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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-15 février 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 15 février 2012

 [198d] [128d] [193f]

58.

On est là depuis combien de temps ? Là dans le corps ou là dans le corps qui se délite ? On l’ignore et ce, quel que soit le point de vue que l’on adopte. On s’interroge sur ce qui va se passer.
On est sans crainte, mais on s’interroge.
Sortir.
Rester.
On oscille entre l’intuition que l’issue n’est plus très loin et l’éventualité de ne pas atteindre le but que l’on s’est fixé. On voudrait se forger une conviction.
On ne veut plus tourner en rond.
Faut-il changer la perspective, trouver une chignole pour percer un trou dans la paroi, placer le pétard sous la boîte de champignons et se planquer derrière la corde à linge pendant l’explosion ? On a cette histoire à raconter, avant, pendant, après. La liste s’impatiente. On a la Bible, aussi, à lire, le dictionnaire à éplucher. On a le rêve à recomposer. On a l’amour, celui qui est dans la lettre, que l’on doit braver. On a la tarte aux fraises à consoler, la tartine, pour se pendre, la poupée, à faire décoller. On à la foi peut-être, et Dieu qui ne craint pas d’affronter la paire de merguez. On a Jacques Lacan qui se cogne le poisson qui pue. C’est louable. On a… Il va falloir que l’on se décide.
Choisir. [195f]
Biaiser.
Ce serait trop facile.
On éternue.
On renifle.
On n’a pas envie de se moucher. On n’a de toute façon pas de mouchoir et les humeurs sont en plein amalgame, comme figées.
On doit reprendre les choses en main.
Renâcler.
On commence par quitter l’espace de l’entre-deux-fesses. On s’y sentait confinée. On n’a jamais aimé les ambiances carcérales même si l’on savait que ce n’était pas le décor qui posait la liberté.
Élargir.
Marcher.
Cela nous faisait tant de bien. Une amie surgit. La nostalgie nous gagne. On marche encore, jusqu’à revenir se placer sur le buste. Il est de moins en moins confortable mais la position est plus centrale. On a vue sur tout le corps. On a ouïe sur toute la boîte. Et même au-delà. N’est-ce d’ailleurs pas une voix que l’on perçoit à l’instant ? On rattrape l’oreille. On se la colle au tympan. [122f]
— La la la !
Il n’y a plus aucun doute : quelqu’un chante et, pour cette fois, ce n’est pas la clochette.
Est-ce la Samaritaine qui est revenue, toute dépitée de nous avoir plantée là, le clitoris en lambeaux et le cœur en berne ? Cela ne peut pas. Elle est comme sa cruche ; quand elle se casse, rien ne peut réparer le chagrin qui en résulte. C’est comme la colère. On doit la faire passer afin que la haine puisse surgir.
Puis disparaître à son tour. [120f]
Comme la Samaritaine. [120f]
— La la la !
Mais quelle est cette voix si ce n’est elle ?
— « C’est donc quelqu’un des tiens. »
Qui ?
On doit se concentrer, essayer de la reconnaître. Car c’est une femme, c’est certain. « C’est donc quelqu’un des tiens. » On croirait une réplique de cartomancienne. On rit. Ce n’est pas le moment. On ne voudrait pas perdre la lame. On pince les lèvres. On se gratte la nuque.
On sèche.
— La La La.
Est-ce l’amour qui de nouveau nous appelle ? Il n’est pas dit qu’il sache chanter, à moins qu’il ne faille des dispositions auditives particulières pour lui permettre d’exister.
Entendre.
Écouter.
C’est mieux dans l’ordre inverse. On s’en moque. Dieu est désormais dans notre camp et chacun sait qu’il reconnaîtra les siens. Voilà une affirmation pire encore qu’une prédiction cartographique ! On se trompe de registre. On range la boule de cristal. On sort la planisphère. La chair s’évapore. Le clitoris jette son capuchon. Il veut se déliter à visage découvert. Il n’a plus peur de rien, même pas de rebuter. Il en a de la chance ! La Samaritaine, elle, passait son temps en toilettes et parfums pour se faire gente, plaire, comme si la beauté avait rapport à l’amour, la popularité au bonheur.
Pire que cruche, elle était gourde !
On rit encore. On ne devrait pourtant pas traiter ainsi la Samaritaine. Ce n’est pas gentil. Ce n’est plus le moment de l’être. On doit tout dire, c’est établi, et raconter l’histoire, quelle qu’elle soit. La liste attend. Le corps est moins impatient. Il fond.
On a soif.
Puiser.
On s’assoit sur la margelle. Un figuier donne de l’ombre. On savoure l’instant. Une brise nous caresse la joue. L’azur nous illumine et nous inspire un sirop d’orgeat. L’’histoire devra dire que la vie était belle. Qui en doute à part la lettre d’amour ? Elle commence à nous agacer, celle-là. On sature de la menace qu’elle représente. On doit s’en défaire, quel qu’en soit le prix. Qu’aurions-nous à y perdre ? L’excitation ? Le désir ? Le sentiment ? Son illusion ? Peu nous chaut ! L’amour est dans la joie et, tant qu’à faire, autant se concentrer sur la dilection. On a tout à y gagner. Dieu, par exemple. Voire un peu d’éternité. Quant au désir…
Sublimer. [129d]
On va pêcher la lettre d’amour dans la cachette et on la déchire, sans regrets, sans remords. On n’a jamais compris la différence entre les deux et on n’a pas le courage de se pencher sur le dictionnaire. On regarde les morceaux de lettre s’envoler. Ils retombent les uns sur les autres, comme si les histoires voulaient s’agglutiner et ne faire plus qu’une.
Quelles histoires ? On s’y perd autant que l’on a pu s’y égarer.
Aimer.
C’est trop compliqué. On n’arrête pas de se le répéter. On devrait avoir compris, maintenant. Et renoncer. Mais c’est si simple en même temps. [121f] Il suffit d’y croire.
Espérer.
Allez ! Qu’est-ce que l’on a à craindre ? On le tente.
On est seule. Il n’est plus besoin de personne pour nous donner le change. [127d]
Aimer.
Pour la beauté du geste.
Aimer pour de rien. Aimer pour de vrai. On ne risque plus de souffrir. On ne risque plus de blesser.
Qu’est-ce que c’est chouette !
Là où l’on est, là où l’on va, on croisera au pire quelque fantôme ou quelque divinité. [124f] Sous chaque voile, on raconte qu’il se cache un joli visage.
On tire la bobinette, et le désir choit.
— La la la.
Et le désir choit. [126f] [131d] [196f]

