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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-27 janvier 2011



Cy Jung Feuillets — V-01 27 janvier 2011

 [14d]

Une rage de mal-être.
Je dois garder la souffrance dans mes avant-bras, sinon je prends le risque de pisser le sang.
Pas maintenant. [13d]
Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais j’apprécierais que cela arrête de faire mal.
Maintenant.

6.

Sortir. Ce n’est pas le moment. [8d]
Qui en décidera ?
Est-ce que quelqu’un décide ?
On ne sait pas. On doit y réfléchir. La liberté. La marge de manœuvre. Voilà des questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il nous manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Un dictionnaire, plutôt. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement, une guillotine. Ceux qui y sont passés vous le diront. On pose la tête sur le billot et hop ! ça tombe dans le panier, celui où l’on rangeait d’ordinaire ses culottes, ses bas ou ses chaussettes. Ou l’ensemble. Ses pelotes de laine.
Qui va décider ?
Penser. S’occuper. On aimait tricoter pour s’occuper les mains afin de penser sans se ronger les ongles ni se gratter les pieds. Tricoter. Compter. On aurait dû emporter un crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout ça fut si rapide, imprévu. On aurait pu le prévoir. On savait que cela arrivait à bien des gens, des gens bien, que cela ne pouvait que se produire. On a manqué de sagesse. On s’est voilé la face. On n’a même pas fait son testament. On n’avait pas grand-chose à léguer. Des droits. On n’avait pas grand-monde auprès de qui le faire. On n’aurait pas aimé décider. Et maintenant ?
Du papier. Un stylo. On écrit. Il est trop tard pour tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On établit la liste de ce que l’on aurait emporté avec soi, de ce dont on aurait besoin, là, pour sortir.
Une tarte aux fraises. Non ! ce n’est pas le moment de plaisanter. Établir une liste est quelque chose de grave, surtout celle-ci. On a toujours adoré établir des listes. On aimait ne pas oublier, ne manquer de rien et surtout pas de café. Cela nous était insupportable, de manquer de café. Du sucre, on n’en mettait pas. Du lait, non plus. Pas de glace dans le whisky. Pas de beurre avec les radis. Ni de sel.
Il nous faudrait donc, pour sortir, … Une bible. Ça pèse, une bible et à défaut de la lire, tâche que l’on avait réservée à un séjour en prison qui n’est finalement jamais survenu, cela permet de taper, frapper, occire. Y aurait-il quelqu’un de plus à tuer que notre corps qui gît déjà, mort, tout autour, et dont on cherche à se séparer ? Sortir. Tuer. Détruire. Dieu, sans doute, à moins qu’il ne s’agisse de ses saints. Lui, le pauvre bougre, n’y est pour rien. Cela nous amuse de le traiter de bougre ; un pasteur nous a dit un jour que le bougre désignait autrefois les invertis. Dieu est un pédé suisse. Pourquoi suisse ? Pour garder le pape, pardi. On s’amuse encore. Il faudrait cesser et revenir à la liste. C’est important, cette liste. Toutes les listes.
Une Bible, donc. Pour cogner. Et pour trancher ? Un dictionnaire, on l’a dit, même si la guillotine s’y serait mieux prêtée. On a le temps. On ne vise pas l’efficacité. On aurait pu prendre une hache, une feuille. Une tronçonneuse. Il n’était pas dit que l’on aurait trouvé de station service pour l’alimenter en sans plomb 95 et la prise électrique est occupée par l’antimoustique. On reste sur le dictionnaire.
Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson, de préférence pourri. [13f] Il couvrira l’odeur de la chair qui se putréfie. Peut-être même qu’il l’éloignera. Fallait-il que l’on en arrive jusqu’ici pour inventer le contre-feu olfactif ? On rit encore. On est bon public. Il ne faut pas. L’instant est solennel. Que l’on ne nous demande pas pourquoi. C’est comme ça.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, « un Lego, mais sans mémoire ». On se dissipe encore. Ça suffit. On oublie le Lego. Que nous faudrait-il d’autre ? Un couteau suisse. Décidément, la Suisse. C’est aussi le nom d’une salamandre et d’un poisson. Cela tombe à pic. Le couteau doit permettre de vider le poisson dont la variété n’était pas fixée. Celui-là a des reflets d’or sur le ventre. C’est joli. Pourquoi alors l’ouvrir ? C’est de peu d’utilité à part répartir ses entrailles et en étaler l’odeur. Et du pain pour la tartine ? On doit penser à tout. On aurait dû, avant, car là, on est démunie. On n’a même pas de quoi écrire pour mémoriser la liste. On doit la réciter. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible… Ça suffit ! On fatigue. On poserait volontiers sa tête sur un oreiller. On n’a pas de tête. C’est le corps qui la détient. Ce n’est pas grave. On pose la tête quand même, on ferme les yeux, on pense à autre chose. On frissonne. On remonte la couette. On sourit. C’est bon d’être là. On va pouvoir s’endormir. Et quand on se réveillera, peut-être sera-t-il temps de sortir ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. Personne n’a jamais parlé de tire-bouchon ? Personne. Il est apparu dans la liste, comme ça, sans que l’on ne sache pourquoi. Il se passe tant de choses étranges, par ici. Un tire-bouchon ! Et pourquoi pas une tarte aux fraises tant que l’on y est ? Pourquoi pas, en effet.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f]

7.

On tue le temps.
On laisse tomber la bible. Boum ! Ça fait peur. On oublie. On ne veut plus avoir peur. On se souvient pourtant avoir toujours préféré la tarte aux pommes à la tarte aux fraises. On va devoir faire une nouvelle liste. Plus tard.
On se repose. On se lave le nez. C’est le corps qui suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a le nez bouché et de quoi nous occuper. Longtemps. Entre deux questions philosophies, on relit une lettre d’amour. Sait-on lire à présent ? C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement ! Sortir. On attend. [5f] Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On ouvre au hasard le dictionnaire. On laisse couler son nez. Une goute tombe. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le couteau suisse. On se gratte les pieds. [9f]
A-t-on jamais vu autre chose qu’un corps se gratter les pieds ? On a vu. Mais c’est écrit : « On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la vérité même si les mots, toujours, ne disent pas exactement ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]


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[14dDébut-2011:01:27

[13dDébut-2011:01:26

[8dDébut-2011:01:18

[13fFin-2011:01:26

[12fFin-2011:01:25

[5fFin-2011:01:14

[9fFin-2011:01:19

[14fFin-2011:01:27





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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