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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-19 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 19 avril 2012

 [234d] [214d] [201d] [136d] [135d] [134d] [212 f]

63.

On se souvient d’une autre histoire, moins réjouissante que la précédente. On se passe la main dans les cheveux. On hésite.
Redouter.
Raconter.
On se racle la gorge. Un restant d’humeur en profite. Il fuse et percute le pétard sous la boîte de champignons qui aussitôt s’enflamme. Jacques Lacan coupe la mèche. Il veut éviter le déclenchement d’un feu d’artifice.
On rit. Le mot nous rappelle une blague.
La liste tend l’oreille.
Poupougne — c’était son surnom — était inspecteur primaire. Lors d’une conférence pédagogique qu’il dirigeait, il a fait circuler un petit papier plié en quatre. À l’extérieur, il avait écrit « Le fils Darty est mort. » Une flèche invitait le lecteur à ouvrir le papier. Et là, il lisait « Feu Darty fils. »
On éclate de rire. Qu’est-ce que c’est bon même si les côtes en profitent pour s’éparpiller sur le capiton ! On les rassemble. La liste nous observe. Elle est dubitative. Elle ne trouve pas ça très drôle. Elle manque d’humour, c’est certain. À moins qu’elle n’ait pas plus que cela envie de rigoler.
On tente autre chose.
Une amie nous appelle. Elle a acheté un rideau de douche. On l’interroge, « T’as ta tringle ? » Elle rit et nous avec elle. Le lendemain, on la rappelle, « Qu’est-ce qui nous a fait rire hier avec T’as ta barre ? »
On pouffe de plus belle. La liste en est affligée.
On boude.
Partager.
La liste nous entoure. Elle s’excuse. Elle n’avait pas compris. Et elle voudrait l’autre histoire, celle que l’on avait promise. Elle nous garantit en échange de faire preuve de la plus grande des bienveillances.
Et d’un câlin aussi ?
Oui. Juré !
On opine.
Elle applaudit et entame une petite danse.
On calme sa soudaine euphorie d’une précaution oratoire. C’est plus gentil qu’une paire de claques, et sans doute plus efficace. Plus respectueux. On lui explique que l’on craint qu’elle ne se sente une nouvelle fois flouée car ce n’est pas vraiment une histoire, au sens hypnotique du terme. C’est plus une obsession, une rengaine, des phrases qui reviennent et dont on n’arrive pas à se défaire.
Et ce n’est pas très drôle du tout.
« Raconte ! » s’écrie la liste en un fort joli chœur, « une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. » On les compte, un par un. Ils se mettent en rang. On les observe dans leur blouse de coton gris élimé avec leur cartable de cuir noir sur le dos, leurs gros souliers et leur sourire édenté.
On soupire.
Elle est donc toujours là, cette foutue lettre d’amour ? Elle s’accroche. Ce n’est pas grave. On lui fera sa fête plus tard. Et le nichon ? Il n’a jamais fait partie de la liste. On sursoit itou. On a autre chose à régler que son intégration.
Expulser.
Bannir.
On hésite encore à raconter l’histoire.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses.
Cette remarque nous rappelle de nouveau cette amie avec qui l’on devisait sur les rideaux de douche. On aimait ensemble remonter et redescendre la rue Lafayette en se racontant la vie. Elle nous faisait tant de bien. Son souvenir nous protège. On sourit. On la voit. Elle est là. On ne risque plus rien.
Parler.
Sortir.
On se tourne vers la liste. On est d’accord pour l’histoire.
Elle nous remercie et chacun se prépare à l’entendre, curieux, attentif. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre à la paire de merguez. La couette enveloppe Jacques Lacan. Dieu s’assoit sur le dictionnaire. La corde à linge emmaillote la lettre d’amour. La Bible s’accroche à la chaussette qui investit le tire-bouchon pendant que la tartine monte à l’échelle. Les chocolats fument le pétard sous la boîte de champignons. La poupée se tape l’oreiller qui embrasse la tarte aux fraises. Le poisson qui pue se rapproche de la pince. Ils sont prêts. Ils y sont tous. On en est sûre. On les a nombrés.
On inspire.
Dire.
L’histoire commence.
On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une voix nous arrête. [1231f] « Ça ne nettoie rien, ton truc. Prends une éponge ! » On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ? « Ils sont nases tes tee-shirts ! » C’était une autre. « On ne veut pas de nazis ici ! » Qui donc nous parle ainsi ? « Tu es chiante à… » C’est avéré. Inutile de préciser auprès de qui ni à quoi. Cela n’apporte rien à l’histoire, ni à la démonstration. On dénonce sans désigner de coupable. On ne juge pas.
On pointe.
Empaler.
Épargner.
On va devoir trancher.
On reprend.
« Tu… » « Ta… » « Tes… » « Ton… » « Tu… » Et tous les jugements péremptoires qui vont avec, points d’exclamation en prime. La violence. La brutalité. La vérité des idées toutes faites.
Judas ?
En quelque sorte.
— Mais Je n’ai rien dit, pour cette fois…
Judas, c’est donc bien Toi ?
On balance la clochette à la face de l’adversité. Ce n’est plus l’heure de goûter.
Oublier.
Jeter.
On s’arrête. Le récit est terminé.
La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revient la rengaine. On essaie d’expliquer, le ton utilisé, la manière dont c’était dit, l’amour qui n’était pas là pour amortir, la bienveillance ignorée, le sentiment d’être jugée sur ce que l’on n’était pas, sur des détails sans importance, sur un mal-être qui nous était étranger, la sensation de payer pour autrui, de ne pouvoir être celle que les autres auraient voulue, la conviction d’une profonde injustice.
La liste compatit mais demeure incrédule. La corde à linge questionne en son nom. « Ne serait-il pas le lieu de se débarrasser de ces rengaines et aller vers autre chose ? » Bien sûr que l’on aimerait s’en défaire. Mais comment doit-on procéder ? On l’ignore. Et les rengaines obombrent la lumière du jour.
Sortir.
Ce ne doit pas être si difficile. Le temps n’est plus le temps. L’espace non plus.
On se concentre.
On éternue.
On tousse.
Serait-on enrhumée ? Ce n’est pas ça. C’est la tarte aux fraises qui déborde de sucre et la Samaritaine de poivre.
Souffler.
Les bougies s’éteignent. Dans la pénombre, les souvenirs sont plus clairs.
On se gratte les pieds. On s’apaise. On comprend que l’on aimait les gentilles et que l’on désirait les vilaines. Drôle d’alternative. Aurait-on tout mis en œuvre pour ne pas aboutir ? Aboutir à quoi ? Aboutir vers qui ? On soupire encore. On est lasse. On ne peut pas s’attribuer toutes les erreurs.
Libérer.
Vivre.
On se croyait trop forte, parfois. On aurait dû réviser nos ambitions, savourer ce qui était sans espérer plus que le bonheur de l’instant. On tentait toujours notre chance. On visait le plus de richesse. On n’a pourtant jamais rien gagné au loto. Question de probabilité. Et à l’amour ?
C’était trop compliqué.
Désirer.
C’était fugace.
Courir.
Mourir.
Le corps y est. Nous avec.
On se sent fragile, d’un coup. Friable.
Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive. On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise comme la blouse que l’on a portée. On était dans une école de filles. On avait des bonbons plein les poches, cachés sous un mouchoir crotté. On avait volé l’argent dans la voiture de papa. Ce n’est pas bien de voler. On aimait tant les bonbons. C’était un vol par pure nécessité.
Blanchir.
Nettoyer.
On sort un sac-poubelle. Il est bleu. La liste se planque. On la rassure. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f] [132f]
On y joint la violence, le mal-être et la souffrance. On conserve la folie. Il n’est pas temps que l’on cesse de flirter avec l’essentiel.
Divaguer.
On n’a plus peur de se perdre.
— Pour sûr ?
Pour sûr, Judas. Pour sûr. Gare à toi ! On y arrivera. [133f] [138d] [137d]

