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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-25 janvier 2011



Cy Jung feuillets — V-01 25 janvier 2011

 [12d] [11d] [9d] [5d] [3d] [2d] [1d]

1.

C’était donc ça. Juste ça. Pas plus que ça ? Quand on pense à ce que l’on a pu croire, espérer, inventer, codifier. Juste ça. Ni plus, ni moins. On y est.
On y va ?
Allez ! il faut sortir de là.

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On nous avait parlé de paix, de sérénité, d’un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète. On attend son tour. Il fait encore chaud. On se prélasse. Les humeurs nous emporteront-elles ou sortirons-nous de là emmaillotée dans des lambeaux de chair en décomposition ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue.
On s’ennuie.
On observe. Ça suinte cette fois. Ça enfle. On craint une prochaine déflagration. On n’a jamais aimé les coups de feu. Cela nous faisait peur. On a changé d’état. On ne devrait plus. Et pourtant, il en reste quelque chose, de la peur. Quoi ? C’est difficile d’exprimer ce que l’on ressent. Ressent-on encore ? On l’ignore. On s’irrite de ne pas pouvoir en dire plus. Cela viendra. On l’espère. Sait-on encore espérer ? Il le faut ; chacun en a besoin.
On a envie de pleurer. C’est très subit. Puis de rire. Pleurer. Rire. C’est pareil. On ne contrôle plus les émotions. Il faut laisser filer. Et sortir. Se tirer. Bye-bye, c’est fini, fini, cette vie. On nous avait parlé d’une autre qui commencerait alors. On ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Peur. Encore. Comme les coups de feu. Pan ! Et les bombes. Boum ! On ne comprenait pas pourquoi cela explosait. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. On est bien, au chaud de la chair, fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ?
Parce que l’on va sortir.
On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent dans un placard, une armoire, le tiroir d’une commode, sous un lit, sur une chaise, dans un panier. Et des gants. Une polaire.
On va sortir. Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. La boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour faire une bride, il aurait fallu faire un second jeté. De quoi parle-t-on ? De sortir le crochet de la maille avec le fil pris au piège. Sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. Ses branchies ne sont pas poumons. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On est là dans un autre monde qui est le même que celui que le corps a quitté et dont on doit sortir. C’est la perspective qui change. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit. C’est assez nouveau. On va devoir faire un effort, comprendre, sortir. « Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue pire que les entrailles du poisson.
Comment sentir ? Comment entendre ?
On éprouve. On ne voit plus. On ne pense plus. On éprouve. Les mots n’y sont plus. On les utilise juste pour les besoins de la retranscription. Un café. Il est froid. Une minute au micro-onde va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes. La tisane encore plus. Verveine. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. On parlera de la vie, aussi. C’est important, la vie, d’en parler. La perdre autorise la désincarnation, la sortie, si l’on préfère. On préfère. Et la vivre, cela autorise quoi ? On va bientôt savoir, on le sent. À moins, qu’une fois encore, on n’y comprenne rien, à la vie, à la mort, à l’amour, à la manière de réchauffer le café et de vider le poisson. [11f]
Et s’il y a des œufs dans les entrailles, on les mange ? Oui, on les fume et on fabrique un bon tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de dire que l’on égare ses amis plutôt que de les avoir perdus ; cela donne l’impression qu’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme dire que le Petit Chaperon rouge ignorait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié un petit pot de beurre bien frais à exhiber dans la forêt. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout. On doit se taire. On n’a plus rien à dire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre. On n’a jamais aimé ça.
Patienter. Encore moins.
On trépigne.
On pourrait nous prêter quelque chose à lire ? Un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal.
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps. Pan ! Boum ! Pardonner. On est seul, là. On peut tout se permettre. Dieu, le fameux, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est bien question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas vraiment le mot exact pour le dire. On est de ce qui du corps après la mort doit sortir. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [6d] [10d]

3.

Pourquoi pas ? L’amour.
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a toujours une petite cuiller à laver, quelque part, surtout dans la bassine. Elle trempe, entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économie l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus. L’amour. C’est quoi l’amour ? On cherche ses marques. On oublie encore. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ?
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair. Sortir. Encore faudrait-il savoir comment. Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Sortir.
Allez ! on s’en va. C’est fini. Partir ? L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir. C’est mieux. [10f]

4.

