[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V04-6 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 6 mars 2012

 [208d]
Judas ! il va vraiment falloir que tu apprennes à nous parler sur un autre ton. On n’est pas là non plus pour se faire engueuler par le traître de service. On fait ce que l’on peut. Et puis, comment être source et souffle à la fois ? Cela ferait des vagues, sauf si bien sûr le souffle est là pour soulever les jupons de la Samaritaine.
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f]

68.

On détecte un nouveau bouton dans le pli entre joue et narine, côté gauche, tout en bas. On gratte. Ni le sang ni la lymphe ne coulent. La chair ne tient plus à grand-chose. Les muscles perdent du poids. Les tendons se rétractent. Les organes sèchent. Les humeurs s’effritent. Les os conservent encore un peu de moelle.
Saler.
Tartiner.
Encore faudrait-il que la matière soit encore un peu fluide.
Rigoler.
Rien de drôle ne s’est produit. On peut jouer du sens du verbe si l’on tient à le garder.
On tient.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier au dos de la liste. On hésite. Entre les Écritures et les Écrits, les commentaires sont bien différents, divergents, même. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. Ne le conteste pas ; c’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne, un sbire à Toi. Il T’a présenté comme si Tu étais un chien de chasse qui ne lâche jamais le mollet dodu des pauvres créatures que nous serions, même en plein déluge. Tu nous aimes, paraît-il, et Tu nous gardes, comme si aimer rimait avec posséder.
Surveiller.
Punir.
Mais Te rends-Tu compte, Dieu, de ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps ! On grignote un biscuit à la cannelle. On trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne pas trop prendre de l’épaisseur, la voie semble si étroite.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de Ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle, et tous les autres. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
Dieu est toujours là ? On vire la Samaritaine. Et n’est-ce pas de la Bible dont justement on souhaitait se défaire ?
— C’est toute Ma vie !
On n’y croit pas une seconde, Dieu. Tu vaux mieux que ça. Et puis, les Livres sont trop rigides pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle ! Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, une forme particulière de pureté et d’espoir face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir et augmenter la valeur de leur patrimoine.
— Mais la Bible, c’est une parabole, une histoire, une fable dont chacun fait ce qu’il veut. C’est toi seule qui donnes ce pouvoir à ceux qui prétendent parler à Ma place. Ta colère nourrit leurs prêches. Si tu veux les contrer, c’est l’amour qu’il faut professer.
Et puis quoi encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend d’ailleurs pas, contrairement à Toi qui ne sais que Te vautrer dans Ta toute-puissance. Si ces beaux parleurs ne venaient pas de Toi, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait découvert la supercherie. Les hommes ne sont pas si idiots ! Quoique. Entre Toi et Lacan, la marge est si étroite.
On rit.
On passe.
Aimer.
Blasphémer.
Que leur promets-Tu pour qu’ils s’avilissent ainsi ? Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là avec Toi. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes catéchumènes liberticides. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais !
Pas tant que Toi.
Un glas sonne quelque part. La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint. Elle nous abreuve. Un peu d’eau coule depuis nos lèvres. On la recueille dans le creux de la main. On ne doit rien perdre. Les chocolats nous font un signe. On en farcit une part de tarte aux fraises. On songe un instant à biffer Dieu de la liste.
Caviarder.
Sortir.
On y aspire de plus en plus tant un peu d’air frais nous ferait du bien.
Marcher.
Aussi. [205f]
Une odeur de chien mouillé vicie l’intérieur de la boîte. Ça pue. La corde à linge, une fois encore, s’y colle. Elle est si précieuse. La pince l’assiste. On les remercie. Quelque chose, subitement, nous fait sourire. On ignore quoi. On interroge la liste.
— La foi ?
Judas ! Depuis quand y es-tu ?
On récapitule.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
On ne t’y voit pas.
On ne t’y verra jamais.
Tu es trop proche de Dieu, Judas. Et Dieu, on n’y croit pas.
— Menteuse !
Tais-Toi.

69.

Je plisse les paupières jusqu’à sentir la pression des muscles sur les pattes-d’oie. J’en mesure la profondeur de chacun de mes index. Un reste de larme s’y est figé. Je fais rouler les cristaux sous la pulpe. Je les porte à mes lèvres. C’est salé. Mes doigts reviennent à mes tempes. Ils massent. La rigole me ravit. Ma peau y exprime une sérénité nouvelle, comme si le sillon donnait du sens au temps qui passe. Je savoure. Une lumière allumée par mégarde me ramène à la réalité. Je tourne la tête vers la source, pour savoir. Je porte la main en visière, un peu haut, sur ma droite. Je me voûte. Mes paupières se ferment jusqu’à ne laisser passer que le plus mince des filets. Ce n’est pas suffisant. La lumière fuse à travers mes pupilles et brûle la cavité oculaire. Ça fait mal. Et l’image se perd dans un halo.
Je me tends sous la douleur, paupières en tête de pont. Je dois me dérober à la clarté, vite, sous peine d’y perdre la vue. Je rentre la tête au plus profond de mes épaules et me retourne dos à l’illumination. Mes yeux s’entr’ouvrent. Le jour est moins prégnant mais l’image est pauvre. Je dois choisir. Je ne veux pas. Je reviens dans le faisceau, les mains en garde. Je perds aussitôt la bataille. Son intensité me fait reculer d’un pas. Mes yeux se tassent derrière mon front. Le halo produit des éclairs à présent. La douleur irradie les arcades et vise la zone ad hoc du cerveau. Je tombe à genoux sous l’assaut. S’il vous plaît ! Grâce. Éteignez-moi ça ! Je suis vaincue. Je me recroqueville et ferme définitivement les yeux. La lumière est trop vive. Elle me chasse. Elle m’exclut. Et la pénombre est mon secours
. [137f] [206f]