64.

Je voudrais avancer la main. C’est mon poing qui part. Stop ! L’injonction le retient. Il se renfrogne. J’essaie de déplier mes doigts et présenter ma paume, offrir une caresse. Mes muscles ne suivent pas. Mon corps est de marbre, mon cœur plus froid encore. Est-ce que je respire ? Je guette mon souffle. Il ne vient pas. Je ne suis pas morte mais c’est tout comme : je ne peux plus bouger. Mes doigts se refroidissent. Mes yeux se ferment. Mon ventre se noue. Je veux tendre la main, vraiment. Je pousse sur l’épaule. Elle résiste. J’appuie mon avant-bras sur le flanc. Il n’obéit pas. Je veux bander le majeur. Mes muscles se crispent comme pour s’assurer de n’en rien faire. Ils convulsent. Je me voûte. Je m’enroule. Je me ferme. Je suis une boule. Mon poing se venge. C’est tout mon corps qui porte le coup en uppercut. Il s’écrase contre sa cible. Ça fait mal. Très mal. Je ne crie pas. Ma chair est sourde. Ma plainte est percluse. [135f] [216d] [215d] [203d] [202d] [139d] [199f]

65.

Personne n’a le droit.
Interdire.
On peut non, quand c’est la vie qui se joue ? Quand c’est l’amour. C’est comme voler de l’argent pour acheter des bonbons. On déroge à la loi par pure nécessité, parce que si le sucre ne coule pas au fond de la gorge alors l’amour se fige.
Sucer.
Croquer.
On se tourne vers la liste. Elle nous sourit, bienveillante, à l’exception des chocolats, inquiets pour leur avenir immédiat. On les rassure. On ne faisait que jouer des métaphores. Ils reviennent près des autres. Chacun veut nous écouter même si ce n’est pas vraiment une histoire dont on se répand.
C’est gentil.
— Nia-an !
Oh Judas ! on va finir par te découper en rondelles, dans le sens de la longueur et sans gel.
— C’est normal, je suis le Père.
C’est trop facile.
— Mais si juste.
Quelqu’un pourrait-il bâillonner cette fichue clochette ? S’il vous plaît.
La lettre d’amour s’en charge. On n’est pas dupe. Elle veut sauver sa peau. On la remercie sans l’amnistier pour autant. On embrasse la poupée. On en avait envie. Et elle ? On a oublié de le lui demander. C’est plus grave que de voler. Bien plus. On s’en excuse. Elle nous pardonne. On apprécie.
Décidément, c’est une perle cette liste.
Enfiler.
Déglutir. [213f]
On se souvient encore de la rengaine, de ces mots qui nous ont blessée et dont on n’a jamais su se défaire faute de les avaler, les digérer, les expulser avec la matière fécale, que l’égout les emporte jusqu’à la station de traitement des offenses répétées. « Albinos ! » Pourquoi ce mot-là, lancé depuis le pas-de-porte d’une laverie automatique, a-t-il fait si mal ? Incarner l’outrage. Ne pas pouvoir être autre chose que ce qui est stigmatisé. « C’est une gouinasse, qui a le feu à la culasse. » C’était dans un train. Ils étaient tout un wagon de supporters. Et ils chantaient fort ! Oh ! qu’ils étaient fiers de manier si bien l’avanie. Les pauvres. On les plaint ? Oui, on les plaint, même si la peur et la douleur aujourd’hui persistent.
Et on a fui, sans les affronter. C’était à l’instant le mieux à faire. Après, on aurait voulu gommer l’affront d’un simple revers d’oubli. Pourquoi était-ce si difficile ? On n’a jamais su se protéger vraiment. On craignait de saccager la vie à censurer l’émotion. C’est fini. On n’a plus rien à perdre et personne ne doit plus jamais nous atteindre autrement que dans la joie. [200f]
On reprend le pouvoir. On serre le poing. C’est notre tour d’être fière.
On veut vivre, même si l’on est morte.
Surtout si on l’est.
On veut rire.
Chanter.
Pleurer.
On sort un paquet de mouchoirs. On ne craint plus les émotions, ni les trémolos dans la voix. On ne veut tout simplement plus avoir peur ni mal au-delà de l’effet de surprise. On veut se reposer en confiance. On y travaille, même si l’on n’était pas seule dans l’action. Il y a du pain sur la planche, plus que de compote sur la tartine et de sang sur le couteau suisse.
Essuyer.
Et ranger la vaisselle.
Sortir.
Cela vient, à la vitesse de la sédimentation du corps au fond de la boîte. Le nichon s’impatiente. Il n’en peut plus d’attendre la révolution, celle qui est en marche et tarde depuis plus d’un siècle à venir. Il part en couille. C’est impossible. Un nichon n’a rien de testiculaire. On s’interroge. On s’accroche. On tient le bon bout. Il manque juste l’histoire, la bonne, cette fois, l’histoire que l’on a promis de raconter et qui réglerait nos affaires, dirait tout et son contraire pour les réconcilier.
Quand on l’aura, on pourra l’ajouter à la liste et filer.
Résoudre.
Trancher.
C’est le rôle du dictionnaire.
Réparer.
Carder.
On découvre que les cheveux ont poussé. Comment est-ce possible ? La chair se délite et le poil s’allonge. Les perspectives changent. Elles sont de moins en moins cavalières. Cela nous plaît. Cela va dans le sens de la considération que l’on réclame. Le nichon va l’avoir, sa révolution ! Et la poupée, gourmande, exige déjà un nouveau baiser. [201f]
On l’embrasse.
Et on retourne chez le coiffeur.
L’histoire a besoin que le crâne s’illumine au moindre rayon de lumière qui affleurerait le cheveu ras et ce, quel que soit le commentaire qui pourrait être fait par la suite. Les besoins de l’histoire sont plus forts que ce à quoi ils exposent. Elle est le guide, elle est la clé. On l’aperçoit, là-bas, toujours posée sur le meuble de l’entrée. On n’a pas plus de canne pour la pêcher. L’amour se tisse aussi en filet.
Conquérir.
Gagner.
Le coiffeur s’active. La tondeuse [111f] tond. Les cheveux s’éparpillent sur le sol. Ils piquent au contact de la peau. On s’ébroue. [134f] Cela ne suffit pas. On se déshabille. On jette nos vêtements dans le panier à linge sale. On file sous la douche. On maroufle l’épiderme avec un luffa enduit de savon à la glycérine. Le pétard sous la boîte de champignons lève ce que Jacques Lacan lui a laissé de mèche. On le renvoie dans ses foyers. On enduit le crâne de crème capillaire. Cela sent la vanille. C’est agréable. Cela lui donne un air de fille.
— La la la.
On sort de la douche. On enfile une tenue d’intérieur. On revient dans la boîte. Elle semble vide. On attrape le téléphone. On appelle les pompiers. Ils sortent la grande échelle. Ils récupèrent le chat sur le bord de la gouttière. On le prend dans nos bras. On le caresse. Il ronronne. On le rend à sa propriétaire. Les pompiers remballent leur lourd matériel. Il fait nuit. On sollicite la Bible. Elle bronze loin d’ici au bord de la mer. Et le dictionnaire ? Il a été embauché pour remplacer la feuille du boucher partie au Guatemala à la recherche de l’oiseau qui mange des serpents.
C’est quoi cette histoire ? On l’ignore.
On fait l’appel de la liste.
Personne ne répond.
Même pas Dieu ?
Même pas. Il a rendu son torchon en laissant les couverts rouiller dans l’égouttoir. On savait bien que l’on ne pouvait pas compter sur Lui. On a envie de pleurer. Ça recommence. [112f]
On se calme.
On respire.
La litanie reprend. Immuable. Réparatrice.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
Ils y sont, les vingt et un, là, dans notre cœur. Ils sont notre joie. On y croit. On n’est plus seule. On ne le sera plus jamais. Le manque s’est évanoui. Il a rejoint le vide sans prendre la peine de vérifier le bon état de ses ailes.
C’était risqué.
Sauter.
Souffler.
Une lumière inconnue soudain nous illumine. Est-ce le pétard sous la boîte de champignons qui se prend pour un éclair ? Il décline toute responsabilité. Qui donc, alors ? On plisse les yeux, la main en visière. On cherche à voir de quoi il s’agit. De qui.

