[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-14 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 14 mars 2012

 [213d]
Ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence. [133d] [198f]

62.

Mon larynx est vide de toute obstruction mais la membrane picote encore. Je déglutis. Ça pique. J’avale. Ça gratte. Je serre les joues et je salive. Ça chatouille. C’est irritant. Je tousse. Je suffoque. Je bois. Ça démange, surtout sur le côté droit, peut-être sur un coin de l’amygdale. Je bois encore. Je renifle, que la mucosité descende dans la gorge et huile la paroi. Je racle. Je me frotte l’oreille. Cela n’a rien à voir mais cela détourne l’attention. C’est fugace. Je tousse. Aussitôt la démangeaison reprend. Ça s’accroche. Je vise une boisson chaude. Tant que le liquide coule, il est le plus fort. La tasse est vide. Je fronce un sourcil. Rien n’y fait. J’attrape un couteau bien affûté. Je me perce la gorge vers l’endroit où cela démange le plus. Le sang coule. Je…
Non ! Une deuxième tasse de boisson chaude est préférable à la mort. J’ajoute du miel de montagne. Je sirote. Je respire par le nez. L’air glisse jusqu’au plus profond du ventre. Quand il passe la gorge, elle se gonfle et la démangeaison perd de sa vigueur. Je chasse l’air dans l’autre sens. Je gaine. Je respire encore. Je fais trois moulinets. Le miel apaise la pulpe. Le souffle comble le vide. Il étouffe l’irritation. Elle décroît mais je sens qu’elle guette, toujours, sournoise, fétide, prête à venir agacer mes sens et à corrompre la muqueuse. Je tousse. Ça brûle. Je manque d’air. Le résidu est tenace.
 [130f] [201d] [136d] [135d] [134d] [212f]

63.

