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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-24 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 24 mars 2012

 [219d]
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f] [209d] [216f] [217f]

68.

Le nez.
On commence par le nez.
Inspecter.
On bande l’index. L’ongle est intact. La pulpe est davantage incertaine.
On la promène doucement sur l’épiderme. On détecte très vite un nouveau bouton dans le pli entre joue et narine, côté gauche, tout en bas. On gratte. Ni le sang ni la lymphe ne coulent. La chair ne tient plus à grand-chose. Les muscles perdent du poids. Les tendons se rétractent. Les organes sèchent. Les humeurs s’effritent. Les os conservent encore un peu de moelle.
Saler.
Tartiner.
Encore faudrait-il que la matière soit assez fluide.
Rigoler.
Pourquoi donc ? Rien de drôle ne s’est produit. C’est dommage. On aurait volontiers ri un peu, avec ou sans la liste, afin de nous réjouir du temps qui passe et nous rapproche inéluctablement de l’issue. On a la solution de jouer du sens du verbe si on tient à le garder.
On tient.
On joue.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire. On a dû se tromper d’histoire. Voilà que Noé apparaît, magnifique dans sa robe de prêcheur, à peine abrité du déluge par une auréole accrochée à deux angelots dégouttants.
Cela ressemble à quoi, un angelot dégouttant ?
On imagine de la mie de pain trempée dans du lait mais qui resterait assez solide pour garder un minimum de tenue et qui serait translucide. Ce pourrait être aussi des pâtes de riz chinoises juste au moment où on les sort du bol de soupe, avec une feuille de coriandre fraîche juste là où il n’y a rien à cacher. Un mélange des deux. Il faut que ça mouille.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier un par un, avec leur définition, au dos de la liste. On hésite. Entre les Écritures et les Écrits, les commentaires sont bien différents, divergents, même. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
C’est ce que l’on voulait.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. Ne le conteste pas ; c’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne, un sbire à Toi. Il T’a présenté comme si Tu étais un chien de chasse qui ne lâche jamais le mollet dodu des pauvres créatures que nous serions, même en plein déluge. Tu nous aimes, paraît-il, et Tu nous gardes, comme si aimer rimait avec posséder.
Surveiller.
Punir.
Mais Te rends-Tu compte, Dieu, de ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps !
On grignote un biscuit à la cannelle. On en trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne pas trop prendre de l’épaisseur, la voie semble parfois si exiguë.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de Ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle, et tous les autres. « Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On est chiffonnée, soudain. Dieu est toujours là. On vire la Samaritaine qui n’y est pas et on réfléchit à se défaire de la Bible.
— C’est toute Ma vie !
On n’y croit pas une seconde, Dieu. Tu vaux mieux que ça. Et puis, les Livres sont trop rigides pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle. Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, une forme particulière de pureté et d’espoir face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir et augmenter la valeur de leur patrimoine.
— Mais la Bible, c’est une parabole, une histoire, une fable dont chacun fait ce qu’il veut. C’est toi seule qui donnes ce pouvoir de coercition à ceux qui prétendent parler à Ma place. Ta colère nourrit leurs prêches. Si tu veux les contrer, c’est l’amour qu’il faut professer.
Et puis quoi encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend d’ailleurs pas, contrairement à Toi qui ne sais que Te vautrer dans Ta toute-puissance. Si ces beaux parleurs ne venaient pas de Ta part, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait découvert la supercherie. Les hommes ne sont pas si idiots ! Quoique. Entre Toi et Lacan, la marge est bien étroite.
On rit.
On passe.
Aimer.
Blasphémer.
La colère est sans fond. On poursuit sous le regard toujours amusé de la vachette.
Estoquer.
Que leur promets-Tu, Dieu, pour qu’ils s’avilissent ainsi à Ta seule évocation ? Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là avec Toi. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes catéchumènes liberticides. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais !
Pas tant que Toi.
Un glas sonne quelque part. La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint. Elle nous abreuve. Un peu d’eau coule depuis nos lèvres. On la recueille dans le creux de la main. On ne doit rien perdre. Les chocolats nous font un signe. On en farcit une part de tarte aux fraises. On songe ne nouveau à biffer Dieu de la liste, lui, et sa Bible.
Caviarder.
Sortir.
On y aspire de plus en plus tant un peu d’air frais nous ferait du bien.
Marcher.
Aussi. [205f]
Une odeur de chien mouillé vicie l’intérieur de la boîte. Ça pue. La corde à linge, une fois encore, s’y colle. Elle est si précieuse. La pince l’assiste. On les remercie. Les angelots et Noé quittent la scène. Quelque chose, subitement, nous fait sourire. On ignore quoi. On interroge la liste.
— La foi ?
Judas ! Depuis quand y es-tu ?
On récapitule.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. »
On ne t’y voit pas.
On ne t’y verra jamais.
Tu es trop proche de Dieu, Judas. Et Dieu, on n’y croit pas.
— Menteuse !
Tais-Toi.

