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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-4 avril 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 4 avril 2012

 [224d]

73.

Mon regard courtise un sourire. Il s’en repaît faute de s’y noyer. Ma chair y gagne en souplesse. Elle se coule au creux de mes veines et surfe sur la vague. Le sang afflue. Il vise l’épiderme, comme s’il voulait sortir et s’en aller teindre en rouge ces lèvres qui m’émeuvent. Mon œil brille, je crois. Les deux, en fait. Le sourire s’élargit sans prévenir. Je ne peux esquiver. Je le prends un plein cœur. Je sens ma chair qui s’amollit un peu plus sous la canonnade. Le muscle s’agite. Il veut à son tour fondre et porter le corps à l’incandescence. Mon souffle se raccourcit. Mon ventre se serre. Mes doigts se crispent contre mes cuisses. Mon cœur s’active, pas plus vite, mais plus fort, plus sec. On dirait qu’il veut battre la mesure de l’émotion en cours.
Mes pupilles donnent le la. La chaleur se propage. Elle monte du plexus aux joues, sans passer par les épaules. Elle sourd de l’intérieur, nouant au passage les amygdales, dernier rempart contre la montée de flamme. De la sueur déjà perle près des paupières. Elle n’est pas encore goutte, pas tout à fait vapeur. Elle y vient. Je déglutis. Je veux contenir l’incendie qui court, garder la maîtrise et que rien ne signale mon émoi. J’ouvre la bouche, grand. Je parle. Je parle, parle et parle encore. Je bavarde. Je reprends le dessus. Je gaine. Mes épaules s’élargissent. La chair fait un retour arrière. Une brise me rafraîchit les joues. C’est mieux. Je sonde ma vulve d’un influx nerveux. L’élan ne l’a pas atteinte. Ouf ! Je respire et mon regard à présent vise un autre sourire, moins fécond.

74.

Depuis que l’on a fait le test pour savoir à quelle loi obéit la lumière, la température intérieure augmente. Le capiton aurait-il la fièvre ? Il ne semble pourtant pas suer, ni noircir. La chair, elle, se met à suinter. Une partie des humeurs renouent avec l’état de vapeur. Une odeur de casserole attrapée par du lait emplit la boîte. On se colle la pince sur le nez. Le reste de la liste se réfugie sous les fesses.
On s’inquiète.
Déporter.
On les rejoint dans leur refuge, « une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. » On les interroge. Ils répondent d’une seule voix ignorer d’où provient cette touffeur.
— Moi, Je sais !
Ta gueule !
On s’agite. On s’alarme. On ne sait plus être sereine ce d’autant que la paire de merguez réclame que l’on intervienne ; elle ne voudrait pas se transformer en carbone. Les os, eux, sont moins fiévreux. Brûler leur plairait. Cela leur ouvrirait une perspective plus rapide pour devenir poussière.
Brûler ?
Qui parle de brûler ?
Il n’en est pas question ! On a donné des consignes.
Sortir.
Vite ! Il y a urgence ! Une épaisse fumée envahit la boîte. Le bois se consume. Le capiton fond. La chair entre en ignition. Au secours ! C’est évident. On nous a menti. On a spolié notre consentement. On nous trompe. On nous insincère ! [221f]
— Reste tranquille.
C’était donc ça, la clochette ! Le gong qui signale l’entrée en cuisson.
Sortir.
On le veut.
On l’exige.
— Respire ! Le corps n’est pas en train de brûler. [222f] C’est toi qui cherches à renouer avec la passion.
On n’a que faire du Christ, à l’instant. On réclamerait plutôt l’intervention des pompiers.
— Pin-pon ! Pin-pon !
Elle est vraiment barrée, cette pauvre clochette !
— Tu l’es nettement plus que Moi ! Tu vas finir par te fourvoyer.
On éternue.
Moucher.
L’air alentour y gagne en transparence. La tartine pointe le bout de son coin le moins beurré. Elle confirme la fin de l’alerte. La liste, rassurée, sort de l’entre-deux-fesses. On la rejoint près du flanc. On forme un cercle. Le pétard sous la boîte de champignons suggère que l’on oublie d’allumer un feu de camp même si c’est fédérateur. On accepte. On a eu notre lot de conflagrations.
On se détend.
Jacques Lacan propose de raconter l’histoire des sœurs Papin. Les autres refusent. Ce n’est pas ce genre d’histoire, qu’ils attendent. C’est… La poupée arrache sa nuisette et s’emballe, « Je veux du cuir. Pas du peep-show du vécu. Je veux des gros seins des gros culs. » Il ne manquait plus ça. On tente de lui expliquer que le désir n’est plus ce que l’on cherche, que la passion dévore là où l’amour apaise.
— Tu t’approches…
La poupée rétorque que l’amour sans chair, c’est comme Jacques Lacan sans la perversion : une imposture ! Mais qui lui a soufflé une idée pareille ? On s’inquiète encore. On n’a pas fait tout ce chemin pour sombrer à nouveau dans le désir en forme de manque, ce désir qui donne corps à la souffrance, ce désir qui tue ! On refuse. On s’insurge. On s’étrangle. La corde à linge nous offre un verre d’eau.
On boit.
Avaler.
Pardonner.
Le fantôme de la Samaritaine traverse le champ.
— Bouh !
Merci. On n’en veut plus. On est devenue difficile.
Choisir.
Partager.
On veut un désir qui mène à la joie, un amour qui fasse briller le cœur. On voudrait éprouver la plénitude.
Sourire.
Et faire un clin d’œil à… Qui ?
On aimerait bien le savoir.
— Tu veux. Tu voudrais. Tu aimerais ! Et tu fais quoi ?
On dégomme la clochette. On la renverse. On dirait un cornet. On y colle une boule de glace à la vanille. On croque. On tourne en rond. On le sent. On doit conclure.
— Bouge !
Sortir.
Aimer.
Et manger tous les chocolats sans vomir après. [223f]

75.

Le jour point. Je soulève une paupière. La lumière me caresse la pupille. L’autre paupière suit.

76.

C’est décidé, on y va.
— Déjà ?
Judas ! Tu as Toi-même dit que l’heure était venue. On n’a plus rien à faire ici. La liste est repue, le nichon a fait sa révolution et la chair ne demande plus qu’à s’effriter.
— Il reste les os.
Peu nous chaut, les os. Si besoin, on les emporte. Ils feront un parfait jeu de mikado. Ou un combustible si dehors il faisait froid.
Sortir.
On y va.
On enfile le dictionnaire. On fait un fagot de la Bible, de Dieu et de Jacques Lacan, de la couette et du poisson qui pue. On les lie avec la corde à linge auquel s’accroche le couteau suisse. Les chocolats et la tarte aux fraises s’y collent. « Et l’histoire ? » demande la poupée à l’instant où l’on allait tourner la tête pour décider de la direction à prendre. [224f]


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[224dDébut-2012:04:04

[221fFin-2012:03:29

[222fFin-2012:03:30

[223fFin-2012:04:03

[224fFin-2012:04:04





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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