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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-16 février 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 16 février 2012

 [199d]

60.

Ma gorge se noue, comme pour retenir un hoquet qui ne viendra pas. Mes joues se creusent. Mes dents se serrent. Mes poumons se figent. Je me tends. Ma langue se colle à mon palais. Quelque chose opprime mon larynx à moins que ce ne soit quelque chose qui l’obstrue. Une boule. Une lame. Je l’ignore. L’air manque. Je respire fort. Cela ne suffit pas. Je tangue. Je pourrais vomir, éjecter la matière létale. Je refuse. Je n’aime pas le goût de la bile. Je déglutis. Mon larynx se serre un peu plus. Mon estomac vrille. J’attrape une bouteille d’eau à bulles. Il faut que j’éructe au risque de régurgiter. Une gorgée ne suffit pas. J’en avale trois. Je fais une pause. Deux autres. L’air remonte. Je m’approche du lavabo, au cas où. La précaution est inutile. Le renvoi n’emporte rien avec lui. C’est bien.
Je le regrette pourtant. Mon estomac souffre. Il enfle. Le mal y sommeille encore, l’occlut, le gave. Est-ce moi qui le retiens ? Non. Ce ne peut pas. Il n’est pas à moi, pas de moi, juste en moi, enfoui là par je ne sais qui au nom de je ne sais quoi. Je dois le chasser, l’occire. Je le vois. Il ressemble à une touffe dont les poils s’accrochent à la paroi. Il est comme un monstre qui remonte ras la gorge. Je veux qu’il se dissolve, pas le sentir passer dans ma bouche, corrompre le suc du bonheur que je garde sur la langue. Je le noie d’une nouvelle lampée. Les bulles flottent à la surface. Ne pourraient-elles pas se glisser en dessous et chacune prendre leur part. Mon larynx est noué à présent. Plus rien ne passe ; ni dans un sens, ni dans l’autre. Je dois faire quelque chose. J’ouvre grand la bouche. Une goulée d’air descend jusqu’au ventre. La boule de poil suit. Quel bonheur ! Je pète.

 [129f] [132d]

61.

On reluque de nouveau les chocolats. Ils sont au final plus appétissants que la Samaritaine.
On y croit.
Croquer.
Le sucre nous fait tourner la tête. On est décidément prête à gober n’importe quoi, n’importe qui. La tarte aux fraises entame une danse du ventre, pâte nue et fruits découverts. Jacques Lacan se marre. L’Origine du monde
tangue. On s’accroche au couteau suisse.
Sortir.
On salive de plus en plus. L’appétit est intact même si le désir est en panne. La chair se tasse au fond de la boîte et souille le capiton. On y occupe de plus en plus de place, en proportion. On s’en étonne. On n’avait pas imaginé ça. Ne sortirons-nous donc d’ici qu’une fois le corps totalement réduit à l’état de poussière ? On l’ignore.
On ne s’affole pas.
On est là.
On y restera autant que cela doit. [127f]
Demeurer.
Attendre.
Il n’est de toute façon pas envisageable de faire le chemin à rebours.
Prenons un exemple. La Samaritaine a raté la queue du Mickey ; tant pis pour elle. Elle a laissé passer sa chance et, à présent, on ne voudrait pas qu’elle revienne.
Regretter.
Jamais.
Il est de toute façon impossible d’inverser les chronologies et l’on est si loin désormais du temps mathématique. On a trouvé la joie. On s’y applique. On est bien. On s’y emploie. La suite viendra. On se gratte quelques instants les pieds. On réfléchit à la tournure que prennent les événements. On incline la tête sur le côté gauche. L’oreiller vient à la rescousse. On s’y repose. On caresse la joue du dictionnaire. Une clochette tinte. C’est l’heure du goûter. On mangerait volontiers la paire de merguez, avec de la moutarde dans le pain.
Mordre.
Débiter.
On doit tout dire, on l’a promis, même dire que l’on a aimé les tartines enduites d’une trop fine pellicule de compote industrielle quand on était en colonie de vacances avec les Œuvres laïques. Dire que l’on a maudit, aussi. Pas la tartine, ni la colonie, ni les Œuvres, encore moins la compote laïque, plutôt la Samaritaine, elle, les autres, ses semblables.
On a eu peur.
On a eu froid.
On a été abandonnée, bafouée, blessée, méprisée. On n’a pas aimé ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence. [133d] [198f]

62.

