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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-15 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 15 avril 2012

 [231d]

77.

On avait promis à la liste.
Elle attend. Elle est sereine. On lui raconte.
L’homme est debout sur le bord du canal. La nuit est claire. Il guette l’instant où la Lune posera son reflet dans l’eau noire. Il surveille son avancée les mains crispées sur le manche alourdi de la canne. Il est prêt. Ce soir, il la pêchera.
Ce soir.
La liste retient son souffle.
La Lune viendra. Elle se calera dans le fond percé du panier. On tirera doucement sur la ligne avec le pêcheur. Un instant, elle y sera. On y croira. Et l’instant d’après, elle poursuivra son chemin tout autour de la Terre. On lui courra après, joyeuse ! On la regardera disparaître à chaque obstacle, un arbre, un immeuble, un nuage.
Et revenir.
Toujours, elle reviendra.
Courir.

«  À pied « À cheval « Et en bateau à voiles. »

Elle viendra.
Aimer.
Ce n’est pas si compliqué. [228f]

78.

On dirait qu’un doigt se pose sur mon ventre. Un doigt. Une paume. Ma peau entre en cuisson. Ma chair, juste en dessous, profite de l’élan. Elle transpire, à moins que ce ne soit une averse qui gronde, une giboulée de cyprine, une ragasse d’essence de fille. Un flot. J’y aspire. Je passe ma langue sur mes lèvres. Je mordille. Mes dents donnent la direction, la force avec laquelle je voudrais m’engloutir, me fondre, enfin retrouver la voie qui porte à la jouissance. Je suis seule dans mon lit. J’espère pourtant être féconde. Je veux recouvrer mon désir. Je veux reprendre la main sur mon corps. Justement, elle se glisse entre mes cuisses et presse ma vulve à l’instar des incisives. Mes doigts se tendent. Ils cherchent l’ouverture. Ils la trouvent et me tirent un soupir. Un cri. Pas encore ! Il est trop tôt. Mon sexe se renfrogne. Il veut une autre main que la mienne. Je ferme les yeux. J’ai la solution. Je dors. [229f]

79.

Ça y est ! On l’a !
« Quoi ? »
Ben l’histoire, pardi ! On a l’histoire.
« Raconte ! », s’emballe la poupée.
Comment dire…
On panique. On cherche les mots alors même qu’on les sait revenus. On les regarde chacun, un à un. L’heure est grave. Le souffle de vie qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide prend désormais toute la place. La liste s’est figée. La poupée trépigne. Les autres sont tétanisés. On se pince les lèvres. On se tord le ventre. On se gratte une envie du bout d’un ongle encore solide. On l’ingère. On gratte encore. Comment dire quand on sait que l’on va décevoir ?
Oser.
Avancer.
On respire. Hara. Il le faut. On le leur doit.
« Alors ? »
On ouvre les bras. On les prend tous contre nous, des larmes plein les yeux. On les embrasse. On les caresse. Le temps est venu.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible !
Renoncer.
Il n’en est pas question. On a déjà renoncé à tant de choses !
Aimer.
On reprend la liste. Quoi qu’il arrive, on ne veut pas s’en séparer.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? », s’inquiète la poupée.
Il est bien là le souci. Si l’on pouvait raconter l’histoire, cela signifierait qu’elle aurait déjà été vécue. On ne veut pas d’une histoire ressassée, d’une seconde main, d’une histoire recyclée. On doit vivre une nouvelle histoire, une qui n’a pas encore existé, une histoire à inventer. Et la liste doit choisir : si elle veut entendre cette version, elle doit rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, quand on aura échoué.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi l’on parle.
Il sourit. Il nous dit au revoir. Voilà. C’est fini. On y va. Hardi ! Tout le monde est là ? On fait l’appel.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
On est passé de vingt et un éléments à vingt-deux. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. Ou des deux. On fait la lippe. On ne sait pas.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une automobile !
Judas ! Tu es encore là ?
La poupée réclame qu’on lui rende sa robe. [227f] Ce que l’on. Elle se rhabille. Elle se rapproche de l’histoire. Elle voudrait tellement savoir. La lettre d’amour fait tampon. La vachette veille et Jacques Lacan ose enfin aborder la paire de merguez.
Aimer.
Vivre.
On essaie.

80.

Je crie. Une large goulée d’air me comble. Je suffoque, même. Je m’accroche. Je crie encore. Du moins je le crois. Crier, je ne sais pas. Je cherche le mot qui interpelle mon désir, celui qui le réveillera. Le mot. La voix. Le souffle. Quelque chose comme ça. En tout bien tout honneur, s’entend. Justement, je l’entends. Je le guette. J’y aspire. Mon front creuse ses rides. Il se comprime. Mes doigts serrent du poing. Tout mon corps se tend vers ces mots auxquels mon corps aspire. Qui veut les dire ? Je les invente. Je les présume. Ils me taraudent. Je n’ai besoin de rien d’autre que mon être le plus chair pour m’en repaître. Je m’y coule. Je m’y vautre. Un murmure. Un chant. Une clochette. Judas ! Que fais-tu là ? Tu n’es pas dans ta part de l’histoire. Va !
Viens ! Viens là que j’ouïsse ce que tu voudrais me dire. Enfin. Judas. Parle-moi. Écoute-moi. C’est la même chose, une touffeur identique. Une plénitude. Un corps qui existe. Une main qui le frôle. De la pulpe qui s’agite. Des nerfs qui s’effilochent. Je refoule la douleur qui frappe mon crâne. Je ne prends que ce qui me prend et me forme. Me déforme. Me transforme. Et me porte. Me déporte. Et m’emporte. Loin ! Là ! Au tréfonds de mes entrailles mon désir sourd. Le puits s’ouvre. Béant. La chair se lave de tout soupçon. Elle fuse, vierge, féale à l’allégresse de ces mots qui chantent les louanges de mon plaisir. Là. Viens. Parle en mon corps. Ma tête n’est plus malade.
 [231f]

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[228fFin-2012:04:10

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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