[Didascalie — Sur un ton aigu, un peu chantant, pire que celui qui permet d’identifier un homosexuel dans une comédie de boulevard.]


— C’est Moi !
On tire au jugé sur la clochette. Le silence revient. La lumière reste vive. La liste a encore disparu. On est seule, de nouveau, sans que rien ne manque. C’est étrange. La solitude nous apaise. Elle nous comble. Elle nous rassasie. On oublie le vide. On sent monter la joie. On s’allonge. On n’a plus froid. On n’a plus faim. On n’a plus peur. On écoute. On entend battre un cœur. Une étoile s’éteint. Le nichon la ranime. On compte les secondes. L’explosion ne vient pas.
On va pouvoir dormir tranquille.
Enfin. [136f]
Et sourire à l’histoire. [138f] [205d] [204d] [214f]

66.

Je transpire. Ma tête me fait mal. Une barre part des tempes et meurtrit mon front. Ma sueur brûle. Elle transporte la fièvre, à moins que ce ne soit l’inverse. Les toxines grouillent. Elles cherchent à se cacher dans la chair. L’écume les guette. Elle les engloutit par paquets. Des vagues se forment. Le flot se glace aussitôt. Il ruisselle là où la douleur est grande. Mes muscles souffrent. Ils réclament de profiter de l’aspersion. Mes globules blancs savonnent, les rouges marouflent. Mes poumons pompent. Ils procurent à tous les organes leur nourriture oxydante. Mon crâne n’est plus qu’une masse molle que la fièvre n’atteint pas encore. Elle grimpe. Un frisson me parcourt l’échine. Je lui offre une boisson chaude. Elle se délecte. Elle éructe. Elle fuse et emporte tout sur son passage. Tout ce qui faisait mal. Tout ce qui souillait l’humeur. Je déborde. Ma peau se trempe et avec elle, mes vêtements. Ils absorbent. Je les retire. Je les jette au panier, le poison avec. Ça pue. Une nouvelle lame me lessive. J’essuie. Je m’affale, le cerveau en rupture. Je tremble. Je me dissous. Je bous. Et j’ai si froid, pourtant. Je me tasse. Je me mets en boule. La bouillotte chauffe mon ventre et mon ventre mon sang. Mon cœur s’agite. Je m’affole. La lymphe étrille ma chair. La sueur la rince. C’est l’été. L’orage a cette force. Je vois des éclairs. J’entends mon souffle qui tonne. Je suis à bout. À force d’être liquide, je crains d’y perdre ce qu’il me reste de consistance. Mon corps me rassure. Il s’apaise d’un coup et, soudain, la ragasse est loin, comme si elle n’avait jamais existé. La douleur est toujours en mon front mais il est sec. Et pur.  [202f] [218d] [217d] [207d] [206d]

67.

On a entendu dire un jour dans une église, à l’occasion d’une simple veillée, que l’on sortirait par la bouche, portée par un souffle, celui de Dieu ou quelque chose dans le genre, ou quelque chose de très différent. On n’a pas bien saisi. On se concentre pour retrouver les mots, l’idée. Un air nous revient.

« Souffle de vie, quelle est ta joie ? »