Mon larynx est enfin vide de toute obstruction mais la membrane picote encore. Je déglutis. Ça pique. J’avale. Ça gratte. Je serre les joues et je salive. Ça chatouille. C’est irritant. Je tousse. Je suffoque. Je bois. Ça démange, surtout sur le côté droit, peut-être sur un coin de l’amygdale. Je bois encore. Je renifle, que la mucosité descende dans la gorge et huile la paroi. Je racle. Je me frotte l’oreille. Cela n’a rien à voir mais cela détourne l’attention. C’est fugace. Je tousse. Aussitôt la démangeaison reprend. Ça s’accroche. Je vise une boisson chaude. Tant que le liquide coule, il est le plus fort. La tasse est vide. Je fronce un sourcil. Rien n’y fait. J’attrape un couteau bien affûté. Je me perce la gorge vers l’endroit où cela démange le plus. Le sang coule. Je…
Non ! Une deuxième tasse de boisson chaude est préférable à la mort. J’ajoute du miel de montagne. Je sirote. Je respire par le nez. L’air glisse jusqu’au plus profond du ventre. Quand il passe la gorge, elle se gonfle et la démangeaison perd de sa vigueur. Je chasse l’air dans l’autre sens. Je gaine. Je respire encore. Je fais trois moulinets. Le miel apaise la pulpe. Le souffle comble le vide. Il étouffe l’irritation. Elle décroit mais je sens qu’elle guette, toujours, sournoise, fétide, prête à venir agacer mes sens et à corrompre la muqueuse. Je tousse. Ça brûle. Je manque d’air. Le résidu est tenace.
 [130f] [136d] [135d] [134d]

63.

