[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-13 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 13 avril 2012

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76.

C’est décidé.
On y va.
— Déjà ?
Judas ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de Toi ?
Tu l’as dit Toi-même, que l’heure était venue, que tout était fini, que c’était maintenant, ou jamais.
Sortir.
Et tu as raison. On n’a plus rien à faire ici. La liste est repue, le nichon a fait toutes ses révolutions et la chair souhaite enfin achever son processus de délitement.
— Il te reste les os.
Peu nous chaut, les os. Au besoin, on les emporte. Ils feront un parfait jeu de mikado. Ou un excellent combustible si dehors il faisait froid.
Allez ! On ne louvoie plus. Tout y est. Même le temps. Et l’’espace.
Jaillir.
Comme la lumière.
Sortir.
On y va.
On se prépare. [226f]
On enfile le dictionnaire par-dessus le tire-bouchon. On fait un fagot de la Bible, de Dieu, de Jacques Lacan, de la couette, de la chaussette, du poisson qui pue et des chocolats. On les emmaillote avec la corde à linge auquel s’accroche le couteau suisse et la pince. La tarte aux fraises s’y agglutine. L’oreiller et la poupée les rejoignent. Le pétard sous la boîte de champignons demande qu’on lui fasse une petite place. On la lui fait, bien sûr. La lettre d’amour se colle au beurre de la tartine et profite du transport pour se glisser incognito dans l’équipage. L’échelle les suit. L’espace est exigu. La vachette, la paire de merguez en guise de cocarde, fonce dans le tas et s’y fiche, cornes en avant.
« Et l’histoire ? » s’écrie la poupée à l’instant précis où on allait tourner la tête pour décider de la direction à prendre. [224f]
L’histoire.
On y vient. On y va.
On y retourne.
Quelle histoire ?
On se fige.
On repose la liste sur le capiton. On s’assoit. On a envie de pleurer. On sort un tombereau de mouchoirs. On est affligée. Confuse aussi. Dépourvue. Démunie. L’histoire, on ne l’a pas. Et cette fois, le désespoir est le plus fort. Les sanglots fusent. Une marre se forme au fil du déluge. On a le cœur gros alors qu’on le croyait desséché. Et d’où viennent toutes ces larmes ?
— Du dérèglement climatique !
Judas ! Tu nous fais rire.
On préfère.
Merci.
C’est fini.
Sortir.
On le doit, quoi qu’il arrive.
On ravale nos sanglots. Le tire-bouchon nous encourage. Il dit que tout le monde a une histoire qui traîne, une histoire de boisson, une histoire qui dégénère. C’est si loin… et on n’est plus dans l’illusion. C’est une belle histoire qu’il nous faut, une histoire de joie, une histoire de foi.
— Une histoire d’amour ?
Judas ! Tu es beaucoup moins drôle.
On ne rit plus. On n’a plus le temps, ni de construire l’histoire, ni d’y croire.
Aimer.
Et se laisser embarquer.
Ce n’est pas si simple, Judas. Tu le sais à présent, l’amour, c’est compliqué, surtout quand c’est être aimée que l’on voudrait.
— Cela fonctionne dans les deux sens.
Tu crois ça, Judas ? Mais souviens-toi…
— Il ne vaudrait peut-être mieux pas.
On s’approche de la clochette. On pose la tête sur sa robe en cuivre. La poupée rapplique et fait sa jalouse. La vachette la ramène dans le giron. On attend. On sait que l’histoire va venir. On est prête.
Sortir.
On regonfle les poumons. On bande les biceps. La chair retrouve une certaine plasticité. Les humeurs se sont dissipées, surtout les mauvaises. Le poisson qui pue assure l’odeur. On ouvre le dictionnaire. On tourne les pages. Une. Deux. Dix. Cent. On écarquille les yeux tellement c’est incroyable. En dépit de toutes les averses, les mots sont là.
Ils sont tous là.
Les mots sont revenus !
— C’est Pâques !
Oui Judas, ils y sont ! « Poulette », « cocotte » et « chocolat » !
Croquer.
Penser.
L’histoire nous attend.
Vraiment ?
On y croit.
— Vraiment ?
La la la.

77.

On avait promis à la liste.
Elle attend. Elle est sereine. On lui raconte.
L’homme est debout sur le bord du canal. La nuit est claire. Il guette l’instant où la Lune posera son reflet dans l’eau noire. Il surveille son avancée les mains crispées sur le manche alourdi de la canne. Il est prêt. Ce soir, il la pêchera.
Ce soir.
La liste retient son souffle.
Ce soir, la Lune viendra. Elle se calera dans le fond percé du panier. On tirera doucement sur la ligne avec le pêcheur. Un instant, elle y sera. On y croira. Et l’instant d’après, elle poursuivra son chemin tout autour de la Terre. On lui courra après, joyeuse ! On la regardera disparaître à chaque obstacle, un arbre, un immeuble, un nuage.
Et revenir.
Toujours, elle reviendra.
Courir.

