[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-9 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 9 mars 2012

 [210d]

70.

On reprend.
— La foi.
Tu permets, Judas, que l’on choisisse nous-même notre sujet ?
— Non.
Judas !
C’est de notre histoire dont il est question ici. Quoi que tu en penses, on parle de ce que l’on veut. Et, à l’instant, on a envie d’évoquer la mort, de dire combien elle nous faisait peur, comment.
Partir.
Décéder.
Ce n’était pas l’après qui nous inquiétait. Plutôt le passage. Ce que l’on vit en ce moment. On craignait d’avoir mal, et que cela ne durât des jours et des nuits d’interminables souffrances. On redoutait d’être seule, de croupir, quelque part, des semaines, des mois, des années peut-être, sans que personne ne sût, sans que les formalités ne fussent accomplies, puis devoir errer des lustres sans jamais trouver la lumière.
Sortir.
Sans y aller.
Rien que d’y penser, on a envie de pleurer.
Verser.
On se retient. On s’accroche à la liste. On demande un mouchoir. On se prend la lettre d’amour en plein nez. On lit le premier paragraphe. Il nous rappelle que que l’on n’aurait pas voulu mourir dans un hôtel, pas même à Beverly Hills. Ni à Londres.
À Berlin, peut-être.
On n’aurait pas voulu mourir.
— Ce n’est pas Toi qui en as décidé.
Ni Toi ! pauvre imbécile.
Qu’il est réjouissant de traiter l’apôtre d’imbécile !
On déraille. C’est avec cette cloche de Samaritaine que l’on devise et elle, c’est certain, était pire que Judas. Mieux vaut ne pas s’étendre. On sent de nouveau monter la colère. On chiffonne la lettre d’amour. On n’a pas envie d’en savoir plus. Les premières lignes nous ont suffi.
Pardonner.
On y revient.
La liste opine. Elle nous glisse dans l’oreille qu’il ne sert à rien de ressasser le chagrin. Elle a raison. On attrape la poupée. On cherche dans ses yeux la joie. C’est difficile. On a envie d’un câlin. La couette nous prend sous son aile. On se détend. On en a besoin. On sent bien que la colère guette toujours. On ne doit plus la rendre active. Pas même envers Dieu. Surtout pas. On ne sait pas encore très bien à quoi il peut servir, s’il est utile ou dangereux. Quelle drôle d’idée ! Dieu est un leurre, une illusion mystique, un… On se méfie quand même. On reste sur nos gardes.
Hajime !
Sortir.
Matte.
Pas encore. Le combat n’est pas terminé. On sent un résidu de courroux, quelque chose que l’on a au fond du cœur, une indignation existentielle, un agacement parfois, une fureur, jamais. [207f] On brandit le poisson qui pue. La Samaritaine recule. La vachette donne du sabot. La tarte aux fraise balance la crème à la face de Dieu. Tout le monde s’affole. Jacques Lacan dégaine la Bible. L’oreiller étouffe la tartine. On ne les contrôle plus ! Mais d’où vient tant de violence ?
Aimer.
On efface tout.
On recommence. [209f]

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle. Il frappe au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale, fatale, létale. Je n’en suis pas loin. Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils percent. Ils se distordent. Mon larynx n’est plus qu’une boule. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée, morte.
Je résiste encore. Il faut que je ramène mon cœur à l’intérieur. Je me pince le nez, fort. Je souffle. Une implosion me secoue. Et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là, dedans, dehors, les deux. Pour combien de temps ? Mes jambes plissent sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensemble. J’attrape une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Je gonfle les joues. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assois, buste droit. Je souffle encore sans que l’air ne s’échappe. J’implore le nerf vague, qu’il force mon cœur à ralentir sa cadence infernale et à revenir dans le giron.
Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse plus fort sur les poumons. Je suis au bord de l’asphyxie. Je dois tenir, cinq, dix, quinze secondes encore. Je ne dois pas lâcher prise. Ma poitrine est un gouffre. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont du côté du cerveau qui veut de l’air. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr. Mon cœur bondit dans les sens. Une fraction de seconde, je crois le souffle me quitter, la chair cesser de vivre. Et comme par magie, le cœur revient à sa place, à son rythme. Je reprends de l’air aussitôt, pas trop vite. Je dois le ménager. Je suis assise. Je bois une longue goulée d’eau fraîche. Je vérifie, doigt sur la jugulaire, que tout va bien. Tout va. Bien.

72.

Tout s’est éteint. [208f]
On rallume. Le pétard sous la boîte de champignons suggère une panne électrique. Il semble que la cause soit plus profonde.
— Je t’avais prévenue !
Qui nous menace encore ? Peu nous chaut !
On n’a autre chose à faire que d’avoir peur.
Sortir.
Aimer.
L’enterrement a-t-il eu lieu ? On n’a aucun élément pour savoir. La tarte aux fraises suggère que l’on soulève le couvercle, pour voir. On le tente. On n’y arrive pas. La vachette donne un grand coup de corne, sans prévenir. Elle voulait percer le bois de la boîte. C’était un coup d’épée dans l’eau. Il est intact. On doit vraiment renoncer aux voies habituelles.
La clarté revient.
N’est-ce pas étrange ? On décide de faire un test. [210f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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