petite laine, d’un bond me retrouver sur pied et courir, courir… Mon caleçon tombe. Je pisse. J’aurais tellement voulu que mon bas ventre produise un autre liquide, que ma vulve déborde et m’inonde de ses humeurs amoureuses. Tellement. J’aurais voulu. J’ai froid. Je m’approche de la fenêtre. Je plisse les yeux. Le soleil sonde mon cœur. Il en perce le secret. Veinard !
 [230d] [229d] [228d]

76.

C’est décidé.
On y va.
— Déjà ?
Judas ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de Toi ?
Tu l’as dit Toi-même, que l’heure était venue, que tout était fini, que c’était maintenant, ou jamais.
Sortir.
Et Tu as raison. On n’a plus rien à faire ici. La liste est repue, le nichon a fait toutes ses révolutions et la chair souhaite enfin achever son processus de délitement.
— Il te reste les os.
Peu nous chaut, les os. Au besoin, on les emporte. Ils feront un parfait jeu de mikado. Ou un excellent combustible si dehors il faisait froid.
Allez ! On ne louvoie plus. Tout y est. Même le temps. Et l’’espace.
Jaillir.
Comme la lumière.
Sortir.
On y va.
On se prépare. [226f]
On enfile le dictionnaire par-dessus le tire-bouchon. On fait un fagot de la Bible, de Dieu, de Jacques Lacan, de la couette, de la chaussette, du poisson qui pue et des chocolats. On les emmaillote avec la corde à linge auquel s’accroche le couteau suisse et la pince. La tarte aux fraises s’y agglutine. L’oreiller et la poupée les rejoignent. Le pétard sous la boîte de champignons demande qu’on lui fasse une petite place. On la lui fait, bien sûr. La lettre d’amour se colle au beurre de la tartine et profite du transport pour se glisser incognito dans l’équipage. L’échelle les suit. L’espace est exigu. La vachette, la paire de merguez en guise de cocarde, fonce dans le tas et s’y fiche, cornes en avant.
« Et l’histoire ? » s’écrie la poupée à l’instant précis où on allait tourner la tête pour décider de la direction à prendre. [224f]
L’histoire.
On y vient. On y va.
On y retourne.
Quelle histoire ?
On se fige.
On repose la liste sur le capiton. On s’assoit. On a envie de pleurer. On sort un tombereau de mouchoirs. On est affligée. Confuse aussi. Dépourvue. Démunie. L’histoire, on ne l’a pas. Et cette fois, le désespoir est le plus fort. Les sanglots fusent. Une marre se forme au fil du déluge. On a le cœur gros alors qu’on le croyait desséché. Et d’où viennent toutes ces larmes ?
— Du dérèglement climatique !
Judas ! Tu nous fais rire.
On préfère.
Merci.
C’est fini.
Sortir.
On le doit, quoi qu’il arrive.
On ravale nos sanglots. Le tire-bouchon nous encourage. Il dit que tout le monde a une histoire qui traîne, une histoire de boisson, une histoire qui dégénère. C’est si loin… et on n’est plus dans l’illusion. C’est une belle histoire qu’il nous faut, une histoire de joie, une histoire de foi.
— Une histoire d’amour ?
Judas ! Tu es beaucoup moins drôle.
On ne rit plus. On n’a plus le temps, ni de construire l’histoire, ni d’y croire.
Aimer.
Et se laisser embarquer.
Ce n’est pas si simple, Judas. Tu le sais à présent, l’amour, c’est compliqué, surtout quand c’est être aimée que l’on voudrait.
— Cela fonctionne dans les deux sens.
Tu crois ça, Judas ? Mais souviens-toi…
— Il ne vaudrait peut-être mieux pas.
On s’approche de la clochette. On pose la tête sur sa robe en cuivre. La poupée rapplique et fait sa jalouse. La vachette la ramène dans le giron. On attend. On sait que l’histoire va venir. On est prête.
Sortir.
On regonfle les poumons. On bande les biceps. La chair retrouve une certaine plasticité. Les humeurs se sont dissipées, surtout les mauvaises. Le poisson qui pue assure l’odeur. On ouvre le dictionnaire. On tourne les pages. Une. Deux. Dix. Cent. On écarquille les yeux tellement c’est incroyable. En dépit de toutes les averses, les mots sont là.
Ils sont tous là.
Les mots sont revenus !
— C’est Pâques !
Oui Judas, ils y sont ! « Poulette », « cocotte » et « chocolat » !
Croquer.
Penser.
L’histoire nous attend.
Vraiment ?
On y croit.
— Vraiment ?
La la la. [231d]

77.

