[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V04-26 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 26 janvier 2012

 [188d] [107d] [186f]

50.

Une crampe perce mon flanc. Elle entame le haut du ventre, passe sous les côtes et se termine dans le gousset, côté gauche. Je serre les dents. C’est pire. Elle vise le plexus. Je remplis d’air mes poumons, lentement, sûrement. J’arrête aussitôt. La contraction s’est transformée en lame à double tranchant. Elle lacère tout ce qu’elle rencontre, transperce la poitrine et poursuit ses assauts jusque sous mon sein gauche. Elle traverse de part en part le buste et atteint l’omoplate. Mon cœur cesse de battre. Mon sang se fige. Mes alvéoles se bloquent. Je laisse échapper un pâle soupir. Je crains de bouger et que la lame me blesse à mort. Je dois me lever pourtant, marcher, plonger la main dans ma poitrine et extirper de là le nerf qui transporte la douleur.
Je n’ai plus la sensation d’inspirer. J’expire par à-coups en jouant des tressauts de l’élancement. Chaque passage de l’air le ravive. Je dois le surprendre si je veux l’occire avant qu’il n’ait ma peau. Je gonfle les joues. Je tire un coup sec sur mes épaules, vers l’arrière. Le nerf couine. Mon cœur repart. Le sang flue de nouveau. Je tire encore. La crampe bande l’estoc et fend le muscle cardiaque sur toute sa longueur, rebondit de côte en côte et découpe le fond de mon estomac. Un cri s’échappe de ma gorge. La bouffée d’air agit en contre-feu. La contraction recule. Je profite de l’avantage. J’envoie autant d’air que poumon peut. Elle tente un dernier assaut et lâche enfin prise. La douleur s’effrite d’abord, puis s’effondre. La chair y survit. L’oxygène circule en toute quiétude. Le sang l’amène au cœur. Mon corps s’apaise. Je tire la langue et souris. Pour de bon.
 [125d] [113d] [110d] [108d]

51.

