[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-30 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 30 mars 2012

 [222d]

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle et carambole au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale. Létale ? Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils se déchirent. Ils se distordent. Mon larynx se tortille jusqu’à se nouer. Plus rien ne passe. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée. Morte.
Je résiste encore. Il faut que je le ramène à la raison. Je me pince le nez, fort, avec deux doigts bien ancrés à la base des narines. Je souffle. Une implosion me secoue et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là, dedans, dehors, les deux. Pour combien de temps ? Mes jambes plient sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensemble. Je chope une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Mes joues se gonflent sous la pression. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assois, buste droit. Je souffle encore sans que l’air ne puisse s’échapper. J’implore le nerf vague, qu’il force mon cœur à ralentir sa cadence infernale et à revenir dans le giron.
Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse plus fort sur les poumons. Je suis au bord de l’asphyxie. Je dois tenir, cinq, dix, quinze secondes encore. Ma poitrine est un gouffre. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont passés du côté du cerveau qui réclame de l’oxygène. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr. Mon cœur bondit dans tous les sens. Une fraction de seconde, je crois le souffle me quitter, la chair s’éteindre. Et comme par magie, le cœur revient à sa place, à son rythme, à sa mesure. Je reprends de l’air aussitôt, pas trop vite. Je dois le ménager. Je suis assise. Je bois une longue goulée d’eau fraîche. Je vérifie, doigt sur la carotide, que tout va bien. Tout va. Bien.
 [221d] [220d]

72.

