[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-17 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 17 avril 2012

 [233d]

79.

Ça y est ! On l’a !
— Quoi ?
L’histoire, Judas.
On a l’histoire.
« Raconte ! », s’emballe la poupée.
Comment dire…
On panique. On cherche les mots alors même qu’on les sait revenus. On les regarde chacun, un à un. L’heure est grave. Le souffle de vie qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide prend désormais toute la place. La liste s’est figée. La poupée trépigne. Les autres sont tétanisés. On se pince les lèvres. On se tord le ventre. On se gratte une envie du bout d’un ongle encore solide. On l’ingère. On gratte encore. Comment dire quand on sait que l’on va décevoir ?
Oser.
Avancer.
On respire. Hara. Il le faut. On le leur doit.
« Alors ? », interroge la liste.
On ouvre grand les bras. On les prend tous contre nous, des larmes plein les yeux. On les embrasse. On les caresse. Le temps est venu.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible.
Renoncer.
Il n’en est pas question. On a déjà renoncé à tant de choses !
Aimer.
On serre un peu plus fort la liste. Quoi qu’il arrive, on ne veut pas s’en séparer. Jamais.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? », s’inquiète la poupée.
Il est bien là le souci. Si l’on pouvait raconter l’histoire, cela signifierait qu’elle aurait déjà été vécue. Et on ne veut pas qu’elle soit ressassée, comme une sorte de seconde main, une histoire recyclée. On doit en vivre une nouvelle, une qui n’a pas encore existé, une histoire à inventer. Et la liste doit choisir : si elle souhaite entendre cette version, elle doit rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, le jour où l’on aura échoué.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi l’on parle.
Il sourit. Il nous dit au revoir. Voilà. C’est fini. On y va. La liste a choisi. Hardi ! Tout le monde est là ? On fait l’appel.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
On est passé de vingt et un éléments à vingt-deux. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. Ou des deux. On fait la lippe. On ne sait pas. Quelqu’un rit.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une automobile !
Judas ! Tu es encore là ?
La poupée réclame qu’on lui rende sa robe même si elle est un peu crottée du sang présidentiel. [227f] Ce que l’on. Elle se rhabille. Elle se rapproche de l’histoire. Elle voudrait tellement savoir de quoi il s’agit. La lettre d’amour fait tampon. La vachette veille la corne sereine et Jacques Lacan ose enfin aborder la paire de merguez.
Aimer.
Vivre.
On essaie.

80.

Je crie. Une large goulée d’air me comble. Je suffoque, même. Je m’accroche. Je crie encore. Du moins je le crois. Crier, je ne sais pas. Je cherche le mot qui interpelle mon désir, celui qui le réveillera. Le mot. La voix. Le souffle. Quelque chose comme ça. En tout bien tout honneur, s’entend. Justement, je l’entends. Je le guette. J’y aspire. Mon front creuse ses rides. Il se comprime. Mes doigts serrent du poing. Tout mon corps se tend vers ces mots auxquels mon corps aspire. Qui veut les dire ? Je les invente. Je les présume. Ils me taraudent. Je n’ai besoin de rien d’autre que mon être le plus chair pour m’en repaître. Je m’y coule. Je m’y vautre. Un murmure. Un chant. Une clochette. Judas ! Mais que fais-tu là ? Tu n’es pas ici dans ta part de l’histoire. Allez ! Va !
Viens ! Viens là que j’ouïsse ce que tu voudrais me dire. Enfin. Judas. Parle-moi. Écoute-moi. C’est la même chose, une touffeur identique. Une plénitude. Un corps qui existe. Une main qui le frôle. De la pulpe qui s’agite. Des nerfs qui s’effilochent. Je refoule la douleur qui frappe mon crâne. Je ne prends que ce qui me prend et me forme. Me déforme. Me transforme. Et me porte. Me déporte. Et m’emporte. Loin ! Là ! Au tréfonds de mes entrailles mon désir sourd. Le puits s’ouvre. Béant. La chair se lave de tout soupçon. Elle fuse, vierge, féale à l’allégresse de ces mots qui chantent les louanges de mon plaisir. Là. Viens. Parle en mon corps. Ma tête n’est plus malade.
 [231f]

81.

