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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-9 février 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 9 février 2012

 [195d] [122d] [120d] [119d] [191f]

55.

On éteint la cuisson des carottes. On couvre, sans égoutter. On ferme un œil. Puis l’autre.
Rêver.
On est sur une île. C’est la guerre. On doit se cacher. Les Allemands sont partout. On erre de fossés en troncs d’arbre. On est à bout. On ne sait plus où aller. Alors on s’assoit sur les talons au bord de la route, et on mange des bonbons. Des soldats patrouillent. Ils ne nous voient pas. On reste là. On se gave de friandises. On dirait que cela nous rend transparente à cette armée qui a envahi l’île. Une voiture s’arrête. Ce sont des Japonnais. On monte à l’arrière, coincée entre deux grands gars assez costauds. Deux autres sont à l’avant. La voiture roule jusqu’à une entrée de parking sous un immeuble, de ces parkings auxquels on accède par un ascenseur. On reste dans la voiture. L’ascenseur nous emporte. Arrivé en bas, on emprunte un escalier, puis une échelle de corde, et tout au fond du fond il y a une grande salle, immense, peut-être infinie. Des gens sont assis, des milliers de gens, serrés pires que des poissons qui puent dans une boîte de champignons. Et pourtant, on trouve tout de suite une place. L’homme à côté de nous nous sourit. On est sauve.
Vivre.
Loger.
La poupée nous tire par la manche. Elle nous réveille. On secoue la tête comme un animal qui s’ébroue. On est contrariée par son intrusion dans le rêve. On la rudoie.
Elle s’excuse. Elle voulait juste que l’on raconte une histoire.
On baisse d’un ton.
C’est vrai qu’on l’avait promis. On demande un répit. On veut retourner dans le rêve. On racontera l’histoire ensuite. On le jure. On est si bien, là, au milieu de ces gens assis les uns contre les autres, agglutinés sans pour autant qu’ils ne soient collés. L’espace de chacun est respecté.
On est vraiment bien.
On est en sécurité.
Et chose plus étrange encore, ce sont des Japonnais qui nous ont sauvée des Allemands.

56.

On voudrait retenir le rêve, que la vie lui ressemble. Ou la mort.
Qu’importe !
On ne va pas se laisser embarquer dans des détails.
Sortir.
On enfile un kimono. On salue le tapis. On écoute la consigne. « Sasae tsuri komi ashi. » Le mot est joli. La prise est redoutable.
On prend la garde. On tire sur la manche, bien à l’horizontale. On bloque le pied, plante sur la malléole. On pivote. Uke tombe. Son bras fouette le tatami. On le suit au sol. Il nous retourne comme une crêpe. On est coincée. On tente l’écrevisse. Uke appuie de tout son poids sur nos côtes. Ça craque. On s’en moque. On aime le corps à corps, sentir la compression des chairs, éprouver son souffle, son odeur. Cela nous rappelle… Oui ! cela nous rappelle…
« Mais quoi donc ? » crie la poupée.
On hésite.
Est-elle en âge d’entendre ce que l’on aurait à raconter ? Et le restant de la liste ? On ne voudrait choquer personne, surtout pas Dieu dont chacun sait qu’il a la morale pudibonde.
— C’est bien mal Me connaître.
Judas… Tais-toi.
On est fatiguée de tes remarques acerbes. On n’a plus même la force de hausser les épaules. On a soudain besoin de silence et de repos. On s’allonge sur le dos. On respire lentement. On baisse à nouveau les paupières. On pose les mains sur le ventre. Hara. On cherche une image. On aimait faire basculer l’esprit au cœur d’un rêve érotique pour s’endormir. On puise dans nos souvenirs. On croise une vague représentation de la Samaritaine, son boléro noir, sa jupe rouge, ses bas résille et sa culotte en chiffon de comptoir. [121d]
On doit confondre. Elle ressemble à Carmen.
— Prends garde à toi !
Mais Dieu, je t’aime.
On déraille. Voilà que l’on prend Judas pour Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. [118f]
Dériver.
Il nous faudrait un canot, ou une bouée de sauvetage, un rondin. On n’a rien de tout cela. On est au milieu de l’océan. On maintient comme l’on peut la tête hors de l’eau. On nage. On rame. On flotte sur les illusions.
Botter.
Si seulement on faisait une touche, il se passerait enfin quelque chose, ceci ou cela, qu’importe ! pourvu que ce soit doux, tendre, bienveillant. Si seulement… Il y a eu tant de choses qui sont passées sans qu’elles ne soient ainsi, tant et tant que l’on pourrait craindre que l’amour ne s’y résume.
Souffrir.
Il n’en est plus question.
Aimer.
Jouir.
On ne veut nulle autre addition. On paie la note. On quitte la table sans laisser de pourboire. On enfile une paire de solaires. On gaine. On ouvre les épaules. On sourit. On avance au milieu de la route. On repère un jardin public. On y entre. On tourne autour de la lettre d’amour. On hésite encore à la lire. Elle renferme une telle quantité de malentendus et de blessures ! Et d’amour, aussi. De désir plutôt. D’excitation. Comment ne pas confondre les trois ? On n’a pas la réponse à cette question. On en appelle au clitoris. Il est incapable de se prononcer, ratatiné qu’il est sous son capuchon. La vulve alentour n’en mène guère plus large. On frotte un peu avec l’oreiller. On fait trois vœux que l’on garde secrets. Rien ne se passe. La pompe à cyprine est hors service. Il va nous falloir trouver une autre source de jouissance. Tant va à l’eau…
Foutue Samaritaine ! Elle est partie, envolée et le désir avec.
On invoque le secours de la Bible. Elle suggère le Cantique des Cantiques. On lit. C’est cochon ! La vachette proteste. Elle ne veut aucune concurrence animale. On la rassure. Carmen a embarqué la Samaritaine qui de toute façon ne nous a jamais désirée.
— Salopes !
En effet.
La vachette se rassoit et s’endort sur sa position dominante, cocarde en berne. On l’observe. Elle nous inspire un retrait stratégique. On choisit de se planquer dans l’entre-deux-fesses. C’est exigu et fétide mais il y fait bon. On va pouvoir se refaire une santé jusqu’à recouvrer le désir, la joie. Les deux vont si bien ensemble… La chair soupire.
Jouir.
Sortir.
Ce n’est pas l’envie qui nous manque. C’est quoi alors ? Quelque chose comme un ressort.
Sauter.
Tel le diable qui jaillit de sa boîte ? [117f] Encore faudrait-il que le couvercle se soulève au bon moment.
— Il se soulèvera.
Qu’en sais-tu, Judas ? Quand sais-tu ?
— Je sais. Écoute-Moi.
Qui fait donc derechef tinter cette satanée clochette ? C’est agaçant.
On regarde au loin. Il n’y a personne. On est seule dans la boîte avec la chair qui se délite et les éléments de la liste qui attendent l’histoire. On est seule. À moins que… [124d] [123d]
Aimer.
On y est. [119f] [192f]