On creuse encore sous l’œil amusé de la vachette. Sa cocarde danse entre ses deux oreilles. Elle paraît sourire. Va-t-elle se mettre à parler ?
Ruminer.
Voilà qu’elle prend ses aises ! On lui restitue aussitôt sa corne et on la remet à sa place, pointe sur l’envers. [103f] Cela lui donne un air de bouc amoché. La vachette s’en émeut. Elle rétorque qu’elle ne porte pas de barbiche et que sa cocarde est fort jolie contrairement à la couronne de péchés que se trimballe le bouc. Ce n’est pas faux. Elle veut d’ailleurs bien nous la prêter, si cela peut nous aider à nous sentir plus en gaieté. On la remercie. On n’a jamais associé la joie au colifichet. On la situait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On préfère. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça : vingt-cinq. Il y a aussi les quelques souvenirs qui traînent encore de-ci de-là. Doit-on leur mettre une assiette ? C’est inutile : ils s’autoalimentent. On soupire. On arrache la perfusion. On passe à table. Une lumière nous éblouit. On baisse les paupières. Cela ne suffit pas à l’éteindre. On essaie de monter la main en visière. Quelque chose nous en empêche. Quelqu’un ?
Parler.
On doit tout dire.
Raconter. [187f]
Chacun prend place autour de la table et s’installe confortablement. Dieu sert la soupe. On mange en silence. La tarte aux fraises se propose en dessert. On décline son offre. On préfère la garder dans la liste et que chacun suce l’os de son choix le temps que l’on raconte une histoire, une belle histoire, une histoire un peu magique, une histoire qui va nous faire rêver.
Cela s’est passé dans un train, à l’époque où l’on voyageait de nuit, ces trains peints en vert sombre, juste avant que la SNCF ne mette en service des wagons sans compartiments.
Orange. Des wagons aux portes orange.
On prenait une couchette. Parfois, on s’y allongeait dès le départ pour lire de bout en bout un SAS ou un San Antonio empruntés à la bibliothèque de papa. D’autre fois, on restait longtemps dans le couloir, à fumer des cigarettes, seule ou avec des voyageurs qui n’avaient pas plus envie de dormir. [105f]
Discuter.
Ou se taire.
On pouvait rester des heures debout nez écrasé contre la vitre de la portière à tenter de percer la nuit pour savoir où l’on était. La vitesse du train ne nous y aidait pas. Alors on formait des hypothèses en fonction de l’horaire et de ce que l’on savait des gares traversées. Voir dans le noir à cent vingt kilomètres-heure. On était comme ça. On aimait bousculer les frontières comme ce jour où l’on a rencontré un Polonais. On s’est installés sur la plate-forme pour parler, en anglais. On ne parlait pas vraiment anglais. Il en aurait fallu plus que cela pour que l’on reste silencieux tant on avait envie l’un l’autre de faire ce voyage ensemble, puis se quitter après, ne pas vraiment se connaître mais s’en souvenir un jour. Ni plus, ni moins.
Ce jour est arrivé.
Veiller.
On y est.
On se souvient de cette nuit passée alors que l’on ignore le contenu de notre conversation. Elle nous évoque un moment simple, un moment de partage. On a bu dans la même bouteille peut-être, mangé les mêmes friandises, ri, chanté. On ne sait plus. À moins que cela n’ait jamais existé.
Il a existé.
Il était Polonais.
On était dans un train.
On en est sûre. On garde l’image du passage à soufflet, des voies qui défilaient dans les interstices, du bruit qui couvrait nos paroles.
Quoi d’autre ? Le train roulait vers… Paris, sans doute. Rome, jamais. Les lois du rail ne sont pas identiques à celles des chemins fussent-ils de traverse. Est-ce parce que tous les wagons qui sortent de la mine mènent en Pologne ? On avait projeté avec Sarah d’aller là-bas nous recueillir dans les camps. On a fait une cagnotte pour cela, grâce à Dédé et à la vente de livres que d’autres livres avaient supplantés.
Est-ce que l’on y est allées ? On ne sait plus.
On ne sait pas.
Oublier.
Revivre.
La mémoire part en vrille en même temps que le cerveau se dessèche. On sort une pelle et une balayette. On rassemble la poussière. Quel joli petit tas ! On dirait des cendres.
Sortir.
Si les souvenirs font défaut, il va y avoir urgence.
On sait pourtant que l’on n’y est pas. Et la belle histoire, où est-elle ? Elle est du côté du Polonais assis sur la plate-forme, simple, sobre et qui laisse la trace indélébile d’un moment de joyeux partage. Elle est dans la vie qui résiste à toutes les injures, dans l’humanité capable de survivre à ce qui va au-delà du pire.
C’est l’histoire de… C’est notre histoire. Quel dommage que l’on ne soit pas en mesure se la rappeler ! Peut-être pouvons-nous la retrouver si on la chance qu’elle soit écrite quelque part, dans un livre, par exemple. Comment vérifier ? On les a tous vendus. On regarde la liste. L’histoire n’est pas là non plus. Et dans la lettre d’amour ? On ne va pas vérifier ; on craint d’y perdre de nouveau la joie à une autre histoire qui ne serait pas celle-là.
— Et la foi !
Quel est le rapport ?
— Le Polonais.
Ah ? [107f]
On se gratte le menton. Un bouton est apparu, une grosse pustule, plus grosse encore que l’horreur qui souille à jamais l’enfer. Le sang. Les larmes. Le feu ! Non ! pas le feu. On veut pourrir, pas brûler ! On veut avoir le temps d’aimer, encore et encore ! C’est au feu de recouvrer la joie ! Il a trop souvent failli ; il doit être restauré dans sa pureté. Purifier le feu, l’absoudre de l’autodafé.
Enflammer.
Le pétard sous la boîte de champignons se sent visé. Il est ému. Il réclame une pause pipi ! On la lui accorde. Les autres y vont, même Dieu. On reste seule. La pause dure. Sont-ils tous partis ? On n’y croit pas ; c’est un truc de gosses, ça, de se débiner du côté des toilettes juste au moment de la vaisselle. On rit. On les entend, là-bas, qui regardent voler la boîte de champignons et décoller le nichon. Oh ! la belle bleue. On ramasse les miettes laissées sur la table. On met la vaisselle à tremper dans l’eau chaude avec quelques gouttes de dégraissant surpuissant. Il faut que ça mousse ! Dieu revient nous proposer de tenir le torchon. On accepte. On a envie de le brancher sur la question de la joie.
— La question de la foi ?
Judas ! tais-toi. C’est à Dieu que l’on s’adresse.
— Mais c’est Moi !
Encore cette clochette ?
On rince. Dieu essuie. La pile d’assiettes tangue. On dirait la tour de Pise. Le couteau suisse y grimpe. Il se jette dans le vide. La Bible l’attrape au vol. Le gros bouton se dégonfle. La liste réclame un peu de repos et une histoire plus drôle que celle du Polonais.
Elle n’était pas triste non plus.
Dormir.
On est d’accord. On va lire une histoire.
Ils reviennent, tous, affamés de tendresse et de poésie. Ils s’installent autour du poumon droit. Dieu sert une infusion et le dictionnaire s’ouvre sans prévenir.