C’était donc ça.
Non, la liste nous rappelle à l’ordre. On se fourvoie, dit-elle : c’était de « source » dont parlait la chanson, pas de « souffle ». C’est pareil. Ou presque. La Bible tente une exégèse. On ne l’écoute pas. On préfère regretter de n’avoir compris qu’aujourd’hui qu’il y aurait un lien entre le souffle et la joie, même si c’est de source dont il serait question. C’est dommage. Le poumon n’est plus en état. Il tient à peine enflé, grâce surtout au goudron et aux poussières qui en tapissent l’intérieur. On appuie. Il s’affaisse, infichu de se regonfler et d’assurer la ventilation. On sent pourtant une espèce de courant d’air.
Frémir.
On s’emballe dans la couette. C’est irrespirable. On ressort.
C’est venteux.
Voler.
Décoiffer.
On cherche un peigne pour être présentable. La poupée nous rassure. Elle nous trouve sexy le cheveu ras en bataille. On en sourit d’aise sans être convaincue. On lisse l’accroche-cœur et on le rabat sur le front. Il s’ébouriffe derechef, porté par le courant d’air qui toujours circule de part en part et ampoule le capiton. On s’interroge sur l’ambiguïté de la situation. Serait-on déjà sortie, avec la boîte qui nous maintiendrait à proximité de la chair, comme une enveloppe, un sac, une prison ? C’est impossible. [215f] On le saurait, tout de même, si l’on était dehors ! Non ?
— Si tu M’écoutais un peu, tu aurais la réponse à ta question.
C’est vraiment agaçant, cette clochette, pire que Judas.
On doit l’ignorer.
Méconnaître.
— Justement non ! malheureuse.
Malheureuse toi-même ! [138f]
— Ça suffit ! Veux-tu M’entendre, pour cette fois ?
« Ça suffit ? » Mais elle est complètement frappée cette pauvre clochette ! Elle prétend maintenant nous dire quoi penser et s’agite comme la muleta devant les cornes de la vachette.
— Olé !
On lui balance la tartine et on se bouche les oreilles avec la paire de merguez.
— Tu ne crois tout de même pas arriver à Me rendre inaudible ?
On en perçoit encore le timbre, d’un peu plus loin. C’est mieux même si l’on préférerait ne plus l’entendre du tout. Le couteau suisse nous indique qu’il y a peu de chance que cela arrive. On s’en moque. On pressent que si l’on en trouve la provenance, la source justement, ou le souffle, on sera tranquille. Enfin.
On énumère les possibilités, le coude posé sur le dictionnaire, la main enfouie dans les plumes de l’oreiller. Qui cela peut-il être ? Judas ? Cela colle de moins en moins avec l’idée que l’on se fait du personnage. La Samaritaine alors, qui viendrait se cacher derrière le tintement à moins que le grelot ne soit planqué au cœur de ses cuisses ? Elle nous aura décidément tout fait. Tout. Même le meilleur.
On passe.
Ce n’est pas le sujet.
On y revient.
Sortir.
Puisque l’on y est encore. Dans le corps. Dans la boîte. C’est la même chose. Ou plus exactement la même dimension.
C’est Judas qui l’a dit.
— Mais Je…
La corde à linge fuse. La clochette émet un dernier râle.
Merci.
On écoute.
C’est fini. On va pouvoir tergiverser en paix, loin de toute contradiction et de tout prosélytisme.
On y croit.
On se gratte la tête. On regarde la bouche. Elle est fermée sans que les lèvres ne soient véritablement pincées. Le tire-bouchon se précipite. Il propose de bander l’hélice et de se faire pied de biche. C’est inutile. Si le souffle était encore à l’intérieur, on le sentirait à l’orée des trous de nez. Et le nez, c’est certain, ne transporte plus rien.
— Mais c’est de toi dont il s’agit ! Tu es le souffle ! [208d]
Judas ! Tu es donc toujours là !
— Je suis immortel. Alors tu M’écoutes ; sinon…
Sinon quoi, Judas ? Tu nous menaces à présent ? Oublierais-tu que l’on était judoka ?
— Mais je…
On ne veut plus t’entendre.
— Tu le devras, pourtant, un jour ou l’autre.
Et toi, il va falloir que tu apprennes à nous parler sur un autre ton. On n’est pas là non plus pour se faire engueuler par le traître de service. On fait ce que l’on peut. Et puis, comment être source et souffle à la fois ? Cela ferait des vagues, sauf si bien sûr le souffle est là pour soulever les jupons de la Samaritaine. [219d]
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f] [209d] [216f] [217f]

68.

Le nez.
On commence par le nez.
Inspecter.
On bande l’index. L’ongle est intact. La pulpe est davantage incertaine.
On la promène doucement sur l’épiderme. On détecte très vite un nouveau bouton dans le pli entre joue et narine, côté gauche, tout en bas. On gratte. Ni le sang ni la lymphe ne coulent. La chair ne tient plus à grand-chose. Les muscles perdent du poids. Les tendons se rétractent. Les organes sèchent. Les humeurs s’effritent. Les os conservent encore un peu de moelle.
Saler.
Tartiner.
Encore faudrait-il que la matière soit assez fluide.