On se souvient d’une autre histoire, moins réjouissante que la précédente. On se passe la main sur les lèvres. On hésite.
Redouter.
Raconter.
On se racle la gorge. Un restant d’humeur en profite. Il fuse et percute le pétard sous la boîte de champignons qui aussitôt s’enflamme. Jacques Lacan coupe la mèche. Il veut éviter le déclenchement d’un feu d’artifice.
On rit. Le mot nous rappelle une blague.
La liste tend l’oreille.
Poupougne — c’était son surnom — était inspecteur primaire. Lors d’une conférence pédagogique qu’il dirigeait, il a fait circuler un petit papier plié en quatre. À l’extérieur, il avait écrit « Le fils Darty est mort. » Une flèche invitait le lecteur à ouvrir le papier. Et là, il lisait « Feu Darty fils. »
On éclate de rire. Qu’est-ce que c’est bon ! La liste est dubitative. Elle ne trouve pas ça très drôle. Elle manque d’humour, c’est certain. À moins qu’elle n’ait pas plus que cela envie de rigoler.
On tente autre chose.
Une amie nous appelle. Elle a acheté un rideau de douche. On l’interroge, « T’as ta tringle ? » Elle rit et nous avec elle. Le lendemain, on la rappelle, « Qu’est-ce qui nous a fait rire hier avec T’as ta barre ? »
On pouffe de plus belle. La liste en est affligée.
On boude.
Partager.
La liste nous entoure. Elle s’excuse. Elle n’avait pas compris. Et elle voudrait l’autre histoire, celle que l’on avait promise. Elle nous garantit en échange de faire preuve de la plus grande des bienveillances.
Et d’un câlin aussi ?
Oui. Juré !
On opine.
Elle applaudit et entame une petite danse.
On calme sa soudaine euphorie d’une précaution oratoire. C’est plus gentil qu’une paire de claques, et sans doute plus efficace. Plus respectueux. On lui explique que l’on craint qu’elle ne se sente une nouvelle fois flouée car ce n’est pas vraiment une histoire, au sens hypnotique du terme. C’est plus une obsession, une rengaine, des phrases qui reviennent et dont on n’arrive pas à se défaire.
Et ce n’est pas drôle du tout.
« Raconte ! » s’écrie la liste en un fort joli chœur, « une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. » On les compte, un par un. Ils se mettent en rang. On les observe dans leur blouse de coton gris élimé avec leur cartable noir sur le dos, leurs gros souliers et leur sourire édenté.
On soupire.
Elle est donc toujours là, cette foutue lettre d’amour ? Elle s’accroche. Ce n’est pas grave. On lui fera sa fête plus tard. Et le nichon ? Il n’a jamais fait partie de la liste. On fait rompre le rang. On a autre chose à régler que son intégration.
Expulser.
Bannir.
On hésite encore à raconter l’histoire.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses.
Cette remarque nous rappelle de nouveau cette amie avec qui l’on devisait sur les rideaux de douche. On aimait ensemble remonter et redescendre la rue Lafayette en se racontant la vie. Elle nous faisait tant de bien. Son souvenir nous protège. On sourit. On la voit. Elle est là. On ne risque plus rien.
Parler.
Sortir.
On se tourne vers la liste. On est d’accord pour l’histoire.
Elle nous remercie et chacun se prépare à l’entendre, curieux, attentif. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre à la paire de merguez. La couette enveloppe Jacques Lacan. Dieu s’assoit sur le dictionnaire. La corde à linge emmaillote la lettre d’amour. La Bible s’accroche à la chaussette qui investit le tire-bouchon pendant que la tartine monte à l’échelle. Les chocolats fument le pétard sous la boîte de champignons. La poupée se tape l’oreiller qui embrasse la tarte aux fraises. Le poisson qui pue se rapproche de la pince. Ils sont prêts. Ils y sont tous. On en est sûre. On les a nombrés.
On inspire.
Dire.
L’histoire commence.
On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une voix nous arrête. [1231f] « Ça ne nettoie rien, ton truc. Prends une éponge ! » On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ? « Ils sont nases tes tee-shirts ! » C’était une autre. « On ne veut pas de nazis ici ! » Qui donc nous parle ainsi ? « Tu es chiante à… » C’est avéré. Inutile de préciser auprès de qui ni à quoi. Cela n’apporte rien à l’histoire, ni à la démonstration. On dénonce sans désigner de coupable. On ne juge pas.
On pointe.
Empaler.
Épargner.
On va devoir trancher.
On reprend.
« Tu… Ta… Tes… Ton… Tu… » Et tous les jugements péremptoires qui vont avec, points d’exclamation en prime. La violence. La brutalité. La vérité des idées toutes faites.
Judas ?
En quelque sorte.
— Mais Je n’ai rien dit, pour cette fois…
Judas, c’est donc bien Toi ?
On balance la clochette à la face de l’adversité. Ce n’est pas l’heure du goûter.
Oublier.
Jeter.
On s’arrête. Le récit est terminé.
La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revient la rengaine. On essaie d’expliquer, le ton utilisé, la manière dont c’était dit, l’amour qui n’était pas là pour amortir, la bienveillance ignorée, le sentiment d’être jugée sur ce que l’on n’était pas, sur des détails sans importance, sur un mal-être qui nous était étranger, la sensation de payer pour autrui, de ne pouvoir être celle que les autres auraient voulue, la conviction d’une profonde injustice.
La liste compatit mais demeure incrédule. La corde à linge questionne en son nom. « Ne serait-il pas le lieu de se débarrasser de ces rengaines et aller vers autre chose ? » Bien sûr que l’on aimerait s’en défaire. Mais comment doit-on procéder ? On l’ignore. Et les rengaines obombrent la lumière du jour.
Sortir.
Ce ne doit pas être si difficile. Le temps n’est plus le temps. L’espace non plus.
On se concentre.
On éternue.
On tousse.
Serait-on enrhumée ? Ce n’est pas ça. C’est la tarte aux fraises qui déborde de sucre et la Samaritaine de poivre.
Souffler.
Les bougies s’éteignent. Dans la pénombre, les souvenirs sont plus clairs.
On se gratte les pieds. On s’apaise. On comprend que l’on aimait les gentilles et que l’on désirait les vilaines. Drôle d’alternative. Aurait-on tout mis en œuvre pour ne pas aboutir ? Aboutir à quoi ? Aboutir vers qui ? On soupire encore. On est lasse. On ne peut pas s’attribuer toutes les erreurs.
Libérer.
Vivre.
On se croyait trop forte, parfois. On aurait dû réviser nos ambitions, savourer ce qui était sans espérer plus que le bonheur de l’instant. On tentait toujours notre chance. On visait le plus de richesse. On n’a pourtant jamais rien gagné au loto. Question de probabilité. Et à l’amour ?
C’était trop compliqué.
Désirer.
C’était fugace.
Courir.
Mourir.
Le corps y est. Nous avec.
On se sent fragile, d’un coup. Friable.
Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive. On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise comme la blouse que l’on a portée. On était dans une école de filles. On avait des bonbons plein les poches, cachés sous un mouchoir crotté. On avait volé l’argent dans la voiture de papa. Ce n’est pas bien de voler. On aimait tant les bonbons. C’était un vol par pure nécessité.
Blanchir.
On sort un sac-poubelle. Il est bleu. La liste se planque. On la rassure. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f] [132f]
On y joint la violence, le mal-être et la souffrance. On conserve la folie. Il n’est pas temps que l’on cesse de flirter avec l’essentiel.
Divaguer.
On n’a plus peur de se perdre.
— Pour sûr ?
Pour sûr, Judas. Pour sûr. Gare à toi ! On y arrivera. [133f] [138d] [137d]

