[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V04-11 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 11 mars 2012

 [211d] [210d]

70.

On reprend.
— La foi.
Tu permets, Judas, que l’on choisisse nous-mêmes notre sujet ?
— Non.
Judas ! tu abuses. N’oublie pas que c’est de notre histoire dont il est question ici. Quoi que tu en penses, on parle de ce que l’on veut. Et, à l’instant, on a envie d’évoquer la mort, de dire combien elle nous faisait peur, comment.
— Mais tu en as déjà parlé.
Ça nous regarde. On a désormais tous les droits. Souviens-Toi.
Partir.
Décéder.
Ce n’était pas l’après qui nous inquiétait. Plutôt le passage. Ce que l’on vit en ce moment. On craignait d’avoir mal, et que cela ne durât des jours et des nuits d’interminables souffrances. On redoutait d’être seule, de croupir, quelque part, des semaines, des mois, des années peut-être, sans que personne ne sût, sans que les formalités ne fussent accomplies, puis devoir errer des lustres sans jamais trouver la lumière.
Sortir.
Sans y aller.
Rien que d’y penser, on a envie de pleurer.
Verser.
On se retient. On s’accroche à la liste. On demande un mouchoir. On se prend la lettre d’amour en plein nez. On lit le premier paragraphe. Il nous rappelle que l’on n’aurait pas voulu mourir dans un hôtel, pas même à Beverly Hills. Ni à Londres.
À Berlin, peut-être.
On n’aurait pas voulu mourir.
— Ce n’est pas Toi qui en as décidé.
Ni Toi ! pauvre imbécile.
Qu’il est réjouissant de traiter l’apôtre d’imbécile !
On déraille. C’est avec cette cloche de Samaritaine que l’on devise et elle, c’est certain, était pire que Judas. Mieux vaut ne pas s’étendre. On sent de nouveau monter la colère. On chiffonne la lettre d’amour. On n’a pas envie d’en savoir plus. Les premières lignes nous ont suffi.
Pardonner.
On y revient.
La liste opine. Elle nous glisse dans l’oreille qu’il ne sert à rien de ressasser le chagrin. Elle a raison. On attrape la poupée. On cherche dans ses yeux la joie. C’est difficile. On a envie d’un câlin. La couette nous prend sous son aile. On se détend. On en a besoin. On sent bien que la colère guette toujours. On ne doit plus la rendre active. Pas même envers Dieu. Surtout pas. On ne sait pas encore très bien à quoi il peut servir, s’il est utile ou dangereux. Quelle drôle d’idée ! Dieu est un leurre, une illusion mystique, un… On se méfie quand même. On reste sur nos gardes.
Hajime !
Sortir.
Matte ?
Pas encore. Le combat n’est pas terminé. On sent un résidu de courroux, quelque chose que l’on a au fond du cœur, une indignation existentielle, un agacement parfois, une fureur, jamais. [207f] On brandit le poisson qui pue. La Samaritaine recule. La vachette donne du sabot. La tarte aux fraises balance la crème à la face de Dieu. Tout le monde s’affole. Jacques Lacan dégaine la Bible. L’oreiller étouffe la tartine. On ne les contrôle plus. Mais d’où vient tant de violence ?
Aimer.
On efface tout.
On recommence. [209f]

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle et frappe au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale. Létale ? Je n’en suis pas loin. Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils percent. Ils se distordent. Mon larynx se tortille jusqu’à se nouer. Plus rien ne passe. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée. Morte.
Je résiste encore. Il faut que je le ramène à la raison. Je me pince le nez, fort, avec deux doigts bien ancrés à la base des narines. Je souffle. Une implosion me secoue et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là, dedans, dehors, les deux. Pour combien de temps ? Mes jambes plient sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensemble. Je chope une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Mes joues se gonflent sous la pression. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assois, buste droit. Je souffle encore sans que l’air ne puisse s’échapper. J’implore le nerf vague, qu’il force mon cœur à ralentir sa cadence infernale et à revenir dans le giron.
Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse plus fort sur les poumons. Je suis au bord de l’asphyxie. Je dois tenir, cinq, dix, quinze secondes encore. Ma poitrine est un gouffre. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont passés du côté du cerveau qui réclame de l’oxygène. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr. Mon cœur bondit dans tous les sens. Une fraction de seconde, je crois le souffle me quitter, la chair cesser de vivre. Et comme par magie, le cœur revient à sa place, à son rythme, à sa mesure. Je reprends de l’air aussitôt, pas trop vite. Je dois le ménager. Je suis assise. Je bois une longue goulée d’eau fraîche. Je vérifie, doigt sur la carotide, que tout va bien. Tout va. Bien.