Rigoler.
Pourquoi donc ? Rien de drôle ne s’est produit. C’est dommage. On aurait volontiers ri un peu, avec ou sans la liste, afin de nous réjouir du temps qui passe et nous rapproche inéluctablement de l’issue. On a la solution de jouer du sens du verbe si on tient à le garder.
On tient.
On joue.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire. On a dû se tromper d’histoire. Voilà que Noé apparaît, magnifique dans sa robe de prêcheur, à peine abrité du déluge par une auréole accrochée à deux angelots dégouttants.
Cela ressemble à quoi, un angelot dégouttant ?
On imagine de la mie de pain trempée dans du lait mais qui resterait assez solide pour garder un minimum de tenue et qui serait translucide. Ce pourrait être aussi des pâtes de riz chinoises juste au moment où on les sort du bol de soupe, avec une feuille de coriandre fraîche juste là où il n’y a rien à cacher. Un mélange des deux. Il faut que ça mouille.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier un par un, avec leur définition, au dos de la liste. On hésite. Entre les Écritures et les Écrits, les commentaires sont bien différents, divergents, même. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
C’est ce que l’on voulait.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. Ne le conteste pas ; c’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne, un sbire à Toi. Il T’a présenté comme si Tu étais un chien de chasse qui ne lâche jamais le mollet dodu des pauvres créatures que nous serions, même en plein déluge. Tu nous aimes, paraît-il, et Tu nous gardes, comme si aimer rimait avec posséder.
Surveiller.
Punir.
Mais Te rends-Tu compte, Dieu, de ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps !
On grignote un biscuit à la cannelle. On en trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne pas trop prendre de l’épaisseur, la voie semble parfois si exiguë.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de Ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle, et tous les autres. « Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On est chiffonnée, soudain. Dieu est toujours là. On vire la Samaritaine qui n’y est pas et on réfléchit à se défaire de la Bible.
— C’est toute Ma vie !
On n’y croit pas une seconde, Dieu. Tu vaux mieux que ça. Et puis, les Livres sont trop rigides pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle. Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, une forme particulière de pureté et d’espoir face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir et augmenter la valeur de leur patrimoine.
— Mais la Bible, c’est une parabole, une histoire, une fable dont chacun fait ce qu’il veut. C’est toi seule qui donnes ce pouvoir de coercition à ceux qui prétendent parler à Ma place. Ta colère nourrit leurs prêches. Si tu veux les contrer, c’est l’amour qu’il te faut professer.
Et puis quoi encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend d’ailleurs pas, contrairement à Toi qui ne sais que Te vautrer dans Ta toute-puissance. Si ces beaux parleurs ne venaient pas de Ta part, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait découvert la supercherie. Les hommes ne sont pas si idiots ! Quoique. Entre Toi et Lacan, la marge est bien étroite.
On rit.
On passe.
Aimer.
Blasphémer.
La colère est sans fond. On poursuit sous le regard toujours amusé de la vachette.
Estoquer.
Que leur promets-Tu, Dieu, pour qu’ils s’avilissent ainsi à Ta seule évocation ? Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là avec Toi. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes catéchumènes liberticides. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais !
Pas tant que Toi.
Un glas sonne quelque part. La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint. Elle nous abreuve. Un peu d’eau coule depuis nos lèvres. On la recueille dans le creux de la main. On ne doit rien perdre. Les chocolats nous font un signe. On en farcit une part de tarte aux fraises. On songe ne nouveau à biffer Dieu de la liste, lui, et sa Bible.
Caviarder.
Sortir.
On y aspire de plus en plus tant un peu d’air frais nous ferait du bien.
Marcher.
Aussi. [205f]
Une odeur de chien mouillé vicie l’intérieur de la boîte. Ça pue. La corde à linge, une fois encore, s’y colle. Elle est si précieuse. La pince l’assiste. On les remercie. Les angelots et Noé quittent la scène. Quelque chose, subitement, nous fait sourire. On ignore quoi. On interroge la liste.
— La foi ?
Judas ! Depuis quand y es-tu ?
On récapitule.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ne t’y voit pas.
On ne t’y verra jamais.
Tu es trop proche de Dieu, Judas. Et Dieu, on n’y croit pas.
— Menteuse !
Tais-Toi.