Voilà. On y est.
— Déjà ?
Oui Judas. Déjà.
Sortir.
C’est fait.
On regarde tout autour. On observe. Cela ressemble à… Oui, cela ressemble exactement à ça. Le décor a quelque chose de très ordinaire, une ville, une campagne, qu’importe ! La liste nous accompagne.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
Le bel équipage !
Aimer.
Donner.
La chaussette réclame une explication. Elle dit ne pas avoir bien compris ce qu’il s’est passé. Elle n’a rien vu venir et la boîte n’était plus là. Tout a changé. L’atmosphère en premier. Et la perspective. On respire mieux. La lumière est douce mais constante. La vie nous comble de ses murmures. Une chaleur inattendue vous caresse le cœur. Notre esprit tournoie de projets en souvenirs. On est bien, étrangement bien, aussi bien qu’à l’instant précis où l’on pose un pied après l’autre sur le tatami pour saluer le portrait du maître.
— C’est moi !
Non, Judas, c’est un autre, sans que l’on ne sache véritablement dire qui.
Cela n’a guère d’importance. Pas plus que cela n’en a de savoir comme l’on est sortie de là. L’important, c’est d’y être.
Aimer.
Pardonner.
Le poisson qui pue fait la lippe. Il aimerait tout de même bien savoir. Il avait un ticket avec le capiton et il se demande s’il le reverra un jour. On se gratte la tête. On est un peu embêtée. On ne sait rien de la suite, pas plus que l’on ne sait comment s’est arrivé. On n’était là-bas, dans la boîte et hop ! on n’y est plus.
— Comme Jésus au tombeau ?
Oui Judas ! pareil.
— Et tu crois que Marie-Madeleine vaut mieux que la Samaritaine ?
Ah ! la clochette. Elle nous fait rire après nous avoir tant agacée. La Bible, elle nous regarde de travers. Elle trouve que l’on blasphème. La paire de merguez lui rétorque que quiconque les met toujours dans le pain ne peut pas être un jureur. La tartine s’en mêle. Elle défend l’idée d’y coller du beurre. Dans la paire de merguez ? L’histoire dégénère !
« L’histoire ? » s’exclame la poupée !
On la prend contre nous. On lui caresse la joue. On s’excuse. Veut-elle qu’on lui raconte de nouveau celle du Pescalune ? Non, elle veut la vraie, celle qu’il reste à vivre.
Pardonner.
Espérer.
On ne sait pas, la poupée, on ne sait pas comment elle sera, qui elle est. On n’est pas devin. On ne peut qu’imaginer. [232d]
Aimer.
Et trouver l’équilibre. [230f]

82

On se pose un instant. La faim est revenue. La soif. On en profite. On réclame un stylo. La Bible nous offre quelques pages vierges. La lettre d’amour propose de servir de pupitre. On lui préfère la tartine.
Écrire.
Offrir.
Et donner du sens aux mots.
« Mon amour,
« Nous y sommes.
« Et je ne sais toujours pas te dire que je t’aime.
« Les mots me paraissent si empreints d’une histoire qui n’est pas la nôtre, si chargés, si lourds. Et je veux être légère. Mon désir est une plume. Ton sourire est un oiseau. Nous déployons nos ailes et sous nos pieds le ciel se dérobe. Je t’aime. Tu m’aimes. On sème la moisson à venir.
« Quoi d’autre ? Je ne veux rien qui ne serait pas ce savoureux mélange de désir et de liberté, d’être et de sororité. Mon amour, protégeons-nous du monde ; pensons [°] nos plaies ; et ne laissons plus jamais nos blessures béantes. Mon amour, sourions à chaque rayon du soleil qui réchauffe, à chaque brise qui rafraîchit nos joues enflammées. Mon amour, chantons les louanges de cette vie que nous tenons au creux des paumes, à bout de bras, aussi, parfois.
« Mon amour. Donne-moi. J’ai tant à t’aimer. »
On s’arrête là. L’essentiel est dit.
On relit.
Le tire-bouchon trouve cela joli. La vachette préfère dire que c’est beau. La liste est partiale, on le sait. On a fait tant de chemin ensemble. À la vie ! À la mort ! Non ! Pas tout de suite. On y retournera, mais une autre fois.
Sortir.
On y est. On y va.
Aimer.
On y croit.
— Dans ce cas, il faudrait peut-être que tu la signes, ta lettre.
Oui Judas, bien sûr que l’on signe.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
Une histoire.
Des chocolats. [232f] [233f]


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[233dDébut-2012:04:17

[227fFin-2012:04:08

[231fFin-2012:04:15

[232dDébut-2012:04:16

[230fFin-2012:04:13

[°Ce n’est pas une faute de frappe.

[232fFin-2012:04:16

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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