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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-6 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 6 avril 2012

 [226d] [225d]

74.

Depuis que l’on a fait le test pour savoir à quelle loi obéit la lumière, la température intérieure augmente. Le capiton aurait-il la fièvre ? Il ne semble pourtant pas suer, ni se couvrir de pustules. La chair, elle, se remet à suinter. Une partie des humeurs renouent avec l’état de vapeur. Une odeur de casserole attrapée par du lait emplit la boîte. On se fiche la pince sur le nez. Le restant de la liste se réfugie entre les fesses.
On s’inquiète.
Déporter.
On les rejoint dans leur planque et l’on remet la pince dans le paquet, « une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. » On les interroge. Ils répondent d’une seule voix ignorer d’où provient cette touffeur.
— Moi, Je sais !
Ta gueule !
On est désolée. On est trop préoccupée pour être aimable. Ce n’est pas bien mais c’est ainsi. On ne peut pas toujours être exemplaire.
On s’agite. On s’alerte. On craint le pire.
— …
Vlan ! La chaussette a volé sans que la clochette n’ait eu le temps de sonner l’alarme. Elle se retrouve le battant de travers et le tambour déglingué. Cela lui donne un drôle d’air, une mine presque attachante. On ne s’y attarde pas. La paire de merguez réclame que l’on intervienne ; elle ne voudrait pas carboniser. La chair non plus. Les os, eux, sont moins fiévreux. Ils l’avouent volontiers, brûler leur plairait. Cela leur ouvrirait une perspective plus rapide de devenir poussière.
Brûler ?
Qui parle de brûler ?
Mais il n’en est pas question ! On a donné des consignes.
Pourrir.
Sortir.
Vite ! Il y a urgence ! Une épaisse fumée envahit à présent la boîte. Le bois se consume. Le capiton fond. Le corps entre en ignition. Au secours ! C’est évident. On nous a menti. On a spolié notre consentement. On nous a trompée. Au secours ! Dieu ! On nous incinère ! [221f]
— Reste tranquille.
C’était donc ça, la clochette ? Le gong qui signale l’entrée en cuisson.
Sortir.
On le veut.
On l’exige.
— Respire… Le corps ne s’est pas enflammé. [222f] C’est toi qui cherches à renouer avec la passion.
On n’a que faire du Christ, à l’instant. Et, pour ce qu’il en reste, peu nous importe que Marie nous lave les pieds. On réclamerait plutôt l’intervention des pompiers. L’échelle se tient prête. La tarte aux fraises veut déjà les féliciter.
— Pin-pon ! Pin-pon !
Elle est vraiment barrée, cette pauvre clochette !
— C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Fais attention, tu vas finir par te fourvoyer.
La lance envoie la sauce. Une vague se forme. Elle déferle. La clochette flotte quelques minutes puis sombre dans le flot obscur où grouillent des rancœurs en phase terminale. Un ultime bouillon nous éclabousse.
On éternue.
Moucher.
L’air alentour y gagne en transparence. La tartine pointe le bout d’un coin sans beurre. Elle confirme la fin de l’alerte. La liste, rassurée, sort de l’entre-deux-fesses. On la rejoint près du flanc. On forme un cercle. Le pétard sous la boîte de champignons suggère que l’on oublie d’allumer un feu de camp même si c’est fédérateur. On accepte. On a eu notre lot de conflagrations.
On se détend.
On se pose.
On est bien, ici, dans la boîte capitonnée, avec la liste et le corps qui se délite. On y resterait volontiers une éternité. On sait que c’est impossible. Alors, on savoure.
Déguster.
Recevoir.
Jacques Lacan propose d’agrémenter ce précieux moment en racontant l’histoire des sœurs Papin. C’est sa préférée. Les autres refusent. Ce n’est pas ce genre d’histoire, qu’ils attendent. C’est… Vous voyez ? Non, pas trop. On espère quelques explications. La poupée s’y colle. Elle arrache sa nuisette et s’emballe, « Je veux du cuir. Pas du peep-show du vécu. Je veux des gros seins des gros culs. »
« Ni-an ! » Il ne manquait plus ça.
On tente de lui expliquer que le désir n’est plus ce que l’on cherche, que la concupiscence dévore là où l’amour apaise.
— Tu t’approches…
La poupée rétorque que l’amour sans chair, c’est comme Jacques Lacan sans la perversion : une imposture ! Mais qui lui a soufflé une idée pareille ? Le nichon ? Ou la Samaritaine ? On s’inquiète encore. On n’a pas fait tout ce chemin pour sombrer à nouveau dans ce désir en forme de manque, ce désir qui donne corps à la souffrance, ce désir qui tue ! On refuse. On s’insurge. On s’étrangle. La corde à linge nous offre un verre d’eau.
On boit.
Avaler.
Pardonner.
Le fantôme de la Samaritaine traverse le champ.
— Bouh !
Merci. On n’en veut plus. Elle était trop méchante, trop imbue d’elle-même, si peu aimante.
Choisir.
Partager.
La poupée se rhabille. On préfère. On explique que l’on veut un désir qui mène à la joie, un amour qui fasse briller le cœur.
On voudrait éprouver la plénitude.
Sourire.
Et faire un clin d’œil à… qui ?
On aimerait bien le savoir.
— Tu veux. Tu voudrais. Tu aimerais ! Et qu’est-ce que tu fais pour sortir de la toute-puissance de tes conditionnels ?
Le dictionnaire décolle et décapite d’un coup sec la clochette.
— Aïe !
Elle se renverse, battant en l’air. On dirait un cornet avec une quéquette. Une cornette ? On rit. On lui colle une boule de glace à la vanille. On croque. On tourne en rond. On le sent. On doit conclure.
— Allez ! Bravo !
Sortir.
On y va.
Aimer.
Et manger tous les chocolats sans vomir après. [223f] [225f]