69.

Je plisse les paupières jusqu’à sentir la pression des muscles sur les pattes-d’oie. J’en mesure la profondeur de chacun de mes index. Des brisures de larmes s’y sont figées. Les cristaux roulent sous la pulpe. Je les porte à mes lèvres. C’est salé. Mes doigts reviennent à mes tempes. Ils massent. La rigole me ravit. Ma peau y exprime une sérénité nouvelle, comme si le sillon donnait du sens au temps qui passe. Je savoure. Une lumière allumée par mégarde me ramène à la réalité. Je tourne la tête vers la source, pour savoir. Je porte la main en visière, un peu haut, sur ma droite. Je me voûte. Mes paupières se ferment jusqu’à ne laisser passer que le plus mince des filets. Ce n’est pas suffisant. L’éclat fuse à travers mes pupilles et brûle la cavité oculaire. Ça fait mal. Et l’image se perd dans un halo. [218f] Je me tends sous la douleur, paupières en tête de pont. Je dois me dérober à la clarté, vite, sous peine d’y perdre encore en acuité. Je rentre la tête au plus profond de mes épaules et me retourne afin d’être dos à l’illumination. Mes yeux s’entr’ouvrent. Le jour est moins prégnant mais l’image est pauvre. Je dois choisir. Je ne veux pas. Je reviens dans le faisceau, les mains en garde. Je perds aussitôt la bataille. Son intensité me fait reculer d’un pas. Mes yeux se tassent derrière mon front. Le halo produit des éclairs à présent. La douleur irradie les arcades et vise la zone ad hoc du cerveau. Je tombe à genoux sous l’assaut. S’il vous plaît ! Grâce. Éteignez-moi ça ! Je suis vaincue. Je me recroqueville et ferme définitivement les yeux. La lumière est trop vive. Elle me chasse. Elle m’exclut. Et la pénombre est mon secours. [137f] [206f] [211d] [210d]

70.

On reprend.
— La foi.
Tu permets, Judas, que l’on choisisse nous-mêmes notre sujet ?
— Non.
Judas ! tu abuses. N’oublie pas que c’est de notre histoire dont il est question ici. Quoi que tu en penses, on parle de ce que l’on veut. Et, à l’instant, on a envie d’évoquer la mort, de dire combien elle nous faisait peur, comment.
— Mais tu en as déjà parlé.
Ça nous regarde. On a désormais tous les droits. Souviens-Toi.
Partir.
Décéder.
Ce n’était pas l’après qui nous inquiétait. Plutôt le passage. Ce que l’on vit en ce moment. On craignait d’avoir mal, et que cela ne durât des jours et des nuits d’interminables souffrances. On redoutait d’être seule, de croupir, quelque part, des semaines, des mois, des années peut-être, sans que personne ne sût, sans que les formalités ne fussent accomplies, puis devoir errer des lustres sans jamais trouver la lumière.
Sortir.
Sans y aller.
Rien que d’y penser, on a envie de pleurer.
Verser.
On se retient. On s’accroche à la liste. On demande un mouchoir. On se prend la lettre d’amour en plein nez. On lit le premier paragraphe. Il nous rappelle que l’on n’aurait pas voulu mourir dans un hôtel, pas même à Beverly Hills. Ni à Londres.
À Berlin, peut-être.
On n’aurait pas voulu mourir.
— Ce n’est pas Toi qui en as décidé.
Ni Toi ! pauvre imbécile.
Qu’il est réjouissant de traiter l’apôtre d’imbécile !
On déraille. C’est avec cette cloche de Samaritaine que l’on devise et elle, c’est certain, était pire que Judas. Mieux vaut ne pas s’étendre. On sent de nouveau monter la colère. On chiffonne la lettre d’amour. On n’a pas envie d’en savoir plus. Les premières lignes nous ont suffi.
Pardonner.
On y revient.
La liste opine. Elle nous glisse dans l’oreille qu’il ne sert à rien de ressasser le chagrin. Elle a raison. On attrape la poupée. On cherche dans ses yeux la joie. C’est difficile. On a envie d’un câlin. La couette nous prend sous son aile. On se détend. On en a besoin. On sent bien que la colère guette toujours. On ne doit plus la rendre active. Pas même envers Dieu. Surtout pas. On ne sait pas encore très bien à quoi il peut servir, s’il est utile ou dangereux. Quelle drôle d’idée ! Dieu est un leurre, une illusion mystique, un… On se méfie quand même. On reste sur nos gardes.
Hajime !
Sortir.
Matte ?
Pas encore. Le combat n’est pas terminé. On sent un résidu de courroux, quelque chose que l’on a au fond du cœur, une indignation existentielle, un agacement parfois, une fureur, jamais. [207f] On brandit le poisson qui pue. La Samaritaine recule. La vachette donne du sabot. La tarte aux fraises balance la crème à la face de Dieu. Tout le monde s’affole. Jacques Lacan dégaine la Bible. L’oreiller étouffe la tartine. On ne les contrôle plus. Mais d’où vient tant de violence ?
Aimer.
On efface tout.
On recommence. [209f] [222d]