La lumière s’est éteinte. [208f]
On actionne l’interrupteur.
En vain. L’obscurité règne à l’intérieur.
On recommence.
Rien.
Le pétard sous la boîte de champignons suggère une panne ou une ampoule défectueuse. Il dit qu’il s’y connaît en courant, en douille, en fil, en domino et en compteur. On le laisse regarder mais on pressent que la cause de l’éclipse est ailleurs que dans le circuit électrique tant le noir qui nous entoure a des allures de nuit profonde.
— Je t’avais prévenue !
Qui nous menace encore ? On ne reconnaît pas, cette fois, le timbre de Judas, ni le parfum de la Samaritaine. « C’est donc quelqu’un des tiens. » On ne sait vraiment pas qui. Il n’y a personne avec nous, à part la liste, bien sûr. Chère liste. Très chère liste. « Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ne voudrait personne d’autre. On est en équilibre et l’idée même d’avoir à faire de nouvelles connaissances nous épuise.
Discuter.
Mégoter.
On est lasse, et l’on ne craint plus ni la clochette ni le glas. La mort peut bien revenir, peu nous chaut ! On y est déjà et on est prête à parier que la boîte est sous terre à présent. La température ambiante est agréable. Le capiton assure un minimum de confort pendant que la chair se délite. On n’a plus peur. On n’a plus mal. On sait désormais qu’il nous faut juste trouver l’histoire.
Et la lumière.
Éclairer.
Raconter.
L’histoire. Laquelle ? La juste ou la bonne ?
Ce ne peut pas être la même.
Sortir.
Aimer.
Ce ne devrait pas être si compliqué.
Un silence peiné envahit la boîte. La liste nous observe. Plusieurs respirations passent. La couette s’approche en se tortillant l’étiquette. Elle dit conserver de l’amour quelques souvenirs. Veut-elle les raconter ? La poupée applaudit. Jacques Lacan fronce les sourcils. La couette indique qu’elle ne préfère pas ; elle ne voudrait blesser personne. Il y aurait pourtant de quoi… On sourit. La liste glousse. On apprécie son réconfort. On se sentirait tellement seule si elle n’était pas là. [219f]
— Et Moi ?
Ah ! oui. La clochette.
Ce doit être un autre enterrement qui a lieu, avec un corbillard qui nous passe au-dessus de la tête à moins que l’on ne se soit trompée et que ce soit le nôtre qui est en cours. La boîte ne tangue pas. Elle n’a jamais tangué. Alors ? On n’a aucun élément pour trancher, même pas le dictionnaire qui dit tout ignorer des procédures funéraires. La tarte aux fraises suggère que l’on soulève le couvercle afin de savoir enfin de quoi il retourne.
On le tente, en étarquant nos biceps putréfiés.
On n’y arrive pas. C’est trop lourd.
On cherche une autre solution. Cela nous évite de songer à tout ce travail pour avoir le muscle fort et le découvrir, là, en si peu de temps, tout mou.
Débander.
Abandonner.
On n’y songe même pas.
La vachette donne un grand coup de corne, sans prévenir. On sursaute. Elle s’excuse de nous avoir fait peur ; elle voulait juste percer le bois, que le ciel ou la terre nous tombe sur la tête. Au choix. C’était un coup d’épée dans l’eau. Le couvercle est intact.
Sortir.
On doit vraiment renoncer aux voies habituelles.
La clarté revient.
N’est-ce pas étrange ? Il semble y avoir comme une sorte de lien de cause à effet entre la lumière ambiante et le fait que l’on renonce ou non à ce que l’on sait déjà. On décide de faire un test. [210f] On mobilise ce qu’il reste des neurones. On leur demande de penser très fort que pour sortir, il nous faudrait faire péter la boîte avec quelques bâtons de dynamite. La liste se concentre aussi. Attention ! À trois, on y va.
Un.
Deux.
Top départ !
La nuit s’éteint.
On imagine maintenant le Petit Jésus qui arrive accompagné de quelques angelots bien dodus. Il nous cloue fissa sur sa croix et nous emporte. On atteint le haut d’une montagne. Jésus plante la croix entre deux autres. Il paraît que ce sont des assassins. Peu importe. Marie vient à son tour. Elle nous étreint les pieds et pleure. Un soldat romain nous perce le flanc. Ça nous gratte derrière l’oreille. Jésus pourrait-il faire quelque chose ?
À cette question, une lumière répond et clignote, une seconde sur deux ou trois, comme un vieux néon prêt à claquer. On attend la suite. On trouve le temps long. Cela clignote toujours mais avec une moindre fréquence. Jésus revient et nous descend enfin de la croix afin de nous installer dans le tombeau. Et qui voit-on venir ? La Samaritaine, en personne. Elle nous reconnaît et repart aussitôt. Elle court. Elle a oublié sa cruche au bord de la fontaine et elle craint qu’un méchant garçon ne la lui vole.
La pauvre !
On la plaint. Le néon grille.
— Salope !
Oui, Judas. Une vraie salope. Comme on les aime. Parfois. Comme on ne doit plus les aimer. Jamais.
Tu te souviens, Judas, comme c’était compliqué…
On passe. Il est temps de finir le test. On pense à Dieu, à Lui, seul. On ne se le représente pas. On l’éprouve. Il doit être une sensation, une sorte de force intérieur, une chaleur qui imprègne la chair, une émotion.
On se concentre donc. On y met tout notre cœur, tout ce que l’on a de foi.
— Bzzzzzzzzz !
L’homme araignée ?
Non. C’est un éclair qui transperce l’espace, si lumineux que les paupières se baissent dans l’instant. D’autres éclairs suivent. On met le tire-bouchon en visière pour les observer sans que ne grillent les pupilles. Quel éclat ! Et le plus étrange, c’est qu’ils semblent partir de la boîte et se diriger vers l’extérieur. Pourraient-ils nous transporter ? Drôle d’idée. On n’a jamais entendu parler d’une lumière qui serait configurée pour servir de tapis magique.
On doute.
Une ombre nous enveloppe.
On résume.
La dynamite nous plonge dans le noir, Jésus papillote et Dieu que l’on éprouve nous éblouit. Voici la trinité revisitée. C’est le Saint-Esprit qui ne doit pas se sentir à sa place ! La Bible s’avance. Elle voudrait rétablir certaines vérités. Le dictionnaire lui fait remarquer que c’est lui, la vérité. Les chocolats s’interposent. Ils ne veulent aucune discorde. Jacques Lacan leur demande pourquoi. La corde à linge le fait taire d’un simple regard vengeur.
On soupire.
Si c’est dans la chair que Dieu éclaire, comment y voir quelque chose quand le corps se délite ?
— Elle est idiote, ta question.
Judas ! Je te ne permets pas. On pose les questions que l’on veut et tant pis si aucune réponse n’existe.
Louvoyer.
On sent que l’on n’en a plus guère le loisir. On doit comprendre cette histoire de lumière. Vite. Elle doit revenir.
Sortir.
Penser.
C’est peut-être une métaphore. La Bible rit. Elle nous invite de nouveau à la lire. La poupée s’en mêle. Elle demande pourquoi on ne lui pas raconté d’histoire depuis si longtemps. C’était à peine hier. Elle s’en moque et affirme que si l’on s’y mettait enfin, plutôt que de tergiverser, on saurait immédiatement rejoindre le firmament. Qu’en sait-elle ? On lève la tête. Le nichon passe. Il tourne en même temps que son lait.
La poupée a raison. La voilà la preuve !
On y est.
C’était si évident qu’on ne l’avait pas compris.
— Cela s’appelle chercher midi à quatorze heures !
Qu’en sais-tu, Judas, du temps qui passe ?
On ramasse la liste. On la plie en quatre. On la protège au fond d’une poche.
On y est.
Sortir.
On ouvre les épaule. On sourit. Que la lumière fuse et l’amour sera. [211f] [220f]