59.

On soulève une paupière. On est lasse. On reluque les chocolats. On salive. Cela nous rappelle une histoire. La liste se précipite. Elle veut la connaître. On hésite encore. Elle est si peu invariante, si subjective. On devrait peut-être la garder pour nous. Cela présente le danger de ne laisser dans la boîte qu’un restant d’os et de chair, un corps sans mémoire.
Sortir.
Transmettre.
Cela vaut la peine d’essayer.
La liste jubile.
On raconte.
C’était une fille, pas encore une amie. Elle le deviendra. Elle était assise dans le fauteuil rouge. Il y avait un ballotin de chocolats posé sur la table basse. Il n’en restait que cinq ou six.
— On partage ?
J’ai dit oui.
Elle a mis le nez dans le ballotin. Je n’avais pas envie d’en manger à cet l’instant. Je l’ai laissé faire. Plus tard dans la soirée, j’ai repris la boîte. Elle avait croqué dans chacun des chocolats, laissant de côté une moitié estampillée de ses incisives. La démarche m’a surprise, choquée même. C’était un peu dégoûtant et pas très civil.
— Tu voulais que l’on partage ; je ne pouvais pas faire plus égal.
Qui a dit que le partage menait à l’égalité ? Cela pouvait se discuter mais cette amie en devenir était ainsi, pleine d’astuce et de sagacité. Et j’aimais ça. Je n’ai pas répliqué. J’ai mangé mes moitiés de chocolats et je l’ai embrassée.
Ça aussi, j’aimais.
Étreindre.
Caresser.
Voilà.
« C’est tout ? » s’exclame la tarte aux fraises.
Oui, l’histoire s’arrête là. Cette histoire-là.
La liste est déçue. On en est désolée. Chacun reprend sa place. On les regarde s’installer et on reste à l’endroit où l’on était, à une encablure du plexus. On est mélancolique. On l’aimait, cette fille-là. Et quelques autres, aussi. Pas toutes. Pas celles qui nous ont blessées. Pas celles, brutales et insistantes, qui ont voulu faire de nous le jouet de leur solitude et de leur mal-être. Surtout pas celles-là. Elles n’avaient pas le droit. On aurait dû les détester d’emblée, comme on détestait les vampires et les infirmières qui nous pompaient le sang, parce qu’elles étaient comme eux, voraces, avides de notre joie.
Abhorrer.
C’était contraire à notre idée d’aimer.
Haïr.
Honnir.
On n’aurait pas dû s’en empêcher. On n’aurait pas dû se croire responsable. On ne l’était pas. On a été maladroite. On a été impuissante. On ne savait pas faire face à la violence. On ne savait pas esquiver les coups que l’on n’attendait pas. On ne savait que riposter et se mettre en colère.
Crier.
On ne comprenait pas pourquoi la molestation s’en mêlait.
On avait peur de la blessure. On se recroquevillait. On rapetissait. On perdait la joie. On contestait la foi. On montait le son de la musique. On mettait un oreiller sur notre tête. On suffoquait. Mais toujours on entendait comme une sorte de rengaine, un refrain qui n’en finissait pas.
— La la la.
Non, un autre. [130d]
— Tralalère.
Oui, celui-là. Celui qui dénigre. Celui qui harcèle.
Fuir.
Que faire d’autre ? On n’avait pas envie de batailler et il fallait coûte que coûte garder pour soi le sang qui coule, fluide, rouge, dedans, dedans nos veines, dedans le cœur jusqu’à oxygéner l’âme. Sauver sa peau. On préférait l’avoir douce plutôt que dure. On l’enduisait chaque matin de crème odorante. On aimait sentir bon. On aimait celles qui aimaient ça et exaltaient notre joie.
On aimait.
On aime. Autrement, cette fois.
Sortir.
On saura. [197f]

60.

