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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-29 février 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 29 février 2012

 [205d] [204d]

66.

Je transpire. Ma tête me fait mal. Une barre part des tempes et meurtrit mon front. Ma sueur brûle. Elle transporte la fièvre, à moins que ce ne soit l’inverse. Les toxines grouillent. Elles cherchent à se cacher dans la chair. L’écume les guette. Elle les engloutit par paquets. Des vagues se forment. Le flot se glace aussitôt. Il ruisselle là où la douleur est grande. Mes muscles souffrent. Ils réclament de profiter de l’aspersion. Mes globules blancs savonnent, les rouges marouflent. Mes poumons pompent et offrent à tous leur nourriture oxydante. Mon crâne n’est plus qu’une masse molle que la fièvre n’atteint pas encore. Elle grimpe. Un frisson me parcourt l’échine. Je lui offre une boisson chaude. Elle se délecte. Elle éructe. Elle fuse et emporte tout sur son passage. Tout ce qui faisait mal. Tout ce qui souillait l’humeur.
Je déborde. Ma peau se trempe et avec elle, mes vêtements. Ils absorbent. Je les retire. Je les jette au panier, le poison avec. Ça pue. Une nouvelle lame me lessive. J’essuie. Je m’affale, le cerveau en rupture. Je tremble. Je me dissous. Je bous. Et j’ai si froid, pourtant. Je me tasse. Je me mets en boule. La bouillotte chauffe mon ventre et mon ventre mon sang. Mon cœur s’agite. Je m’affole. La lymphe étrille la chair. Ma sueur la rince. C’est l’été. L’orage a cette force. Je vois des éclairs. J’entends mon souffle qui tonne. Je suis à bout. À force d’être liquide, je crains d’y perdre ce qu’il me reste de consistance. Mon corps me rassure. Il s’apaise d’un coup et, soudain, la ragasse est loin, comme si elle n’avait jamais existé. La douleur est toujours en mon front mais il est sec. Et pur.
 [202f]

67.

On a entendu dire un jour dans une église que l’on sortirait par la bouche, portée par un souffle, celui de Dieu ou quelque chose dans le genre, ou quelque chose de très différent. « Souffle de vie, quelle est ta joie »… C’était donc ça. Non, c’était de « source » dont il était question. C’est pareil. Ou presque. On le comprend seulement maintenant. C’est dommage. Le poumon n’est plus en état. Il tient à peine enflé, grâce surtout au goudron et aux poussières qui en tapissent l’intérieur. On appuie. Il s’affaisse, incapable de se regonfler et d’assurer la respiration. On sent pourtant une espèce de courant d’air.
Frémir.
On s’emballe dans la couette. C’est irrespirable. On ressort.
C’est venteux.
Voler.
Décoiffer.
On cherche un peigne pour être présentable. La poupée nous rassure. Elle nous trouve sexy le cheveux en bataille. On en sourit d’aise sans être convaincue. Le courant d’air, toujours, circule de part en part. Serait-on déjà sortie, avec la boîte qui nous maintient à proximité de la chair, comme une enveloppe, une prison ? C’est impossible. On le saurait tout de même si l’on était dehors ! Non ?
— Si tu M’écoutais, tu aurais la réponse à ta question.
C’est agaçant, cette clochette, pire que Judas. On doit l’ignorer.
Méconnaître.
— Justement non ! malheureuse.
Malheureuse toi-même ! [138f]
— Veux-tu M’entendre, pour cette fois ?
Elle est complètement frappée cette pauvre clochette ! Elle s’agite comme la muleta devant les cornes de la vachette. Quel vacarme ! On lui balance la tartine et on se bouche les oreilles avec la paire de merguez.
— Tu ne crois tout de même pas arriver à Me rendre inaudible ?
On l’entend encore, d’un peu plus loin. C’est mieux. On doit en trouver la source si l’on veut être tranquille. Est-ce la Samaritaine, par exemple, qui se cache derrière le tintement à moins que le grelot ne soit au cœur de ses cuisses ? Elle nous aura décidément tout fait. Tout. Même le meilleur.
On passe.
Ce n’est pas le sujet.
On y revient.
Sortir.
Puisque l’on y est encore.
C’est lui qui l’a dit.
— Mais Je…
La corde à linge fuse. On se gratte la tête. On regarde la bouche. Elle est fermée sans que les lèvres ne soient véritablement pincées. Le couteau suisse se précipite. Il propose de bander la lame et de se faire pied de biche. C’est inutile. Si le souffle était encore à l’intérieur, on le sentirait à l’orée des trous de nez. Et le nez, c’est certain, ne transporte plus rien.
— Mais c’est de toi dont il s’agit ! « Tu » es le souffle !
Judas ! il va vraiment falloir que tu apprennes à nous parler sur un autre ton. On n’est pas là non plus pour se faire engueuler par le traître de service. On fait ce que l’on peut. Et puis, on ne peut être source et souffle à la fois, cela ferait des vagues, sauf si bien sûr le souffle est là pour soulever les jupes de la Samaritaine.
Encore elle !
On l’oublie. On se concentre sur le souffle.
Attiser.
Il nourrit le feu de joie que la source crée puis noie.
On soupire. Il ne manquait plus que ça, une histoire de papier, de caillou et de ciseau ! Il n’y a donc pas qu’aimer qui est si compliqué ?
Sortir.
Par exemple.
On résume.
On commence par quoi ? [203f]

