[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V04-25 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 25 janvier 2012

 [187d] [106d] [105d] [104d]

46.

Aimer.
On y vient.
On doit d’abord retrouver la joie. Où est-elle cachée ?
Sortir.
Aimer.
C’est vraiment compliqué.
On cherche.
— Bon ch… !
Pan !
Judas est mort. On est tranquille. Enfin. On peut continuer.
Chanter.

« Où est ta vie, quelle est ta voie ?
« Source de vie, source de joie. »

La la la.
Moduler.
Deux bémols à la clé.

47.

Les mots forment un flot qui me submerge sans que je ne puisse contrôler l’émotion qu’il transporte. Je ferme les bras contre mon ventre, les doigts raidis sur le tissu de mon pull. Je rentre la tête dans le cou et le cou derrière la poitrine. Je me tasse ; j’encaisse, une boule au creux de l’estomac, un étau qui ralentit le débit d’air dans mes poumons. Je ne veux pas que la bordée m’emporte. Je dois faire front et rester, là, soudée. J’attends, l’œil en coin, prête à cueillir un signe qui briserait la lame. J’y crois. La pression diminue. Mon dos se décolle du fond du siège. Ma tête pointe l’arrondi de ses oreilles. Mon ventre s’emplit d’air. Le flot prend des allures de kermesse. Il cherche encore le chemin de l’apaisement.
J’attrape un stylo. Il sera le truchement de mes émotions. Une orthèse. Il court sur le papier et libère dans sa course l’étau qui comprimait mes poumons. La boule s’envole. Les phrases rigolent. Ma main note, frénétique, les idées à la volée. Mon sourire s’étend. Mon souffle prend de l’ampleur. Ma peau transpire l’émotion. Un voile me protège. La gravité décline. Les mots filent plus vite encore. Un crampe me meurtrit le bras. Je résiste. Je ne veux pas m’arrêter tant que le flux sera pulsatile, ne pas sortir de sous la cascade avant d’être trempée, et que l’encre scelle la félicité.

48.