Ma gorge se noue, comme pour retenir un hoquet qui ne viendra pas. Mes joues se creusent. Mes dents se serrent. Mes poumons se figent. Je me tends. Ma langue se colle à mon palais. Quelque chose opprime mon larynx à moins que ce ne soit quelque chose qui l’obstrue. Une boule. Une lame. Je l’ignore. L’air manque. Je respire fort. Cela ne suffit pas. Je tangue. Je pourrais vomir, éjecter la matière létale. Je refuse. Je n’aime pas le goût de la bile. Je déglutis. Mon larynx se serre un peu plus. Mon estomac vrille. J’attrape une bouteille d’eau à bulles. Il faut que j’éructe au risque de régurgiter. Une gorgée ne suffit pas. J’en avale trois. Je fais une pause. Deux autres. L’air remonte. Je m’approche du lavabo, au cas où. La précaution est inutile. Le renvoi n’emporte rien avec lui. C’est bien. Je le regrette pourtant. Mon estomac souffre. Il enfle. Le mal y sommeille encore, l’occlut, le gave. Est-ce moi qui le retiens ? Non. Ce ne peut pas. Il n’est pas à moi, pas de moi, juste en moi, enfoui là par je ne sais qui au nom de je ne sais quoi. Je dois le chasser, l’occire. Je le vois. Il ressemble à une touffe dont les poils s’accrochent à la paroi. Il est comme un monstre qui remonte ras la gorge. Je veux qu’il se dissolve, pas le sentir passer dans ma bouche, corrompre le suc du bonheur que je garde sur la langue. Je le noie d’une nouvelle lampée. Les bulles flottent à la surface. Ne pourraient-elles pas se glisser en dessous et chacune prendre leur part. Mon larynx est noué à présent. Plus rien ne passe ; ni dans un sens, ni dans l’autre. Je dois faire quelque chose. J’ouvre grand la bouche. Une goulée d’air descend jusqu’au ventre. La boule de poil suit. Quel bonheur ! Je pète. [129f] [132d]

61.

On reluque de nouveau les chocolats. Ils sont en fin de compte plus appétissants que la Samaritaine.
On y croit.
Croquer.
Le sucre nous fait tourner la tête. On est décidément prête à croire n’importe quoi. La tarte aux fraises entame une danse du ventre, pâte nue. Jacques Lacan se marre. On s’accroche au couteau suisse.
Sortir.
On salive de plus en plus. L’appétit est intact même si le désir est en panne et si la chair se tasse au fond de la boîte. On y occupe de plus en plus de place, en proportion. On s’en étonne. On n’avait pas imaginé ça. Ne sortirons-nous donc d’ici qu’une fois le corps totalement réduit à l’état de poussière ? On l’ignore.
On ne s’affole pas.
On est là.
On y restera autant que cela doit. [127f]
Demeurer.
Attendre.
Il n’est de toute façon pas envisageable de faire le chemin à rebours.
Prenons un exemple. La Samaritaine a raté la queue du Mickey ; tant pis pour elle. Elle a laissé passer sa chance et, à présent, on ne voudrait pas qu’elle revienne.
Regretter.
Jamais.
Il est de toute façon impossible d’inverser les chronologies et l’on est si loin désormais du temps mathématique. On a trouvé la joie. On s’y applique. On est bien. On s’y emploie. La suite viendra. On se gratte quelques instants les pieds. On réfléchit à la tournure que prennent les événements. On incline la tête sur le côté gauche. L’oreiller vient à la rescousse. On s’y repose. On caresse la joue du dictionnaire. Une clochette tinte. C’est l’heure du goûter. On mangerait volontiers la paire de merguez, avec de la moutarde dans le pain.
Mordre.
Débiter.
On doit tout dire, on l’a promis, même dire que l’on a aimé les tartines enduites d’une trop fine pellicule de compote industrielle quand on était en colonie de vacances avec les Œuvres laïques. Dire que l’on a maudit, aussi. Pas la tartine, ni la colonie, ni les Œuvres, encore moins la compote laïque, plutôt la Samaritaine, elle, les autres, ses semblables.
On a eu peur.
On a eu froid.
On a été abandonnée, bafouée, blessée, méprisée. On n’a pas aimé ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence. [133d] [198f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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