68.

Rigoler.
Rien de drôle ne s’est produit. On peut changer le sens du verbe si on veut absolument le garder. On veut.
Préserver.
On ouvre le dictionnaire.
Ruisseler.
Une page entière de mots s’efface. La Bible vient à la rescousse, Jacques Lacan à sa suite. Il propose de les recopier au dos de la liste. On hésite. Entre Dieu et Lacan, les versions souvent sont bien différentes. Quoique. Pour le coup, c’est la vachette qui rigole. Elle a raison.
Rigolons.
Et faisons la nique à Dieu.
— Pourquoi toujours Moi ?
Parce que si l’on se perd, c’est Toi qui nous retrouves. C’est un chanoine qui nous l’a dit, en personne. Dieu tu es un chien de chasse qui ne lâche jamais les pauvres créatures que nous sommes. Tu nous aimes, paraît-il, et nous gardes.
Surveiller.
Et punir.
Mais Tu te rends Dieu, ce que les hommes disent de Toi !
— Enfin, tu Me parles.
La clochette annonce l’heure du thé. Cela tombe bien. On se sentait comme en colère, rebelle à cette liberté que d’aucuns voudraient nous prendre au nom de la joie à laquelle on aspire.
Mainmettre.
Il serait temps ! On grignote un biscuit à la cannelle. On trempe le dernier morceau. Il fond sous la langue. [204f] On lèche le résidu derrière les dents. Un second biscuit s’avance. On le boulotte, pareil. On décline l’invitation du troisième. On n’est pas repue. On voudrait juste ne trop grossir, la voie semble si étroite.
Sortir.
On y revient.
Dieu donc, et Sa parole. Ou plus exactement celle de ses prophètes et autres interprètes. On n’a pas besoin d’eux. On a le couteau suisse. Et l’oreiller. La poupée. L’échelle. Surtout l’échelle et les autres. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
N’est-ce pas de la Bible dont justement on doit se défaire ?
— C’est toute ma vie !
On n’y croit pas une seconde. Dieu ! Tu vaux mieux que la Bible. Et puis, elle est trop rigide pour entrer dans notre cœur.
— Il en existe des versions à couverture souple.
Tu n’es pas drôle ! Tu ne comprends donc pas que c’est Ton honneur que l’on défend, la joie, l’amour, face à ces prédicateurs qui se servent de Toi pour asseoir leur pouvoir ?
— Mais la Bible, c’est une parabole. C’est toi qui leur donne ce pouvoir, pas Moi. Ta colère les abreuve ; ton amour seul saura les détruire.
Et puis quoi, encore ? On n’est pas là pour sauver le monde, nous. On n’y prétend pas. Contrairement à Toi ! Tu ne sais que te vautrer dans Ta toute-puissance. Ne compte pas sur nous pour jouer ce jeu-là. Occupe-Toi Toi-même des débordements de tes créatures. Nous, on n’en est pas.
— Quelle prétentieuse tu fais.
Pas tant que Toi.
La corde à linge sort du bois. On a bien besoin de son secours. On se sent vide, d’un coup, comme perdue. Elle nous étreint.
Sortir.
Un peu d’air nous ferait tant de bien. [205f]


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[205dDébut-2012:02:29

[204dDébut-2012:02:28

[202fFin-2012:02:20

[138fFin-2011:10:13

[203fFin-2012:02:22

[204fFin-2011:02:28

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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