75.

Le jour point. Je soulève une paupière. La lumière caresse ma chair à travers la pupille. L’autre paupière se hisse avec moins d’entrain. Je grogne en silence. Mes bras se rassemblent sur mon ventre. Mes genoux remontent vers mes hanches et entraînent mes jambes, les pieds dans l’axe. Je bascule sur le côté, presque en boule. Ma tête roule à flanc d’oreiller. Je me rassemble. Je m’imbibe de la flaveur de ma nuit. Un frisson sur l’échine cherche à gâcher mon plaisir. Je l’ignore. Je recouvre mon visage d’un pan de couette, laissant une maigre ouverture pour laisser passer les lueurs de l’aurore. Mes mains reviennent vers mon nez. Deux doigts affleurent les narines. J’inspire un peu plus fort. Je tangue. Je me complais. Le premier véritable rayon de soleil ricoche contre le mur trop blanc. Il m’invite à sortir. Je résiste. Ma chair est à son aise, au chaud, entière. La déplier résonne comme une distorsion, un renoncement…
Je me caresse la joue de ma main libre. J’ai envie d’un baiser. Je tends les lèvres. Rien ne vient. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je me soude. Je me câline. Je me cajole avec le désir de quelque chose de plus fort, de plus doux en même temps, de capiteux. Mes draps sont impuissants. Mon souvenir est vague. Ma vessie trop pleine emporte tout frémissement de ma vulve. D’un coup, le lit me paraît si grand et bien piètre fontaine de jouissance ! Je m’y ramasse encore. Pourtant. Et je persiste à y puiser un désir qui est devenu étranger à moi-même.
La lumière ricoche de plus belle. Je vais devoir fermer les yeux si je ne veux pas qu’elle m’atteigne, me fende, m’emplisse. Je les laisse ouverts. Je veux bien finalement qu’elle me dérange, chasse ma pulpe du moelleux de ma nuit. Je veux bien du jour. Je veux bien me déplier, ouvrir mes bras, tendre mes jambes, soulever la couette, m’asseoir un instant, enfiler une petite laine, d’un bond me retrouver sur pied et courir, courir… Mon caleçon tombe. Je pisse. J’aurais tellement voulu que mon bas ventre produise un autre liquide, que ma vulve déborde et inonde l’amour de ses humeurs. Tellement. J’aurais voulu. J’ai froid. Je m’approche de la fenêtre. Je plisse les yeux. Le soleil sonde mon cœur. Il en perce le secret. Veinard !

76.

C’est décidé, on y va.
— Déjà ?
Judas ! Tu as Toi-même dit que l’heure était venue. Tout est fini. On n’a plus rien à faire ici. La liste est repue, le nichon a fait sa révolution et la chair ne demande plus qu’à s’effriter.
— Il reste les os.
Peu nous chaut, les os. Si besoin, on les emporte. Ils feront un parfait jeu de mikado. Ou un combustible si dehors il faisait froid.
Sortir.
On y va. [226f]


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[226dDébut-2012:04:06

[225dDébut-2012:04:05

[221fFin-2012:03:29

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[223fFin-2012:04:03

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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