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle et carambole au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale. Létale ? Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils se déchirent. Ils se distordent. Mon larynx se tortille jusqu’à se nouer. Plus rien ne passe. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée. Morte. Je résiste encore. Il faut que je le ramène à la raison. Je me pince le nez, fort, avec deux doigts bien ancrés à la base des narines. Je souffle. Une implosion me secoue et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là, dedans, dehors, les deux. Pour combien de temps ? Mes jambes plient sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensemble. Je chope une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Mes joues se gonflent sous la pression. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assois, buste droit. Je souffle encore sans que l’air ne puisse s’échapper. J’implore le nerf vague, qu’il force mon cœur à ralentir sa cadence infernale et à revenir dans le giron. Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse plus fort sur les poumons. Je suis au bord de l’asphyxie. Je dois tenir, cinq, dix, quinze secondes encore. Ma poitrine est un gouffre. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont passés du côté du cerveau qui réclame de l’oxygène. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr. Mon cœur bondit dans tous les sens. Une fraction de seconde, je crois le souffle me quitter, la chair s’éteindre. Et comme par magie, le cœur revient à sa place, à son rythme, à sa mesure. Je reprends de l’air aussitôt, pas trop vite. Je dois le ménager. Je suis assise. Je bois une longue goulée d’eau fraîche. Je vérifie, doigt sur la carotide, que tout va bien. Tout va. Bien. [223d] [221d] [220d]

72.