On jette un œil alentour.
Rien.
On regarde mieux. Toujours rien. On consulte la liste. La couette suggère que la joie fricote avec la lettre d’amour, bien planquée derrière un amas de chair gluante d’humeurs et de matière fécale. Ce n’est guère ragoûtant. La tarte aux fraises retient un hoquet et part en vrille. On la remet à plat. On en aura besoin pour reconquérir la joie, ce qui nous expose à récupérer la lettre d’amour. Ou l’inverse.
On préfère l’amour à la lettre.
On hésite.
C’est regrettable. On ne peut pas toujours tergiverser en attendant qu’il se passe quelque chose, ce d’autant moins que, là où l’on est, même le Ciel aurait du mal à nous tomber sur la tête. [100f]
Oser.
On s’y risque.
Creuser.
C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On sort une paire de gants. On ne voudrait pas se salir les mains dans la fange. On fouille. La vachette, toujours aimable, nous prête une corne. Ça creuse plus profond que la corde à linge, même si on lui adjoint l’échelle et la chaussette. Ça laisse des traces aussi. [101f] La chair est blessée. On en est plus que désolée. On s’excuse de la profondeur de l’entaille. La chair est surprise de notre affliction tant le sillon que l’on a creusé n’est rien à l’aune de sa putréfaction en cours. Dans ce cas…
Quand même. Ce n’est pas bien de blesser la chair.
Ce n’est pas bien de blesser tout court.
C’est comme pendre. Et tuer.
Décapiter.
Le dictionnaire rigole encore. L’oreiller frémit et la chair nous assure une nouvelle fois que l’on n’a rien fait de malsain ni de condamnable. C’est gentil. Toutes les absolutions sont les bienvenues même si on les sait, à l’instar du paradis, artificielles. La chair continue en expliquant que le bien et le mal ne sont plus ce qu’ils étaient et que ce qui meurtrissait avant n’est ici qu’une infime éraflure. On ignorait que la chair fût si sage. C’est nouveau. On ne discute pas. C’est nouveau aussi. On préfère se concentrer sur la fouille en cours.
Piocher.
Jaillir.
Et tourner la manivelle jusqu’à ce que l’amour transpire de la lettre et se pose contre le sein de la Samaritaine.
Rêver.
La joie n’est pas loin.
On fourre la tête sous ses jupes. On savoure les mots qu’elle tait mais que l’on a tant envie d’entendre. On enfile un kimono. On noue la ceinture comme sensei nous a appris. Il est là, debout, tout en sobriété. Sa main se pose au moindre déséquilibre. Sa voix nous guide. [98f] On écarquille les yeux. Une drôle de lumière éclaire le sable de l’arène. On entend quelque chose. Une autre voix peut-être. Non, c’est une boîte à musique. On l’ouvre. Ce sont des chocolats ! On nous a offert des chocolats. On croque. Un filet de cacao coule le long de nos papilles et le sucre circule dans nos veines.
On salive. On s’essuie la bouche d’un revers de poisson qui pue. L’effet du magnésium est immédiat. On se sent belle. On se croit forte. On lévite. On jette la Bible à la face du dictionnaire. On va conquérir le monde du seul rayonnement de notre aura. Le monde et l’amour, la joie ; l’ivresse. On sera, samouraï.
Vaincre.
On est prête. On sait où l’on va, désormais. On se relève d’un coup.
« Boum ! »
Dommage. On avait oublié que l’on était dans la boîte. On s’est fracassé le crâne contre son couvercle. Sensei nous donne une poche de glace. La douleur n’est pas si vive. Le dépit domine.
Sortir.
La joie n’y suffit pas.
Que manque-t-il ? La liste n’en dit rien. La lettre d’amour non plus. Reste la boîte. On se cogne à nouveau à son couvercle, pile au niveau de la bosse. La chair ne plie pas. Elle est si solide, maintenant qu’elle part en lambeau. Avant, elle était contuse à la moindre éraflure. Toujours, il fallait la chérir, la consoler, la nourrir, la caresser dans le sens du poil, lui donner de quoi asseoir son intégrité. Elle s’aimait en un seul morceau, sans coupures, lisse, entière. Elle formait un corps. Et après le café, elle réclamait deux carrés de chocolat, ou le double.
Des chocolats ! C’est si précieux.
C’est si essentiel !
Peut-être est-ce cela qui manque ? On les ajoute à la liste. [102f] Qui nous les a offerts ? La Samaritaine rougit. La poupée, elle, nous envoie des fleurs. La corde à linge préfère se taire ; elle ne fait jamais de cadeau, même quand elle en pince pour quelqu’un. Ce n’est pas son style. Elle aime la brutalité plus ou moins feinte. C’est dommage qu’elle soit ainsi. On devrait peut-être la retirer de la liste.
Elle proteste. C’est juste un genre qu’elle se donne.
Et alors ? Ce n’est pas agréable, la brutalité ; c’est méchant et fort déplaisant. Elle en convient et promet de faire attention. On lui suggère d’opérer plutôt une métamorphose. Elle réclame le concours de Jacques Lacan, grand zoologue s’il en est. Il est en vacances ; son répondeur la renvoie sur le couteau suisse. Elle se coupe. La Bible la suture. On revient à la case départ. On lance les dés. On tombe sur une oie sauvage. Elle a de jolies plumes. On ne la connaît pas. Cela tombe bien. On aime découvrir.
Déshabiller.
Rougir.
On fouille encore. Entre deux replis de côlon, on récupère enfin une certaine joie. Est-ce la bonne ? Elle a pour elle de gésir au fin fond du magma. Elle a contre elle d’être un peu trop propre pour y avoir vécu longtemps.
Et la lettre d’amour, où est-elle ?
— Je suis là !
Quelle tourte !
Non, ça, c’est la Samaritaine. Elle file un mauvais coton avec la tartine. On va devoir sévir. On ramasse la liste. On l’emballe dans le linceul et on cale le tout entre les fesses. Cela leur redonne un coup de jeune. Ce n’est pas si mal. On croque à nouveau un chocolat. Il nous invite à chercher encore la joie. On gratte la chair. On fouille. On taraude. Elle s’éparpille. Elle se répand. Et le poisson qui pue sort un briquet pour allumer une bougie.
Ce n’est pourtant pas notre anniversaire.
On souffle. On n’est pas au bout de nos peines. On doit biner encore, trouver la joie, la bonne, cette fois, et la lettre d’amour, glisser quelques doigts dans la culotte de la tarte aux fraises et branler le couvercle pour qu’il se soulève. Chouette ! On va se faire la belle.
Sortir.
Jacques Lacan s’attaque déjà à l’opercule. La Samaritaine écarte les cuisses. La poupée l’imite. Le nichon exige un retour à la décence. La Bible lui met une claque. Les esprits s’échauffent. On en appelle au calme. Il revient. On grimpe à l’échelle et on regarde de l’autre côté du mur si la boîte de champignons a atterri dans le poulailler du voisin. On ne l’y voit pas. Cela ne veut pas dire qu’elle n’y est pas.
Et les poules, où sont-elles ?
À confesse.
Et la lettre d’amour, alors ?
Elle sommeille au cœur de la joie. À moins que ce ne soit l’inverse. La chair s’en nourrit. Elle se délite sans que le corps ne se dissolve. On s’y ancre. On le sait. On vient d’ouvrir une voie. Jacques Lacan peut lâcher l’affaire. On ne sortira pas par le haut de la boîte.
— Par où, alors ?
C’est trop tôt pour le dire, Judas. Et puis tu ne comprendrais pas.
— La traîtrise n’est pas toujours le lot des imbéciles.
Tu as raison. Ce peut même être le contraire.
Alors, dis-moi, mon Judas qui veut tout savoir, l’amour, c’est le lot de qui ?
C’est l’affaire de quoi ?