« À pied « À cheval « Et en bateau à voiles. »

Elle viendra.
Aimer.
Ce n’est pas si compliqué. [228f]

78.

On dirait qu’un doigt se pose sur mon ventre. Un doigt. Une paume. Ma peau entre en cuisson. Ma chair, juste en dessous, profite de l’élan. Elle transpire, à moins que ce ne soit une averse qui gronde, une giboulée de cyprine, une ragasse d’essence de fille. Un flot. J’y aspire. Je passe ma langue sur mes lèvres. Je mordille. Mes dents donnent la direction, la force avec laquelle je voudrais m’engloutir, me fondre, enfin retrouver la voie qui porte à la jouissance. Je suis seule dans mon lit. J’espère pourtant être féconde. Je veux recouvrer mon désir. Je veux reprendre la main sur mon corps. Justement, elle se glisse entre mes cuisses et presse ma vulve à l’instar des incisives. Mes doigts se tendent. Ils cherchent l’ouverture. Ils la trouvent et me tirent un soupir. Un cri. Pas encore ! Il est trop tôt. Mon sexe se renfrogne. Il veut une autre main que la mienne. Je ferme les yeux. J’ai la solution. Je dors. [229f]

79.

Ça y est !
On l’a !
« Quoi ? », s’écrie la liste.
L’histoire, pardi ! On a l’histoire.
« Raconte ! », s’emballe la poupée.
Comment dire… ?
Le souffle qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide a pris la place. La liste attend toujours. La poupée trépigne. Et on sait que l’on va les décevoir.
« Alors ? » C’est la tarte aux fraises qui insiste.
On ouvre les bras. On les prend tous contre nous, des larmes plein les yeux.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible !
Renoncer.
Il n’en est pas question.
On a déjà renoncé à tant de choses !
Aimer.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? » s’inquiète la poupée.
Il est bien là le souci. Si on la raconte, c’est qu’elle est déjà vécue. Et c’est vivre, que l’on doit. Vivre l’histoire. Si la liste veut l’entendre, elle doit rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, si l’on échoue.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi on parle.
Allez ! Il est temps d’y aller. Tout le monde est là ? On fait l’appel.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
On est passé de vingt et un à vingt-deux. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. On fait la lippe. On ne sait pas.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une voiture !
Judas !
On ne rigole plus. La poupée réclame qu’on lui rende sa robe. [227f] Ce que l’on. Elle se rhabille. Elle se rapproche de l’histoire. Elle voudrait tellement savoir. La lettre d’amour fait tampon. La vachette veille.
Aimer.
Vivre.
On essaie.

80.

Je crie. Une large goulée d’air me comble. Je suffoque, même. Je crie encore. Du moins je le crois. Crier, je ne sais pas. Je cherche juste le mot qui parle à mon désir, celui qui le réveillerai. « Je t’aime » ; quelque chose comme cela. Je l’entends. Je le guette. Mon front se tend.

81.

Voilà. On y est.
— Déjà ?
Oui Judas. On y est.
Sortir.
C’est fait.
On regarde tout autour. On observe. Cela ressemble à… Oui, cela ressemble exactement à ça. Le décor a quelque chose de très ordinaire, une ville, une campagne, qu’importe ! La liste nous accompagne.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
Le bel équipage !
Aimer.
Donner.
La poupée réclame une explication. Elle dit ne pas avoir bien compris ce qu’il s’est passé. On se gratte la tête. On est un peu embêtée. On ne sait pas non plus comment s’est arrivé. On n’était là-bas, dans la boite et hop ! on n’y était plus.
— Comme Jésus au tombeau ?
Oui Judas ! pareil.
— Et tu crois que Marie-Madeleine vaut mieux que la Samaritaine ?
Ah ! la clochette. Elle nous fait rire après nous avoir agacée. La Bible, elle nous regarde de travers. Elle trouve que l’on blasphème. La paire de merguez lui rétorque que quiconque les mets toujours dans le pain ne peut pas être un jureur. La tartine s’en mêle. Elle défend l’idée d’y coller du beurre. Dans la paire de merguez ? L’histoire dégénère !
« L’histoire ? » s’exclame la poupée !
On la prend contre nous ; On lui carresse la joue. On s’excuse. Veut-elle qu’on lui raconte de nouveau celle du Pescalune ? Non, elle veut la vraie, celle qu’il reste à vivre.
Pardonner.
Espérer.
On ne sait pas, la poupée, on ne sait pas comment elle sera, qui elle est. On n’est pas devin. On ne peut qu’imaginer.
Aimer.
Et trouver l’équilibre. [230f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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