64.

Je voudrais avancer la main. C’est mon poing qui part. Stop ! L’injonction le retient. Il se renfrogne. J’essaie de déplier mes doigts et présenter ma paume, offrir une caresse. Mes muscles ne suivent pas. Mon corps est de marbre, mon cœur plus froid encore. Est-ce que je respire ? Je guette mon souffle. Il ne vient pas. Je ne suis pas morte mais c’est tout comme : je ne peux plus bouger. Mes doigts se refroidissent. Mes yeux se ferment. Mon ventre se noue. Je veux tendre la main, vraiment. Je pousse sur l’épaule. Elle résiste. J’appuie mon avant-bras sur le flanc. Il n’obéit pas. Je veux tendre le majeur. Mes muscles se crispent comme pour s’assurer de n’en rien faire. Ils convulsent. Je me voûte. Je m’enroule. Je me ferme. Je suis une boule. Mon poing se venge. C’est tout mon corps qui porte le coup en uppercut. Il s’écrase contre sa cible. Ça fait mal. Très mal. Je ne crie pas. Ma chair est sourde. Ma plainte est percluse. [135f] [203d] [202d] [139d] [199f]

65.

Personne n’a le droit.
Interdire.
On peut non, quand c’est la vie qui se joue ? Quand c’est l’amour.
On se tourne vers la liste. Elle nous sourit, bienveillante. Elle nous écoute même si ce n’est pas vraiment une histoire dont on se répand.
C’est gentil.
— Nia-an !
Oh Judas ! on va finir par te tuer en te découpant en rondelles, dans le sens de la longueur et sans gel.
— C’est normal, je suis le Père.
C’est trop facile.
— Mais si juste.
Quelqu’un pourrait-il bâillonner cette fichue clochette ? S’il vous plaît.
La lettre d’amour s’en charge. On n’est pas dupe. Elle veut sauver sa peau. On la remercie sans l’amnistier pour autant. On embrasse la poupée. On en avait envie. Et elle ? On a oublié de le lui demander. C’est plus grave que de voler. On s’en excuse. Elle nous pardonne. On apprécie.
Décidément, c’est une perle cette liste.
Enfiler.
Déglutir. [213f]


--------------

[213dDébut-2012:03:14

[133dDébut-2011:10:06

[198fFin-2012:02:15

[130fFin-2011:08:29

[201dDébut-2012:02:19

[136dDébut-2011:10:09

[135dDébut-2011:10:08

[134dDébut-2011:10:07

[212fFin-2012:03:13

[1231fFin-2011:09:30

[128fFin-2011:08:26

[132fFin-2011:10:01

[133fFin-2011:10:06

[138dDébut-2011:10:13

[137dDébut-2011:10:12

[135fFin-2011:10:08

[203dDébut-2012:02:22

[202dDébut-2012:02:20

[139dDébut-2011:10:15

[199fFin-2012:02:16

[213fFin-2012:03:14





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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