Ta main se pose. Je m’en souviens. Elle est d’emblée sur mon ventre, froide. Je frissonne. Tu la retires. Je la rattrape. Tu as cru que je la refusais. Ce n’était pas le cas ; c’était juste mon corps qui répliquait à la différence de température.
Tu ne dois pas avoir peur.
Viens. Colle ta peau sur la mienne. Tu aimes que l’on soit soudées, au risque de l’étouffement. Je ne crains rien ; tu es une plume. Viens. Viens sur moi. Appuie. Écrase-moi de tout ton poids. J’aime quand tu es là, même si ta peau est froide. Je la réchauffe. J’aime l’effet de ta pesanteur.
Ton ventre épouse le mien. Ta tête fraie dans mon cou. Tes baisers cherchent mon oreille. Ils trouvent ma bouche. Ma langue ouvre tes lèvres. On s’emballe. [1f] Je fixe mes mains sur tes fesses. J’appuie. Nos ventres se marient de quelques millimètres de plus. J’écarte les cuisses. Nos pubis s’épatent. Nos clitoris se rencontrent, presque. On y croit. C’est bon.
C’est bon d’y croire.
C’est bon de jouir. On y va. Partir.
Non ! Je veux rester là, près de toi, toi sur moi, bientôt toi dans moi, ton doigt, tes doigts, ta main, tes mains. Et tes baisers. Ta langue, aussi, qui fouit dans ma bouche. Tes lèvres qui reviennent à mon cou. Viens. Entre. Prends. Fonds. Fends. Fonds-toi. Fends-moi. Imprègne. Éprouve. Viens ! Éprouve ton désir de moi jusqu’à ce que mon plaisir s’en ensuive et que l’amour s’écoule.
Non ! doucement. Attends encore un peu. Caresse-moi sans nous disjoindre. Reste là. J’ai besoin de ta force. J’ai besoin de ta chair qui s’imprègne, qui marque la mienne de son empreinte, qui comprime chaque pore de ma peau. Viens. J’ai besoin de te sentir encore, que ton désir s’inscrive dans le temps. Caresse-moi toujours ; là, partout où mon désir rôde. Viens, je suis à toi. Caresse-moi. Non ! pas les seins, s’il te plaît. Je n’aime pas ça. [4f]

5.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais.
Pas maintenant.
Je ne veux pas pisser le sang. J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance. Elle sort par là. Ou par le ventre. Ce n’est pas la même. Par le ventre, c’est l’angoisse qui sort. Par les avant-bras, c’est le mal-être. C’est pire. Il aurait pu choisir une voie ouverte, le mal-être, car à travers la paroi des veines, la chair et la peau, cela fait vraiment mal. Un mal étrange, pas comme une rage de dents. Une rage de mal-être.
Je dois garder la souffrance dans mes avant-bras, sinon je prends le risque de pisser le sang.
Pas maintenant.
Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais il faudrait que cela arrête de faire mal.
Maintenant.

6.

Ce n’est pas le moment. [8d] Le moment de quoi ? Le moment de sortir. Qui décidera ? Est-ce que quelqu’un décide ? La liberté. La marge de manœuvre. Voilà des questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il nous manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement qu’un livre. On passe la tête et hop ! Ça tombe dans le panier, celui où l’on range d’ordinaire ses culottes, ses bas ou ses chaussettes. Ou le tout. Ou ses pelotes de laine. Penser. On aime bien tricoter pour penser. On aurait dû emporter un crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout ça fut si rapide, imprévu. On aurait pu le prévoir. On n’a pas même fait son testament. Il ne nous appartenait pas de le faire. Quoique ; la répartition des tâches est si délicate à établir.
Du papier. Un stylo. On écrit. Inutile de tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On a juste envie d’établir la liste de ce que l’on aurait pris avec soi, de ce dont on aurait besoin pour sortir. Une tarte aux fraises. Non ! ce n’est pas le moment de rire. Établir une liste est quelque chose de grave, surtout celle-là. Il nous faudrait donc, pour sortir, … Une bible. C’est lourd, une bible et à défaut de lire, cela permet de taper, frapper, occire. Y aurait-il quelqu’un de plus à tuer ? Dieu, sans doute, à moins qu’il ne s’agisse de ses saints. Lui, le pauvre, n’y est pour rien, de tout ce que l’on a pu écrire sur Lui.
Une Bible, donc. Pour cogner. Et pour trancher ? Un dictionnaire, on l’a dit, même si le couperet s’y prêterait mieux. On a le temps. On n’a pas besoin d’être si efficace.
Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson, de préférence pourri. Il couvrira l’odeur de la chair. Peut-être même qu’il l’éloignera. Fallait-il que l’on en arrive jusqu’ici pour inventer le contre-feu olfactif ? On rit encore. On est bon public. Il ne faut pas. L’instant est solennel. Que l’on ne nous demande pas pourquoi. C’est comme ça.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue ; que nous faut-il d’autre ? Un couteau suisse ? Cela permet de vider le poisson. C’est de peu d’utilité à part répartir ses entrailles afin d’en étaler l’odeur. Et du pain pour la tartine ? On doit penser à tout. On aurait dû, avant, car là, on est démunie. On n’a même pas de quoi écrire pour mémoriser la liste. On doit la réciter. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible… Ça suffit ! On fatigue. On doit se reposer aussi. On poserait volontiers sa tête sur un oreiller. On n’a pas de tête. C’est le corps qui en dispose. Ce n’est pas grave. On pose la tête quand même, on ferme les yeux, on pense à autre chose. On frissonne. On remonte la couette. On sourit. C’est bon d’être là. On va pouvoir s’endormir. Et quand on se réveillera, peut-être sera-t-il temps de sortir ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. Personne n’a jamais parlé de tire-bouchon ? Personne. Il est apparu dans la liste, comme ça, sans que l’on ne sache pourquoi. Il y a tant de chose étranges, par ici. Un tire-bouchon ! Et pourquoi pas une tarte aux fraises tant que l’on y est ? Pourquoi pas, en effet.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f]


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[12dDébut-2011:01:25

[11dDébut-2011:01:21

[9dDébut-2011:01:18

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[3dDébut-2011:01:11

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[1dDébut-2011:01:03

[11fFin-2011:01:21

[2fFin-2011:01:10

[6dDébut-2011:01:15

[10dDébut-2011:01:20

[4dDébut-2011:01:12

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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