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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-2 mars 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 2 mars 2012

 [206d]

67.

On a entendu dire un jour dans une église que l’on sortirait par la bouche, portée par un souffle, celui de Dieu ou quelque chose dans le genre, ou quelque chose de très différent. « Souffle de vie, quelle est ta joie »… C’était donc ça. Non, on se trompe : c’était de « source » dont il était question, pas de « souffle ». C’est pareil. Ou presque. On le comprend seulement maintenant. C’est dommage. Le poumon n’est plus en état. Il tient à peine enflé, grâce surtout au goudron et aux poussières qui en tapissent l’intérieur. On appuie. Il s’affaisse, incapable de se regonfler et d’assurer la respiration. On sent pourtant une espèce de courant d’air.
Frémir.
On s’emballe dans la couette. C’est irrespirable. On ressort.
C’est venteux.
Voler.
Décoiffer.
On cherche un peigne pour être présentable. La poupée nous rassure. Elle nous trouve sexy le cheveu en bataille. On en sourit d’aise sans être convaincue. On rabat une mèche. Le courant d’air, toujours, circule de part en part. Serait-on déjà sortie, avec la boîte qui nous maintient à proximité de la chair, comme une enveloppe, une prison ? C’est impossible.
On le saurait tout de même si l’on était dehors ! Non ?
— Si tu M’écoutais, tu aurais la réponse à ta question.
C’est agaçant, cette clochette, pire que Judas. On doit l’ignorer.
Méconnaître.
— Justement non ! malheureuse.
Malheureuse toi-même ! [138f]
— Ça suffit ! Veux-tu M’entendre, pour cette fois ?
Elle est complètement frappée cette pauvre clochette ! Elle s’agite comme la muleta devant les cornes de la vachette. Quel vacarme ! On lui balance la tartine et on se bouche les oreilles avec la paire de merguez.
— Tu ne crois tout de même pas arriver à Me rendre inaudible ?
On l’entend encore, d’un peu plus loin. C’est mieux. On doit en trouver la provenance si l’on veut être tranquille. Est-ce la Samaritaine, par exemple, qui se cache derrière le tintement à moins que le grelot ne soit au cœur de ses cuisses ? Elle nous aura décidément tout fait. Tout. Même le meilleur.
On passe.
Ce n’est pas le sujet.
On y revient.
Sortir.
Puisque l’on y est encore.
C’est lui qui l’a dit.
— Mais Je…
La corde à linge fuse. On se gratte la tête. On regarde la bouche. Elle est fermée sans que les lèvres ne soient véritablement pincées. Le couteau suisse se précipite. Il propose de bander la lame et de se faire pied de biche. C’est inutile. Si le souffle était encore à l’intérieur, on le sentirait à l’orée des trous de nez. Et le nez, c’est certain, ne transporte plus rien.
— Mais c’est de toi dont il s’agit ! « Tu » es le souffle !
Judas ! il va vraiment falloir que tu apprennes à nous parler sur un autre ton. On n’est pas là non plus pour se faire engueuler par le traître de service. On fait ce que l’on peut. Et puis, on ne peut être source et souffle à la fois, cela ferait des vagues, sauf si bien sûr le souffle est là pour soulever les jupes de la Samaritaine.
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f]

68.

Rigoler.
Rien de drôle ne s’est produit. On peut changer le sens du verbe si l’on veut absolument le garder.
On veut.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier au dos de la liste. On hésite. Entre Dieu et Lacan, les versions souvent sont bien différentes. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. Ne le conteste pas ; c’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne. Il T’a présenté comme si Tu étais un chien de chasse qui ne lâche jamais les pauvres créatures que nous serions, même en plein déluge. Tu nous aimes, paraît-il, et Tu nous gardes, comme si aimer rimait avec posséder.
Surveiller.
Punir.
Mais te rends-tu compte, Dieu, de ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps ! On grignote un biscuit à la cannelle. On trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne pas trop grossir, la voie semble si étroite.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle, et tous les autres. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
Mais n’est-ce pas de la Bible dont justement on souhaite se défaire ?
— C’est toute ma vie !
On n’y croit pas une seconde. Dieu ! Tu vaux mieux que les Écritures. Et puis, les livres sont trop rigides pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle ! Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, une forme particulière de pureté et d’espoir face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir et augmenter la valeur de leur patrimoine.
— Mais la Bible, c’est une parabole, une histoire, une fable dont chacun fait ce qu’il veut. C’est toi seule qui donnes ce pouvoir à ceux qui prétendent parler à Ma place. Ta colère nourrit leur discours. Si tu veux les contrer, c’est l’amour qu’il faut professer.
Et puis quoi encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend pas, contrairement à Toi qui ne sais que te vautrer dans Ta toute-puissance. Si ces beaux-parleurs ne venaient pas de Toi, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait découvert la supercherie. Les hommes ne sont pas si idiots ! Quoique. Que leur promets-Tu pour qu’ils s’avilissent ainsi ? Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là avec Toi. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes catéchumènes liberticides. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais !
Pas tant que Toi.
Un glas sonne quelque part. La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint. Elle nous abreuve. Un peu d’eau coule depuis nos lèvres. On la recueille dans le creux de la main. On ne doit rien perdre. Les chocolats nous font un signe. On en farcit une part de tarte aux fraises. On songe un instant à biffer Dieu de la liste.
Caviarder.
Sortir.
On y aspire de plus en plus tant un peu d’air frais nous ferait du bien. [205f] Une odeur de chien mouillé vice l’intérieur de la boîte. Ça pue. La corde à linge, une fois encore, s’y colle. Elle est si précieuse. On la remercie. Quelque chose d’un coup nous fait sourire. On ignore quoi. On interroge la liste.
— La foi ?
Judas ! Depuis quand y es-tu ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
On ne t’y voit pas.
On ne t’y verra jamais.
Tu es trop proche de Dieu, Judas. Et Dieu, on n’y croit pas.
— Menteuse !
Tais-Toi.

69.

Je plisse les paupières jusqu’à sentir la pression des muscles sur les pattes-d’oie. J’en mesure la profondeur de la pulpe de chacun de mes index. Un reste de larme s’y est figé. Je fais sauter les cristaux. La rigole me ravit. Ma peau y exprime sa sérénité naissante. La lumière me ramène à plus de réalité. Je tourne la tête. Je porte la mai en visière, un peu haut, sur ma droite. Je me cache. Je me dérobe à la clarté.  [137f] [206f]

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[206dDébut-2012:03:02

[138fFin-2011:10:13

[203fFin-2012:02:22

[204fFin-2011:02:28

[205fFin-2011:02:29

[137fFin-2011:10:12

[206fFin-2012:03:02





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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