On avait promis à la liste.
Elle attend. Elle est sereine. On lui raconte.
L’homme est debout sur le bord du canal. La nuit est claire. Il guette l’instant où la Lune posera son reflet dans l’eau noire. Il surveille son avancée les mains crispées sur le manche alourdi de la canne. Il est prêt. Ce soir, il la pêchera.
Ce soir.
La liste retient son souffle.
La Lune viendra. Elle se calera dans le fond percé du panier. On tirera doucement sur la ligne avec le pêcheur. Un instant, elle y sera. On y croira. Et l’instant d’après, elle poursuivra son chemin tout autour de la Terre. On lui courra après, joyeuse ! On la regardera disparaître à chaque obstacle, un arbre, un immeuble, un nuage.
Et revenir.
Toujours, elle reviendra.
Courir.

« À pied « À cheval « Et en bateau à voiles. »

Elle viendra.
Aimer.
Ce n’est pas si compliqué. [228f]

78.

On dirait qu’un doigt se pose sur mon ventre. Un doigt. Une paume. Je sens mon épiderme qui entre en cuisson. Ma chair, juste en dessous, profite de l’élan. Elle transpire, à moins que ce ne soit une averse qui gronde, une giboulée de cyprine, une ragasse d’essence de fille. Un flot. J’y aspire. Je passe ma langue sur mes lèvres. Je mordille. Mes dents donnent la direction, la force avec laquelle je voudrais m’engloutir, me fondre, enfin retrouver la voie qui porte à la jouissance.
Je suis seule dans mon lit. J’espère pourtant y être féconde. Je veux recouvrer mon désir, m’en saisir, le donner, à l’occasion. Je veux reprendre la main sur mon corps. Justement, elle se glisse entre mes cuisses et presse ma vulve à l’instar des incisives. Mes doigts se tendent. Ils cherchent l’ouverture. Ils la trouvent et me tirent un soupir. Un cri. Pas encore ! Il est trop tôt. Mon sexe se renfrogne. Il veut une autre main que la mienne. Il veut un sourire, un mot, une parole. Je ferme les yeux. J’ai la solution. Je dors.
 [229f] [233d]

79.

Ça y est ! On l’a !
— Quoi ?
L’histoire, Judas.
On a l’histoire.
« Raconte ! », s’emballe la poupée.
Comment dire…
On panique. On cherche les mots alors même qu’on les sait revenus. On les regarde chacun, un à un. L’heure est grave. Le souffle de vie qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide prend désormais toute la place. La liste s’est figée. La poupée trépigne. Les autres sont tétanisés. On se pince les lèvres. On se tord le ventre. On se gratte une envie du bout d’un ongle encore solide. On l’ingère. On gratte encore. Comment dire quand on sait que l’on va décevoir ?
Oser.
Avancer.
On respire. Hara. Il le faut. On le leur doit.
« Alors ? », interroge la liste.
On ouvre grand les bras. On les prend tous contre nous, des larmes plein les yeux. On les étreint. On les caresse. Le temps est venu.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible.
Renoncer.
Il n’en est pas question, pas après tout ce que l’on a vécu, partagé, enduré. On ne fait plus qu’un avec la liste. Nos sorts sont liés. Jacques Lacan verse une larme. La couette lui propose de s’allonger sur l’oreiller. L’instant devient solennel, si chargé d’émotion que la vachette elle-même semble en être atteinte. On serre un peu plus fort la liste. On l’embrasse à bouche que veux-tu. Ce que l’on veut, c’est ne jamais s’en séparer, quoi qu’il arrive.
On la garde, c’est sûr. On s’est déjà dépouillé de tant de choses !
Aimer.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? », s’inquiète la poupée.
C’est justement ce que l’on tentait d’expliquer. Si l’on pouvait raconter l’histoire, cela signifierait qu’elle aurait déjà été vécue. Et on ne veut pas qu’elle soit ressassée, comme une sorte de seconde main, une histoire recyclée. On doit en vivre une nouvelle, une qui n’a pas encore existé, une histoire à inventer. Et la liste doit choisir : si elle souhaite entendre cette version, elle ne peux que rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, le jour où l’on aura échoué.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi l’on parle.
Il sourit. Il nous dit au revoir. Voilà. C’est fini. On y va. La liste a choisi. Elle vient. On s’en réjouit. Hardi ! Tout le monde est là ? On fait l’appel.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
On est passé de vingt et un éléments à vingt-deux. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. Ou des deux. On fait la lippe. On ne sait pas. Quelqu’un rit.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une automobile !
Judas ! Tu es encore là ?
La poupée réclame qu’on lui rende sa robe même si elle est un peu crottée du sang présidentiel. [227f] Ce que l’on. Elle se rhabille. Elle se rapproche de l’histoire. Elle voudrait tellement savoir de quoi il s’agit. La lettre d’amour fait tampon. La vachette veille la corne sereine et Jacques Lacan ose enfin aborder la paire de merguez.
Aimer.
Vivre.
On essaie.