« Liqueur ».

Vite ! on le referme. Il ne faudrait pas que ce mot-là s’efface. On va en avoir besoin pour assouplir la chair et façonner la joie. [108f] [109d]
Pétrir.
Et coller deux merguez dans le pain.

52.

Je tire sur les jambes. Elles remontent. Mes cuisses se posent sur mon ventre. Mes paumes prennent appui contre le sol. Mes jambes repartent. Mes bras s’étarquent. Un jet d’air fuse sans que ma bouche ne s’ouvre vraiment. Il est puissant, inattendu. Inquiétant. Je me concentre sur la contraction de mes abdominaux. Je grimace. Je compte les mouvements. Mes genoux reviennent. Ils repartent et de nouveau l’air fuse entre mes dents. Je dois les écarter pour laisse passer le flot tant il paraît incompressible. L’air vicié transporte autre chose que du carbone. Il y a là comme une lave. Non, c’est un ver, un serpent, une bête que mes poumons chassent. J’en ai presque la nausée.
L’air flue et flue encore. Mon larynx se fige. Il gonfle. Ma glotte explose. Mes lèvres se dilatent et partent en cul de poule. La douleur me porte à la crispation. Mes jambes redescendent. Mon torse se détend d’un coup. Je respire. Une bulle de salive accompagne l’écoulement. Mes poumons, d’un souffle rauque, dégazent. Je m’essouffle. Je continue en rythme les mouvements. Je compte. J’irai jusqu’à vingt et qui sait, l’intruse sera-t-elle totalement expurgée. J’y suis. Je m’effondre. Je respire plus librement. Quelque chose gît encore sous le plexus. Mes muscles sont cuits. Demain. Demain. C’est la bête qui expire.

 [116d] [116d] [115d] [114d] [116d] [188f]

--------------

[188dDébut-2012:01:26

[107dDébut-2011:08:18

[186fFin-2011:01:24

[125dDébut-2011:09:20

[113dDébut-2011:08:30

[110dDébut-2011:08:23

[108dDébut-2011:08:20

[103fFin-2011:08:11

[187fFin-2012:01:25

[105fFin-2011:08:14

[107fFin-2011:08:18

[108fFin-2011:08:20

[109dDébut-2011:08:21

[116dDébut-2011:09:05

[116dDébut-2011:09:05

[115dDébut-2011:09:02

[114dDébut-2011:09:01

[116dDébut-2011:09:05

[188fFin-2012:01:26





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.