La lumière s’est éteinte. [208f]
On actionne l’interrupteur.
En vain. L’obscurité règne à l’intérieur.
On recommence.
Rien.
Le pétard sous la boîte de champignons suggère une panne ou une ampoule défectueuse. Il dit qu’il s’y connaît en courant, en douille, en fil, en domino et en compteur. On le laisse regarder mais on pressent que la cause de l’éclipse est ailleurs que dans le circuit électrique tant le noir qui nous entoure a des allures de nuit profonde.
— Je t’avais prévenue !
Qui nous menace encore ? On ne reconnaît pas, cette fois, le timbre de Judas, ni le parfum de la Samaritaine. « C’est donc quelqu’un des tiens. » On ne sait vraiment pas qui. Il n’y a personne avec nous, à part la liste, bien sûr. Chère liste. Très chère liste. « Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ne voudrait personne d’autre. On est en équilibre et l’idée même d’avoir à faire de nouvelles connaissances nous épuise.
Discuter.
Mégoter.
On est lasse, et l’on ne craint plus ni la clochette ni le glas. La mort peut bien revenir, peu nous chaut ! On y est déjà et l’on est prête à parier que la boîte est sous terre à présent. La température ambiante est agréable. Le capiton assure un minimum de confort pendant que la chair se délite. On n’a plus peur. On n’a plus mal. On sait désormais qu’il nous faut juste trouver l’histoire.
Et la lumière.
Éclairer.
Raconter.
L’histoire. Laquelle ? La juste ou la bonne ?
Ce ne peut pas être la même.
Sortir.
Aimer.
Ce ne devrait pas être si compliqué.
Un silence peiné envahit la boîte. La liste nous observe. Plusieurs respirations passent. La couette s’approche en se tortillant l’étiquette. Elle dit conserver de l’amour quelques souvenirs. Veut-elle les raconter ? La poupée applaudit. Jacques Lacan fronce les sourcils. La couette indique qu’elle ne préfère pas ; elle ne voudrait blesser personne. Il y aurait pourtant de quoi… On sourit. La liste glousse. On apprécie son réconfort. On se sentirait tellement seule si elle n’était pas là. [219f]
— Et Moi ?
Ah ! oui. La clochette.
Ce doit être un autre enterrement qui a lieu, avec un corbillard qui nous passe au-dessus de la tête à moins que l’on ne se soit trompée et que ce soit le nôtre qui est en cours. La boîte ne tangue pas. Elle n’a jamais tangué. Alors ? On n’a aucun élément pour trancher, même pas le dictionnaire qui dit tout ignorer des procédures funéraires. La tarte aux fraises suggère que l’on soulève le couvercle afin de savoir enfin de quoi il retourne.
On le tente, en étarquant nos biceps putréfiés.
On n’y arrive pas. C’est trop lourd.
On cherche une autre solution. Cela nous évite d’être affligée au souvenir de tout ce travail pour avoir le muscle fort et le découvrir, là, en si peu de temps, tout mou.
Débander.
Abandonner.
On n’y songe même pas.
La vachette donne un grand coup de corne, sans prévenir. On sursaute. Elle s’excuse de nous avoir fait peur ; elle voulait juste percer le bois, que le ciel ou la terre nous tombe sur la tête. Au choix. C’était un coup d’épée dans l’eau. Le couvercle est intact.
Sortir.
On doit vraiment renoncer aux voies habituelles.
La clarté revient.
N’est-ce pas étrange ? Il semble y avoir comme une sorte de lien de cause à effet entre la lumière ambiante et le fait que l’on renonce ou non à ce que l’on sait déjà. On décide de faire un test. [210f] On mobilise ce qu’il reste de neurones. On leur demande de penser très fort que pour sortir, il nous faudrait faire péter la boîte avec quelques bâtons de dynamite. La liste se concentre aussi. Attention ! À trois, on y va.
Un.
Deux.
Top départ !
La nuit s’éteint.
On imagine maintenant le Petit Jésus qui arrive accompagné de quelques angelots bien dodus. Il nous cloue fissa sur sa croix et nous emporte. On atteint le haut d’une montagne. Jésus plante la croix entre deux autres. Il paraît que ce sont des assassins. Peu importe. Marie vient à son tour. Elle nous étreint les pieds et pleure. Un soldat romain nous perce le flanc. Ça nous gratte derrière l’oreille. Jésus pourrait-il faire quelque chose ?
À cette question, une lumière répond et clignote, une seconde sur deux ou trois, comme un vieux néon prêt à claquer. On attend la suite. On trouve le temps long. Cela clignote toujours mais avec une moindre fréquence. Jésus revient. Il nous descend enfin de la croix et nous installe dans le tombeau. Et qui voit-on venir ? La Samaritaine, en personne. Elle nous reconnaît et repart aussitôt. Elle court. Elle a oublié sa cruche au bord de la fontaine et elle craint qu’un méchant garçon ne la lui vole.
La pauvre !
On la plaint. Le néon grille.
— Salope !
Oui, Judas. Une vraie salope. Comme on les aimait. Parfois. Comme on ne doit plus les aimer. Jamais.
Tu te souviens, Judas, comme c’était compliqué ?
On passe. Il est temps de finir le test.
On pense à Dieu, à Lui, seul. On ne se le représente pas. On l’éprouve. Il doit être une sensation, une sorte de force intérieure, une chaleur qui imprègne la chair, une émotion.
On se concentre donc. On y met tout notre cœur, tout ce que l’on a de foi.
— Bzzzzzzzzz !
L’homme-araignée ?
Non. C’est un éclair qui transperce l’espace, si lumineux que les paupières se baissent dans l’instant. D’autres éclairs suivent. On met le tire-bouchon en visière pour les observer sans que ne grillent les pupilles. Quel éclat ! Et le plus étrange, c’est qu’ils semblent partir de la boîte et se diriger vers l’extérieur. Pourraient-ils nous transporter ? Drôle d’idée. On n’a jamais entendu parler d’une lumière qui serait configurée pour servir de tapis magique.
On doute.
Une ombre nous enveloppe.
On résume.
La dynamite nous plonge dans le noir, Jésus papillote et Dieu que l’on éprouve nous éblouit. Voici la trinité revisitée. C’est le Saint-Esprit qui ne doit pas se sentir à sa place ! La Bible s’avance. Elle voudrait rétablir certaines vérités. Le dictionnaire lui fait remarquer que c’est lui, la vérité. Les chocolats s’interposent. Ils ne veulent aucune discorde. Jacques Lacan leur demande pourquoi. La corde à linge le fait taire d’un simple regard vengeur.
On soupire.
Si c’est dans la chair que Dieu éclaire, comment y voir quelque chose quand le corps se délite ?
— Elle est idiote, ta question.
Judas ! On te ne permet pas. On pose les questions que l’on veut et tant pis si aucune réponse n’existe.
Louvoyer.
On sent que l’on n’en a plus guère le loisir. On doit comprendre cette affaire de lumière. Vite. Elle doit revenir.
Sortir.
Penser.
C’est peut-être une métaphore. La Bible rit. Elle nous invite de nouveau à la lire. Le dictionnaire proteste encore. La tension monte. La poupée s’en mêle. Elle demande pourquoi on ne lui a pas raconté d’histoire depuis si longtemps. C’était à peine hier. Elle s’en moque et affirme que si l’on s’y mettait enfin, plutôt que de tergiverser, on saurait immédiatement rejoindre le firmament. Qu’en sait-elle ? On lève la tête. Le nichon passe. Il tourne en même temps que son lait.
La poupée a raison. La voilà la preuve !
On y est.
C’était si évident qu’on ne l’avait pas compris.
— Cela s’appelle chercher midi à quatorze heures !
Qu’en sais-tu, Judas, du temps qui passe ?
On ramasse la liste. On la plie en quatre. On la protège au fond d’une poche.
On y est.
Sortir.
On ouvre les épaules. On sourit. Que la lumière fuse et l’amour sera. [211f] [220f] [224d] [234d]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



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