69.

Je plisse les paupières jusqu’à sentir la pression des muscles sur les pattes-d’oie. J’en mesure la profondeur de chacun de mes index. Des brisures de larmes s’y sont figées. Les cristaux roulent sous la pulpe. Je les porte à mes lèvres. C’est salé. Mes doigts reviennent à mes tempes. Ils massent. La rigole me ravit. Ma peau y exprime une sérénité nouvelle, comme si le sillon donnait du sens au temps qui passe. Je savoure. Une lumière allumée par mégarde me ramène à la réalité. Je tourne la tête vers la source, pour savoir. Je porte la main en visière, un peu haut, sur ma droite. Je me voûte. Mes paupières se ferment jusqu’à ne laisser passer que le plus mince des filets. Ce n’est pas suffisant. L’éclat fuse à travers mes pupilles et brûle la cavité oculaire. Ça fait mal. Et l’image se perd dans un halo. [218f]
Je me tends sous la douleur, paupières en tête de pont. Je dois me dérober à la clarté, vite, sous peine d’y perdre encore en acuité. Je rentre la tête au plus profond de mes épaules et me retourne dos à l’illumination. Mes yeux s’entr’ouvrent. Le jour est moins prégnant mais l’image est pauvre. Je dois choisir. Je ne veux pas. Je reviens dans le faisceau, les mains en garde. Je perds aussitôt la bataille. Son intensité me fait reculer d’un pas. Mes yeux se tassent derrière mon front. Le halo produit des éclairs à présent. La douleur irradie les arcades et vise la zone ad hoc du cerveau. Je tombe à genoux sous l’assaut. S’il vous plaît ! Grâce. Éteignez-moi ça ! Je suis vaincue. Je me recroqueville et ferme définitivement les yeux. La lumière est trop vive. Elle me chasse. Elle m’exclut. Et la pénombre est mon secours.

 [137f] [206f] [211d] [210d]

70.

On reprend.
— La foi.
Tu permets, Judas, que l’on choisisse nous-mêmes notre sujet ?
— Non.
Judas ! tu abuses. N’oublie pas que c’est de notre histoire dont il est question ici. Quoi que tu en penses, on parle de ce que l’on veut. Et, à l’instant, on a envie d’évoquer la mort, de dire combien elle nous faisait peur, comment.
— Mais tu en as déjà parlé.
Ça nous regarde. On a désormais tous les droits. Souviens-Toi.
Partir.
Décéder.
Ce n’était pas l’après qui nous inquiétait. Plutôt le passage. Ce que l’on vit en ce moment. On craignait d’avoir mal, et que cela ne durât des jours et des nuits d’interminables souffrances. On redoutait d’être seule, de croupir, quelque part, des semaines, des mois, des années peut-être, sans que personne ne sût, sans que les formalités ne fussent accomplies, puis devoir errer des lustres sans jamais trouver la lumière.
Sortir.
Sans y aller.
Rien que d’y penser, on a envie de pleurer.
Verser.
On se retient. On s’accroche à la liste. On demande un mouchoir. On se prend la lettre d’amour en plein nez. On lit le premier paragraphe. Il nous rappelle que l’on n’aurait pas voulu mourir dans un hôtel, pas même à Beverly Hills. Ni à Londres.
À Berlin, peut-être.
On n’aurait pas voulu mourir.
— Ce n’est pas Toi qui en as décidé.
Ni Toi ! pauvre imbécile.
Qu’il est réjouissant de traiter l’apôtre d’imbécile !
On déraille. C’est avec cette cloche de Samaritaine que l’on devise et elle, c’est certain, était pire que Judas. Mieux vaut ne pas s’étendre. On sent de nouveau monter la colère. On chiffonne la lettre d’amour. On n’a pas envie d’en savoir plus. Les premières lignes nous ont suffi.
Pardonner.
On y revient.
La liste opine. Elle nous glisse dans l’oreille qu’il ne sert à rien de ressasser le chagrin. Elle a raison. On attrape la poupée. On cherche dans ses yeux la joie. C’est difficile. On a envie d’un câlin. La couette nous prend sous son aile. On se détend. On en a besoin. On sent bien que la colère guette toujours. On ne doit plus la rendre active. Pas même envers Dieu. Surtout pas. On ne sait pas encore très bien à quoi il peut servir, s’il est utile ou dangereux. Quelle drôle d’idée ! Dieu est un leurre, une illusion mystique, un… On se méfie quand même. On reste sur nos gardes.
Hajime !
Sortir.
Matte ?
Pas encore. Le combat n’est pas terminé. On sent un résidu de courroux, quelque chose que l’on a au fond du cœur, une indignation existentielle, un agacement parfois, une fureur, jamais. [207f] On brandit le poisson qui pue. La Samaritaine recule. La vachette donne du sabot. La tarte aux fraises balance la crème à la face de Dieu. Tout le monde s’affole. Jacques Lacan dégaine la Bible. L’oreiller étouffe la tartine. On ne les contrôle plus. Mais d’où vient tant de violence ?
Aimer.
On efface tout.
On recommence. [209f]