70.

On reprend.
— La foi.
Tu permets, Judas, que l’on parle d’autre chose ?
— Non.
Judas !
On a envie de parler de la mort, dire combien elle nous faisait peur, comment. On n’aurait pas voulu en venir là. Pas comme ça. On craignait surtout d’avoir mal. On redoutait d’être seule, de croupir, là, des jours, sans que personne ne sache. Rien que d’y repenser, on a envie de pleurer.
Verser.
On se retient. On s’accroche à la liste. On se prend la lettre d’amour en plaine face. Elle dit forcément que l’on n’aurait pas voulu mourir dans un hôtel, pas même à Beverly Hills. Ni à Londres.
Elle dit que l’on n’aurait pas voulu mourir.
On confirme.
— Ce n’est pas Toi qui décide.
Ni Toi ! pauvre imbécile.
Qu’il est réjouissant de traiter Dieu d’imbécile ! C’est n’importe quoi ! C’est avec la Samaritaine que l’on parle et elle, c’est certain, était pire que ça. On sent de nouveau monter la colère. On chiffonne de nouveau la lettre d’amour.
Pardonner.
On y revient.
La liste opine. Il ne sert à rien de ressasser la souffrance. On cherche la joie. C’est difficile. On a envie d’un câlin. La couette nous prend sous son aile. On se détend. On en a besoin. On sent bien que la colère guette toujours. On ne doit plus. Même pas contre Dieu. Surtout pas. On ne sait pas encore très bien à quoi il peut servir, s’il est utile. Dangereux ? On reste sur nos gardes.
Sortir.
On sent un résidu de courroux, quelque chose que l’on a au fond du cœur, une indignation existentielle, un agacement parfois, une fureur, jamais. [207f] On brandit le poisson qui pue. La Samaritaine recule. La vachette donne du sabot. La tarte aux fraise balance la crème. Tout le monde s’affole. Jacques Lacan dégaine la Bible. L’oreiller étouffe la tartine. Mais d’où vient tant de violence ?
Aimer.
On efface tout.
On recommence.

71.

Mon cœur sort de ma poitrine. Littéralement. Il ne cogne plus. Il hurle. Il frappe au-delà de ma chair. Les murs alentours renvoient les coups. Ma tête tangue sous les uppercuts. La discorde est totale, fatale, létale. Je n’en suis pas loin. Mes poumons ne chassent plus l’air, pas plus qu’ils ne l’avalent. Ils percent. Ils se distordent. Mon larynx n’est plus qu’une boule. L’oxygène manque. Et mon cœur veut me quitter, toujours plus fort, toujours plus loin, m’abandonner, me laisser là, chair molle, sans vie, avilie, dépouillée, morte.
Je résiste encore. Il faut que je ramène mon cœur à l’intérieur. Je me pince le nez, fort. Je souffle. Une implosion je secoue. Et le martèlement reprend de plus belle. Mon cœur est encore là. Pour combien de temps. Mes jambes plissent sous la canonnade. Je pince plus fort les deux narines ensembles. J’attrape une large goulée d’air au vol. Je ferme la bouche. Je gonfle les joues. Je vois des éclairs. Je ne lâche pas prise. Ma vue se brouille. Je tiens bon. Je m’assoit, buste droit. Je souffle encore sans que l’air de s’échappe. J’implore le nerf vague, qu’il force le cœur à ralentir et revenir dans le giron. Il fait mine d’obtempérer. Je me dérobe au leurre et pousse sur les poumons.
Je suis au bord de asphyxiante. Je doit tenir, cinq, dix, quinze seconde encore. Mes doigts ne veulent plus m’obéir. Ils sont du côté du cerveau qui veut de l’air. Hara. Je veux vaincre. Je dois vaincre, ou périr.

72.

Tout s’est éteint.


--------------

[208dDébut-2012:03:06

[203fFin-2012:02:22

[204fFin-2011:02:28

[205fFin-2011:02:29

[137fFin-2011:10:12

[206fFin-2012:03:02

[207fFin-2012:03:03





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.