72.

La lumière s’est éteinte. [208f]
On rallume. Rien n’y fait.
Le pétard sous la boîte de champignons suggère une panne électrique. Ce n’est pas si simple. La cause de l’éclipse est à coup sûr plus profonde.
— Je t’avais prévenue !
Qui nous menace encore ? Peu nous chaut ! On a autre chose à faire que d’avoir peur du retour impromptu de la clochette.
Sortir.
Aimer.
La couette s’approche. Elle dit en conserver quelques souvenirs. Veut-elle les raconter ? Elle ne préfère pas ; elle ne veut blesser personne. Il y aurait pourtant de quoi… On sourit. On apprécie le réconfort de la liste. On se sentira si seule si elle n’était pas là.
— Et Moi ?
Ah ! oui. La clochette. Est-ce le signe que l’enterrement est en train de se dérouler. On pressent pourtant qu’il a déjà eu lieu. On n’a aucun élément pour savoir. La tarte aux fraises suggère que l’on soulève le couvercle, pour voir. On le tente. C’est trop lourd ; on n’y arrive pas. La vachette donne un grand coup de corne, sans prévenir. Elle voulait percer le bois de la boîte. C’était un coup d’épée dans l’eau. Il est intact. On doit vraiment renoncer aux voies habituelles.
La clarté revient.
N’est-ce pas étrange ? Il semble y avoir comme une sorte de lien de cause à effet entre la lumière ambiante et le fait que l’on renonce à ce que l’on sait déjà. On décide de faire un test. [210f] On mobilise les neurones. On leur demande de penser très fort que pour sortir, il nous faudrait faire péter la boîte avec quelques bâtons de dynamite. La liste se concentre aussi.
La nuit aussitôt s’éteint.
On imagine maintenant le Petit Jésus qui arrive avec quelques angelots bien dodus. Il nous cloue fissa sur sa croix et nous emporte en un lieu inconnu.
Ça clignote, une seconde sur deux, comme un vieux néon prêt à claquer.
On pense alors à Dieu, Lui, seul. On ne se le représente pas. C’est une sensation, une sorte de force intérieur, une idée qui imprègne la chair, une émotion.
Un éclair transperce l’espace. Quel éclat !
On résume. La dynamite nous plonge dans le noir, Jésus papillote et Dieu nous éblouit. Voici la trinité revisitée. C’est le Saint Esprit qui ne doit pas se sentir à sa place ! La Bible s’avance. Elle voudrait rétablir certaines vérités. Le dictionnaire lui fait remarquer que c’est lui, la vérité. Les chocolats s’interposent. Ils n’aiment pas la discordent. Jacques Lacan leur demande pourquoi. La corde à linge le fait taire d’un simple regarde.
On soupire.
Si c’est dans la chair que Dieu éclaire, comment y voir quelque chose quand le corps se délite ? Foutue question !
Louvoyer.
On sent que l’on n’en a plus guère le loisir.
On doit comprendre cette histoire de lumière.
Et si c’était une métaphore ? La Bible rit. La poupée demande pourquoi on ne lui pas raconté d’histoire depuis si longtemps. C’était à peine hier. Elle s’en moque. Si on trouve la bonne histoire, elle nous assure que l’on saura marcher sur la voie lactée. On lève la tête. Le nichon passe. On le voit. Donc on y est. C’était si évident que l’on n’avait pas compris !
On ramasse la liste.
On y est.
Sortir.
Que la lumière fuse et l’amour sera. [211f]


--------------

[211dDébut-2012:03:11

[210dDébut-2012:03:09

[207fFin-2012:03:03

[209fFin-2012:03:07

[208fFin-2012:03:06

[210fFin-2012:03:09

[211fFin-2012:03:11





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.