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle et frappe au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale. Létale ? Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils percent. Ils se distordent. Mon larynx se tortille jusqu’à se nouer. Plus rien ne passe. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée. Morte. Je résiste encore. Il faut que je le ramène à la raison. Je me pince le nez, fort, avec deux doigts bien ancrés à la base des narines. Je souffle. Une implosion me secoue et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là, dedans, dehors, les deux. Pour combien de temps ? Mes jambes plient sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensemble. Je chope une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Mes joues se gonflent sous la pression. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assois, buste droit. Je souffle encore sans que l’air ne puisse s’échapper. J’implore le nerf vague, qu’il force mon cœur à ralentir sa cadence infernale et à revenir dans le giron. Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse plus fort sur les poumons. Je suis au bord de l’asphyxie. Je dois tenir, cinq, dix, quinze secondes encore. Ma poitrine est un gouffre. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont passés du côté du cerveau qui réclame de l’oxygène. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr. Mon cœur bondit dans tous les sens. Une fraction de seconde, je crois le souffle me quitter, la chair cesser de vivre. Et comme par magie, le cœur revient à sa place, à son rythme, à sa mesure. Je reprends de l’air aussitôt, pas trop vite. Je dois le ménager. Je suis assise. Je bois une longue goulée d’eau fraîche. Je vérifie, doigt sur la carotide, que tout va bien. Tout va. Bien.

72.

La lumière s’est éteinte. [208f]
On rallume. Rien n’y fait.
Le pétard sous la boîte de champignons suggère une panne électrique. On pressent que l’explication n’est pas si simple. La cause de l’éclipse est à coup sûr plus profonde.
— Je t’avais prévenue !
Qui nous menace encore ? On ne reconnaît pas le timbre de Judas, ni le parfum de la Samaritaine. Va-t-on devoir de nouveau affronter le glas ? Peu nous chaut ! On a autre chose à faire que d’avoir peur du retour impromptu de la mort. On y est déjà. On n’a plus peur. On n’a plus mal. On est juste en quête de l’histoire.
Sortir.
Aimer.
La couette s’approche. Elle dit en conserver quelques souvenirs. Veut-elle les raconter ? Elle ne préfère pas ; elle ne veut blesser personne. Il y aurait pourtant de quoi… On sourit. On apprécie le réconfort de la liste. On se sentira si seule si elle n’était pas là. [219f]


--------------

[219dDébut-2012:03:23

[203fFin-2012:02:22

[209dDébut-2012:03:07

[216fFin-2012:03:20

[217fFin-2012:03:21

[204fFin-2011:02:28

[205fFin-2011:02:29

[218fFin-2012:03:22

[137fFin-2011:10:12

[206fFin-2012:03:02

[211dDébut-2012:03:11

[210dDébut-2012:03:09

[207fFin-2012:03:03

[209fFin-2012:03:07

[208fFin-2012:03:06

[219fFin-2012:03:24





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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