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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-8 avril 2012




 [227d]

75.

Le jour point. Je soulève une paupière. La lumière caresse ma chair à travers la pupille. L’autre paupière rechigne puis se hisse sans entrain. Je grogne en silence. Mes bras se rassemblent sur mon ventre. Mes genoux remontent vers mes hanches et entraînent mes jambes, les pieds dans l’axe. Je bascule sur le côté, presque en boule. Ma tête roule à flanc d’oreiller. Je me rassemble. Je m’imbibe de la flaveur de ma nuit. Un frisson sur l’échine cherche à gâcher mon plaisir. Je l’ignore. Je recouvre mon visage d’un pan de couette, laissant une maigre ouverture pour qu’entrent les lueurs de l’aurore. Mes mains reviennent vers mon nez. Deux doigts effleurent les narines. J’inspire un peu plus fort. Je tangue. Je me complais. Le premier véritable rayon de soleil de ce matin ricoche contre le mur trop blanc. Il m’invite à sortir. Je résiste. Ma chair est à son aise, au chaud, entière. La déplier résonne comme une distorsion, un renoncement.
Je me flatte la joue de ma main libre. J’ai envie d’un baiser. Je tends les lèvres. Rien ne vient. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je me soude. Je me câline. Je me cajole avec le désir de quelque chose de plus fort, de plus doux en même temps, de capiteux. Mes draps sont impuissants. Mon souvenir est vague. Ma vessie trop pleine camoufle le moindre frémissement de ma vulve. D’un coup, le lit me paraît si grand et bien piètre fontaine de jouissance ! Je m’y ramasse encore. Pourtant. Et je persiste à y puiser un désir qui, à force de corps déchu, est devenu étranger à moi-même.
La lumière ricoche de plus belle. Je vais devoir fermer les yeux si je ne veux pas qu’elle m’atteigne, me fende, m’emplisse. Je les laisse ouverts. Je veux bien finalement qu’elle me dérange, chasse ma pulpe du confort amène de ma nuit. Je veux bien du jour. Je veux bien me déplier, ouvrir mes bras, tendre mes jambes, soulever la couette, m’asseoir un instant, enfiler une petite laine, d’un bond me retrouver sur pied et courir, courir… Mon caleçon tombe. Je pisse. J’aurais tellement voulu que mon bas ventre produise un autre liquide, que ma vulve déborde et m’inonde de ses humeurs amoureuses. Tellement. J’aurais voulu. J’ai froid. Je m’approche de la fenêtre. Je plisse les yeux. Le soleil sonde mon cœur. Il en perce le secret. Veinard !

76.

C’est décidé, on y va.
— Déjà ?
Judas ! Tu as Toi-même dit que l’heure était venue. Tout est fini. On n’a plus rien à faire ici. La liste est repue, le nichon a fait sa révolution et la chair ne demande qu’à achever son processus de délitement.
— Il reste les os.
Peu nous chaut, les os. Si besoin, on les emporte. Ils feront un parfait jeu de mikado. Ou un combustible si dehors il faisait froid.
Sortir.
On y va. [226f]
On enfile le dictionnaire. On fait un fagot de la Bible, de Dieu et de Jacques Lacan, de la couette, de la chaussette, du poisson qui pue et des chocolats. On les lie avec la corde à linge auquel s’accroche le couteau suisse. La tarte aux fraises s’y agglutinent. L’oreiller les rejoint. Le pétard sous la boîte de champignons demande qu’on lui fasse une petite place. La lettre d’amour se colle au beurre de la tartine et profite de l’ouverture pour se glisser dans l’équipage. L’échelle les suit. L’espace est exigu. La vachette pousse tout le monde. « Et l’histoire ? » demande la poupée à l’instant où l’on allait tourner la tête pour décider de la direction à prendre. [224f]
L’histoire.
On y vient. On y va. On va bien finir par la trouver. On la joie, déjà. Elle ne doit pas être bien loin.

77.

Un doigt se pose sur mon ventre. Une paume. Ma peau entre en cuisson. Ma chair, juste en dessous, profite de la chaleur.

78.

Ça y est ! On l’a !
« Quoi ? », s’écrit la liste.
L’histoire, pardi ! On a l’histoire.
« Raconte ! »
Le souffle qui envahissait la boîte d’un coup n’est plus. Un silence lourd comme du vide a pris la place. La liste attend. Et on sait que l’on va la décevoir.
« Alors ? » C’est la tarte aux fraises qui insiste.
On ouvrent les bras. On les prend tous contre soi, des larmes plein les yeux.
Sortir.
Oui, on va sortir, avec l’histoire mais sans la liste.
C’est impossible !
Renoncer.
Il n’en est pas question.
On a déjà renoncé à tant de chose !
Aimer.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ajoute l’histoire.
« Sans la raconter ? » s’inquiète la poupée.
Il est bien là le souci. Si on la raconte, c’est qu’elle est déjà vécue. Et c’est vivre, que l’on doit. Vivre l’histoire. Et si la liste veut l’entendre, elle doit rester là, dans la boîte, attendre que le corps soit poussière et qui sait, que l’on revienne, si l’on échoue.
Merder.
Plus jamais !
— C’est ambitieux !
Ne chipote pas, Judas. Tu sais bien de quoi on parle.
Allez ! Il est temps d’y aller. Tout le monde est là ? On fait l’appel.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, une histoire, des chocolats. »
On est passé de vingt-un à vingt-deux. C’est notre chiffre fétiche. On ne saurait dire pourquoi. Peut-être un souvenir de Kennedy. Ou de fête. On fait la lippe. On ne sait pas.
— Je ne t’imagine pas à quatre pattes sur le capot arrière d’une voiture !
Judas !
On ne rigole plus. La poupée réclame qu’on lui rende sa robe. [227f]


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[227dDébut-2012:04:08

[226fFin-2012:04:06

[224fFin-2012:04:04

[227fFin-2012:04:08





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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