80.

Je crie. Une large goulée d’air me comble. Je suffoque, même. Je m’accroche. Je crie encore. Du moins je le crois. Crier, je ne sais pas. Je cherche le mot qui interpelle mon désir, celui qui le réveillera. Le mot. La voix. Le souffle. Quelque chose comme ça. En tout bien tout honneur, s’entend. Justement, je l’entends. Je le guette. J’y aspire. Mon front creuse ses rides. Il se comprime. Mes doigts serrent du poing. Tout mon corps se tend vers ces mots auxquels mon corps aspire. Qui veut les dire ? Je les invente. Je les présume. Ils me taraudent. Je n’ai besoin de rien d’autre que de mon être le plus chair pour m’en repaître. Je m’y coule. Je m’y vautre. Un murmure. Un chant. Une clochette. Judas ! Mais que fais-tu là ? Tu n’es pas ici dans ta part de l’histoire. Allez ! Va !
Non, viens ! Viens là que j’ouïsse ce que tu voudrais me dire. Enfin. Judas. Parle-moi. Écoute-moi. C’est la même chose, une touffeur identique. Une plénitude. Un corps qui existe. Une main qui le frôle. De la pulpe qui s’agite. Des nerfs qui s’effilochent. Je refoule la douleur qui frappe mon crâne. Je ne prends que ce qui me prend et me forme. Me déforme. Me transforme. Et me porte. Me déporte. Et m’emporte. Loin ! Là ! Au tréfonds de mes entrailles mon désir sourd. Le puits s’ouvre. Béant. La chair se lave de tout soupçon. Elle fuse, vierge, féale à l’allégresse de ces mots qui chantent les louanges de mon plaisir en suspension. Là. Viens. Parle en mon corps. Ma tête n’est plus malade.
 [231f]

81.

Voilà. On y est.
— Déjà ?
Oui Judas. Déjà.
Sortir.
C’est fait.
On regarde tout autour. On observe. Cela ressemble à… Oui, cela ressemble exactement à ça. Le décor a quelque chose de très ordinaire, une ville, une campagne, qu’importe ! La liste nous accompagne.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
Le bel équipage !
Aimer.
Donner.
La chaussette réclame une explication. Elle dit ne pas avoir bien compris ce qu’il s’est passé. Elle n’a rien vu venir et la boîte n’était plus là. Tout a changé. L’atmosphère en premier. Et la perspective. On respire mieux. La lumière est douce mais constante. La vie nous comble de ses murmures. Une chaleur inattendue vous caresse le cœur. La chair, elle-même, semble entière. Notre esprit tournoie de projets en souvenirs. Et l’on est bien, étrangement bien, aussi bien qu’à l’instant précis où l’on posait un pied après l’autre sur le tatami pour saluer le portrait du maître.

[Didascalie — Sur un ton aigu, un peu chantant, pire que celui qui permet d’identifier un homosexuel dans une comédie de boulevard.]