49.

Dis, Judas, pourquoi tu ne réponds pas ?
— Parce que tu me fais taire.
Judas ! Ce n’est pas vrai.
Mentir.
Ce n’est plus possible. [104f] [107d] [186f]

50.

Une crampe perce mon flanc. Elle entame le haut du ventre, passe sous les côtes et se termine dans le gousset, côté gauche. Je serre les dents. C’est pire. Elle vise le plexus. Je remplis d’air mes poumons, lentement, sûrement. La contraction se transforme en lame à double tranchant. Elle lacère tout ce qu’elle rencontre, transperce la poitrine et poursuit ses assauts jusque sous mon sein gauche. Elle traverse de part en part le buste et atteint l’omoplate. Mon cœur, effrayé, cesse de battre. Mon sang se fige. Mes poumons se bloquent. Je laisse échapper un pâle soupir. Je crains de bouger et que la lame me blesse à mort. Je dois me lever pourtant, marcher, plonger la main dans ma poitrine et extirper de là le nerf qui transporte la douleur.
Je n’ai plus la sensation d’inspirer. J’expire par à-coups en jouant des tressauts de l’élancement. Chaque passage de l’air le ravive. Je dois le surprendre si je veux l’occire avant qu’il n’ait ma peau. Je gonfle les joues et tire un coup sec sur mes épaules, vers l’arrière. Le nerf couine. Mon cœur repart. Le sang flue de nouveau. Je tire encore. La crampe bande l’estoc et fend le muscle cardiaque sur toute sa longueur, rebondit entre chaque côte et découpe le fond de mon estomac. Un cri s’échappe de ma gorge. La bouffée d’air agit en contre-feu. La contraction recule. Je profite de l’avantage. J’envoie autant d’air que poumon peut. Elle tente un dernier assaut et lâche enfin prise. La douleur s’effrite d’abord, puis s’effondre. La chair y survit. L’oxygène circule en toute quiétude. Le sang l’amène au cœur. Mon corps s’apaise. Je tire la langue et souris. Pour de bon.

 [125d] [113d] [110d] [108d]

51.

On creuse encore la chair sous l’œil amusé de la vachette. Sa cocarde danse entre ses deux oreilles. Elle paraît sourire. Va-t-elle se mettre à parler ?
Ruminer.
Voilà qu’elle prend ses aises ! On lui restitue aussitôt sa corne et on la remet à sa place. [103f] Cela lui donne un air de bouc amoché. La vachette s’émeut du commentaire. Elle rétorque qu’elle ne porte pas la barbiche et que sa cocarde est fort jolie contrairement à la couronne de péchés que se trimballe le bouc. Ce n’est pas faux. Elle veut d’ailleurs bien nous la prêter, si cela peut nous aider à nous sentir plus en gaieté. On la remercie. On n’a jamais placé la joie dans le colifichet. On la plaçait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On préfère. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça : vingt-cinq. Il y a aussi les quelques souvenirs qui traînent encore de-ci de-là. Doit-on leur mettre une assiette ? C’est inutile : ils s’autoalimentent. On soupire. On arrache la perfusion. On passe à table. Une lumière nous éblouit. On baisse les paupières. Cela ne suffit pas à l’éteindre. On veut monter la main en visière. Quelque chose nous en empêche. Quelqu’un ?
Parler.
On doit tout dire.
Raconter. [187f]


--------------

[187dDébut-2012:01:25

[106dDébut-2011:08:15

[105dDébut-2011:08:14

[104dDébut-2011:08:13

[100fFin-2012:01:21

[101fFin-2011:08:09

[98fFin-2011:08:05

[102fFin-2011:08:10

[104fFin-2011:08:13

[107dDébut-2011:08:18

[186fFin-2011:01:24

[125dDébut-2011:09:20

[113dDébut-2011:08:30

[110dDébut-2011:08:23

[108dDébut-2011:08:20

[103fFin-2011:08:11

[187fFin-2012:01:25





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.