57.

Mes mains se posent sur mes cuisses. Mes épaules prennent le large. Mon souffle m’enveloppe d’une étrange passion. Mon ventre se creuse. Mes abdominaux dessinent un cône qui guide l’influx nerveux à ras de pubis, juste à l’endroit où la vulve prend naissance. Un filet de chair s’écoule dans le mouvement. Il transmet une quasi-chaleur au clitoris et mes petites lèvres chuchotent, prêtes à s’embraser en répons. Une courte irritation affleure. Va-t-il falloir que ma main s’en mêle pour que la chair jouisse de l’incendie qui court ? Ce serait vain. La pulpe fait mine de s’enflammer alors que mon sexe est transi. Mes nymphes sont livides. Une urtication accessoire se fait passer pour une effervescence. Je souris, du dépit au creux de la gorge. Mon corps se trompe sans être dupe. Le périnée se crispe d’un coup sec comme pour ferrer le gland et que se soulève le capuchon. Rien n’y fait, pas même une pensée vagabonde. Mon sexe brûle sans fondre. Il réclame une caresse, un baiser, une attention. Il invente. Tout cela est inutile. Je dois y mettre un terme avant que surgisse une démangeaison. Je ramène ma vulve à la raison d’une petite claque bien ajustée. La pensée s’échappe et se vide de toute substance libidinale. La brûlure s’estompe. Elle drope du côté du ventre, en passant par le pubis. L’estomac l’engloutit. Je me fige un instant, inquiète de la suite. Je respire enfin. L’oxygène me gave et me ravit. C’est terminé. Mon corps est figé dans une drôle de posture. [126d] Je suis frigide, mon entre-deux-cuisses simplement dévoué à la miction. [123f] [128d] [193f]

58.

On est là depuis combien de temps ? Là dans le corps ou là dans le corps qui se délite ? On l’ignore, et ce quel que soit le point de vue que l’on adopte. Cela n’a de toute façon pas d’importance. On s’interroge toujours sur ce qui va se passer. On est sans crainte, mais on s’interroge.
Sortir.
Rester.
On oscille entre l’intuition que l’issue n’est plus très loin et l’éventualité de ne pas atteindre le but que l’on s’est fixé. On voudrait se forger une conviction tant on a parfois l’impression de tourner en rond. Faudrait-il changer la perspective, trouver une chignole pour percer un trou dans la paroi, placer le pétard sous la boîte de champignons et se planquer pendant l’explosion ? On a cette histoire à raconter, avant, pendant, après. On a la Bible à lire, le dictionnaire à éplucher. On a le rêve à recomposer. On a l’amour, celui qui est dans la lettre, que l’on doit braver. On a la tarte aux fraises à consoler. On à la foi également, et Dieu qui ne craint pas d’affronter la paire de merguez. On a Jacques Lacan, aussi, qui veut bien se cogner le poisson qui pue. C’est louable. On a… Il va falloir que l’on se décide.
Choisir. [195f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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