— C’est Moi !
Non, Judas, c’est un autre, sans que l’on ne sache véritablement dire qui.
Cela n’a guère d’importance. Pas plus que cela n’en a de savoir comme l’on est sortie de là, ni même précisément où l’on est. L’important, c’est d’y être. N’est-il pas ?
Aimer.
Pardonner.
Le poisson qui pue fait la lippe. Il aimerait tout de même bien savoir. Il avait un ticket avec le capiton et il se demande s’il le reverra un jour. On se gratte la tête puis les pieds. On est un peu embêtée. On ne sait rien de la suite, pas plus que l’on ne sait comment s’est arrivé ni à quel endroit l’on est. On n’était là-bas, dans la boîte et hop ! on n’y est plus.
— Comme Jésus au tombeau ?
Oui Judas ! pareil.
— Et tu crois que Marie-Madeleine vaut mieux que la Samaritaine ?
Ah ! la clochette. Elle nous fait rire après nous avoir tant agacée. La Bible, elle nous regarde de travers. Elle trouve que l’on blasphème. La paire de merguez lui rétorque que quiconque les met toujours dans le pain ne peut pas être un jureur. La tartine s’en mêle. Elle défend l’idée d’y coller du beurre. Dans la paire de merguez ? L’histoire dégénère.
« L’histoire ? » s’exclame la poupée !
On la prend contre nous. On lui caresse la joue. On s’excuse. Veut-elle qu’on lui raconte de nouveau celle du Pescalune, ou la blague de « tata tringle » ? Non, elle veut la vraie, celle qu’il reste à vivre.
Pardonner.
Espérer.
On ne sait pas, la poupée, on ne sait pas comment elle sera, qui elle est. On n’est pas devin. On ne peut qu’imaginer. [232d]
Aimer.
Et trouver l’équilibre. [230f]

82

On se pose un instant. La faim est revenue. La soif. On en profite. On réclame un stylo. La Bible nous offre quelques pages vierges. La lettre d’amour propose de servir de pupitre. On lui préfère la tartine.
Écrire.
Offrir.
Et donner du sens aux mots.

« Mon amour, « Nous y sommes. « Et je ne sais toujours pas te dire que je t’aime. « Les mots me paraissent si empreints d’une histoire qui n’est pas la nôtre, si chargés, si lourds. Et je veux être légère. Mon désir est une plume. Ton sourire est un oiseau. Nous déployons nos ailes et sous nos pieds le ciel se dérobe. Je t’aime. Tu m’aimes. On sème la moisson à venir. « Quoi d’autre ? Je ne veux rien qui ne serait pas ce savoureux mélange de désir et de liberté, d’être et de sororité. Mon amour, protégeons-nous du monde ; pensons [°] nos plaies ; et ne laissons plus jamais nos blessures béantes. Mon amour, sourions à chaque rayon du soleil qui réchauffe, à chaque brise qui rafraîchit nos joues enflammées. Mon amour, chantons les louanges de cette vie que nous tenons au creux des paumes, à bout de bras, aussi, parfois. « Mon amour. Donne-moi. J’ai tant à t’aimer. »

On s’arrête là. L’essentiel est dit.
On relit.
Le tire-bouchon trouve cela joli. La vachette préfère dire que c’est beau. La liste est partiale, on le sait. On a fait tant de chemin ensemble. À la vie ! À la mort ! Non ! Pas tout de suite. On y retournera, mais une autre fois.
Sortir.
On y est. On y va.
Aimer.
On y croit.
— Dans ce cas, il faudrait peut-être que tu la signes, ta lettre.
Oui Judas, bien sûr que l’on signe.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
Une histoire.
Des chocolats. [232f] [233f] [235f]


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[235dDébut-2012:04:21

[224dDébut-2012:04:04

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[226dDébut-2012:04:06

[225dDébut-2012:04:05

[221fFin-2012:03:29

[222fFin-2012:03:30

[223fFin-2012:04:03

[225fFin-2012:04:05

[227dDébut-2012:04:08

[230dDébut-2012:04:13

[229dDébut-2012:04:12

[228dDébut-2012:04:10

[226fFin-2012:04:06

[224fFin-2012:04:04

[231dDébut-2012:04:15

[228fFin-2012:04:10

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[°Ce n’est pas une faute de frappe.

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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