On se souvient d’une autre histoire, moins réjouissante que la précédente. On se passe la main sur les lèvres. On hésite.
Raconter.
On se racle la gorge. La liste se rapproche, impatiente.
On calme son empressement d’une précaution oratoire. C’est plus gentil qu’une paire de claques, et sans doute plus efficace. Plus respectueux. On lui explique que l’on craint qu’elle ne se sente flouée car ce n’est pas vraiment une histoire, au sens hypnotique du terme. C’est plus une obsession, une rengaine, des phrases qui reviennent et dont on n’arrive pas à se défaire.
« Raconte ! » s’écrie la liste en un fort joli chœur, une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats. On les compte, un par un. Ils se mettent en rang. On les observe dans leur blouse de coton élimé avec leur cartable noir sur le dos, leurs gros souliers et leur sourire édenté.
On soupire.
Elle est donc toujours là, cette foutue lettre d’amour. Elle s’accroche. Ce n’est pas grave. On lui fera sa fête plus tard. Et le nichon ? Il n’a jamais fait partie de la liste. Il ne le demande d’ailleurs pas. C’est bien. On rompt le rang. On a autre chose à régler que son intégration.
Expulser.
Bannir.
On hésite encore à raconter l’histoire.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses.
Cette remarque nous rappelle une autre amie, une avec qui l’on remontait et l’on redescendait la rue Lafayette en se racontant la vie. Elle nous faisait tant de bien. Son souvenir nous protège. On sourit. On la voit. Elle est là. On ne risque plus rien.
Parler.
Sortir.
On se tourne vers la liste. On est d’accord pour l’histoire.
Elle applaudit.
Chacun se prépare à l’entendre, curieux, attentif. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre à la paire de merguez. La couette enveloppe Jacques Lacan. Dieu s’assoit sur le dictionnaire. La corde à linge lacère la lettre d’amour. La Bible s’accroche à la chaussette qui investit le tire-bouchon pendant que la tartine monte à l’échelle. Les chocolats fument le pétard sous la boîte de champignons. La poupée se tape l’oreiller qui embrasse la tarte aux fraises. Le poisson qui pue se rapproche de la pince. Ils sont prêts. Ils y sont tous. On en est sûre. On les a pointés.
On inspire.
Dire.
L’histoire commence.
On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une vois nous arrête. [1231f] « Ça ne nettoie rien, ton truc. Prends une éponge ! » On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ? « Ils sont nases tes tee-shirts ! » C’était une autre. « On ne veut pas de nazis ici ! » Qui donc nous parle ainsi ? « Tu es chiante à… » C’est avéré. Inutile de préciser auprès de qui ni à quoi. Cela n’apporte rien à l’histoire, ni à la démonstration. On dénonce sans désigner de coupable. On ne juge pas.
On pointe.
Empaler.
Épargner.
On va devoir trancher.
On reprend. « Ta… Tes… Ton… Tu… » Et tous les jugements péremptoires qui vont avec, points d’exclamation en prime. La violence. La brutalité. La vérité des idées toutes faites.
Judas ?
En quelque sorte.
— Mais Je n’ai rien dit, pour cette fois…
Judas, c’est donc Toi ?
On balance la clochette. Ce n’est pas l’heure du goûter.
Oublier.
Jeter.
On s’arrête. Le récit est terminé.
La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revient la rengaine. On essaie d’expliquer, le ton utilisé, la manière dont c’était dit, l’amour qui n’était pas là pour amortir, la bienveillance ignorée, le sentiment d’être jugée sur ce que l’on n’était pas, sur des détails sans importance, sur un mal-être qui nous était étranger, la sensation de payer pour autrui, de ne pouvoir être celle que les autres auraient voulue, la conviction d’une profonde injustice.
La liste compatit mais demeure incrédule.
Ne serait-il pas temps de se débarrasser de ces rengaines et aller vers autre chose ? Bien sûr, qu’il est temps et que l’on aimerait s’en défaire. Mais comment fait-on ?
Sortir.
Ce ne doit pas être si difficile. Cela l’a été mais le temps n’est plus le temps. L’espace non plus.
On se concentre.
On éternue.
On tousse.
Serait-on enrhumée ? Ce n’est pas ça. C’est la tarte aux fraies qui déborde de sucre et la Samaritaine de poivre.
Souffler.
Les bougies s’éteignent. Dans la pénombre, les souvenirs sont plus clairs.
On se gratte les pieds. On s’apaise. On comprend que l’on aimait les gentilles et que l’on désirait les vilaines. Drôle d’alternative. Aurait-on tout mis en œuvre pour ne pas aboutir ? Aboutir à quoi ? Aboutir vers qui ? On soupire encore. On est lasse. On ne peut pas s’attribuer toutes les erreurs.
Libérer.
Vivre.
On se croyait trop forte, parfois. On aurait dû réviser nos ambitions, savourer ce qui était sans espérer plus que le bonheur de l’instant. On n’a jamais rien gagné au loto. Question de probabilité. Et à l’amour ?
C’était trop compliqué.
Désirer.
C’était fugace.
Courir.
Mourir.
Le corps y est. On est là. On se sent fragile, d’un coup. Friable. Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive.
On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise. On sort un sac-poubelle. La liste se planque. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f] [132f]
On y joint la violence, le mal-être et la souffrance. On garde la folie. Il n’est pas temps que l’on cesse de flirter avec l’essentiel.
Divaguer.
On n’a plus peur de se perdre.
— Pour sûr ?
Pour sûr, Judas. Pour sûr. Gare à toi ! On y arrivera. [133f] [138d] [137d]

64.

Je voudrais avancer la main. C’est mon poing qui part. Stop ! L’injonction le retient. Je voudrais déplier mes doigts, présenter ma paume, offrir une caresse. Mon corps est de marbre, mon cœur plus froid encore. Est-ce que je respire ? Je guette mon souffle. La chair se brise à grand fracas. Je me tasse. Je m’effrite. Je veux tendre la main, vraiment. Je pousse sur l’épaule. Elle ne bouge pas. J’appuie mon avant-bras sur le flanc. Il n’obéit pas. Je veux déplier les doigts. Mes muscles se crispent comme pour s’assurer de n’en rien faire. Ils convulsent. Je me voûte. Je m’enroule. Je me ferme. Je suis une boule. Mon poing se venge. C’est tout mon corps qui porte le coup en uppercut. Il est si dur. Ça fait mal. Très mal. [135f] [139 d] [199f]

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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