73.

Mon regard vise un sourire. Il s’en repaît faute de s’y noyer. Ma chair y gagne en souplesse. Elle se coule dans mes veines. Elle surfe sur la vague. Le sang afflue. Il vise l’épiderme, comme s’il voulait sortir et teindre en rouge ces lèvres qui m’émeuvent. Mon œil brille, je crois. Le sourire en face s’élargit sans prévenir. Je le prends un plein cœur. Je sens ma chair qui fond un peu plus. Le muscle s’agite. Il veut à son tour fondre et porter le corps à l’incandescence. Mon souffle se raccourcit. Mon ventre se serre. Mes doigts se crispent contre mes cuisses. Mon cœur s’active, pas plus vite, mais plus fort, plus sec. On dirait qu’il veut battre la mesure de l’émotion en cours.
La chaleur se propage. Elle monte du plexus aux joues, sans passer par les épaules. C’est de l’intérieur qu’elle sourd, nouant au passage les amygdales, dernier rempart contre la montée de flamme. De la sueur déjà perle près des paupières. Elle n’est pas encore goutte, pas tout à fait vapeur. Elle y vient. Je déglutis. Je veux contenir l’incendie qui court, garde la maîtrise et rien ne signale mon émoi. J’ouvre la bouche, grand. Je parle, parle et parle encore. Je reprends le dessus. Je gaine. Mes épaules s’élargissent. La chair fait un retour arrière. Une brise me rafraîchit les joues. C’est mieux. Je sonde ma vulve d’un jet nerveux. Le flot ne l’a pas atteinte. Ouf ! Je respire et mon regard à présent vise un autre sourire, moins fécond.

74.

Depuis que l’on a fait le test pour savoir à quelle loi obéit la lumière, la température intérieure augmente. Le capiton aurait-il la fièvre ? Il ne semble pourtant pas rougir. La chair se met à suinter. Les humeurs non calcifiées renouent avec la vapeur. Une odeur désagréable emplit la boîte. On se colle la pince sur le nez. Le reste de la liste se réfugie sous les fesses.
On s’inquiète.
Déporter.
On interroge la liste. Elle ignore d’où provient cette touffeur.
— Moi, Je sais !
Ta gueule !
On s’agite.
La paire de merguez réclame que l’on intervienne ; elle ne voudrait pas tourner carbone. Les os, eux, sont moins fiévreux. Brûler leur plairait. Cela leur ouver une perspective plus rapide pour devenir poussière.
Brûler ?
Mais il n’en est pas question ! On a donné des consignes.
Sortir.
Vite ! Il y a urgence ! Le bois brûle. On nous insincère. [221f] On nous spolie.
— Reste tranquille.
C’était donc ça, la clochette ! Le gong qui signale l’entrée en cuisson.
Sortir.
On le veut.
On l’exige.
— Respire ! Tu n’es pas en train de brûler. [222f]


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[222dDébut-2012:03:30

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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