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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-22 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 22 janvier 2012

 [185d] [85d] [84d] [42d] [81f]

32.

On a perdu une chaussette.
On l’a enlevée pour se gratter les pieds et jetée quelque part. Où ? On doit trouver.
Ravoir.
On fouille le corps. Cela ne règle rien. On a froid aux orteils. On a froid aux chevilles, aux jambes, au pubis, aux reins, au ventre, aux coudes, aux omoplates, aux seins, au col, à la tête. On a froid partout. Le corps caille, à l’identique du lait mais en plus glacé, en moins granuleux. Rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça crépite. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum ! [174f]
Non, ce n’est pas ce bruit-là.
On ne sait pas dire le bruit sec de ce qui craque. On l’entend par contre, le son de la biscotte qui éclate sous la pression du beurre trop dur. Et on l’éprouve, celui des nerfs dont l’unité se rompt. On les perdait, parfois, comme la chaussette, et l’entendement. On était désemparée face à notre impuissance à dire ce qui nous désarmait. On se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de notre dénuement.
Contenir.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas !
On cherche l’intrus. On aperçoit la chaussette qui joue du talon avec l’oreiller. On les secoue. L’oreiller lâche prise. Il vole jusqu’à la Bible. Il s’écrase. La Bible manque d’air. C’est bien. La chaussette pendouille toujours au bout des doigts. On la fait tourner comme une hélice. Ça lui apprendra à nous mettre en boule. Elle doit comprendre, elle aussi, qu’il faut se contrôler, maîtriser ses émotions, ne pas céder à la première corde à linge venue.
Mais c’était un oreiller !
C’est la même chose.
Renoncer.
Sourire.
On arrête la manivelle. On enfile la chaussette. [173f] On fait quelques exercices. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages.

« P-a-r-d-o… »

Une canalisation pète à l’étage supérieur. Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard.
Pardonner.
Le verbe est effacé. On ne saura jamais.
Aimer.
Le flot semble tari. On rattrape le dictionnaire. On revient à la lettre « A ».

«  A-i… »

Une nouvelle goutte tombe. « Aînesse » en fait les frais ; c’est bien fait pour Judas ! On rit. On ferme le dictionnaire. On le protège dans un sac étanche. Il nous faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin et limiter ainsi le risque d’effacement prématuré de ce qui nous donne encore espoir.
Prévenir.
Y croire.
Belle équation.
Des pincettes. On ignore jusqu’à la forme que cela a. On rit encore. Quelle belle journée ! On grignote le couteau suisse. On déploie le poisson qui pue. On se gratte le nez. On éternue, à trois reprises. Le facteur délivre la lettre d’amour. On la place sans l’ouvrir dans le tiroir secret. On songe à une nuit d’été, ou d’hiver. Une belle nuit. On en a eu. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
Le mot est effacé.
On pourrait lire la Bible ; on sait qu’elle en dit quelque chose. C’est un gros morceau que pas même un déluge ne peut diluer. On renonce. On pourrait en trouver un résumé. On a envie d’un bonbon à la menthe. Le paquet est vide et l’épicerie est fermée. On ne râle pas. C’est inutile. On ne veut plus rien qui serait sans intérêt. Alors on se gratte les pieds à travers la chaussette et on imagine que l’on est capable d’avancer.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée. [177d]
On est dans une impasse.
On caresse la chaussette. Elle ronronne. On lui donne des croquettes. Elle soulève la queue et griffe la couette. Des plumes s’échappent. Il neige. On fait une boule avec la liste. On la brûle. On tousse. On chasse la fumée d’un coup de balai suisse. Les pompiers sortent la grande échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On lui passe une robe. On la berce. On lui raconte qu’une amie disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on n’avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle est morte.
La poupée ? Non, l’amie.
Et la poupée ?
Elle n’a jamais existé. En fait si, mais pas comme l’amie. On y revient. On l’a aimée. Et elle ? On ne saura jamais.
Pardonner.
Quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et sortir. [88d]
On ignore toujours quand on saura que notre compte en bon. On est tellement loin de tout calcul.
Périr.
Qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f] [83f]
Sortir.
On ne sait pas. [87d] [86d]

33.

Un étrange silence règne. On s’accroche à la chaussette. Plus rien ne pète, plus rien n’explose. On se concentre. On écoute. On entend quelques écoulements et autres goutte-à-goutte, quelques chuintements, de légers sifflements, de rares crépitations.
— Tu oublies ton propre murmure.
Une clochette tinte.
Encore ? En serions-nous déjà à l’enterrement ?
On s’inquiète. On ne voudrait pas que le temps passe trop vite. On a tellement à faire encore. Le son des mots donne le sens.
Entendre.
Et comprendre que ce que l’on dit va au-delà de ce que l’on énonce.
Percer le silence, aussi.
Écouter.
Sortir.
On doit s’y préparer avant que tout ne se délite. On a encore de la marge. Quelle serait sa largeur ? Ce n’est pas si important de le savoir. L’essentiel est de faire ce que l’on a à faire en priant que nos instructions soient respectées et que le corps ne soit pas incinéré. Sans cela, il nous faudra trouver en catastrophe un refuge, sortir sans vraiment y aller. [25f]
On panique.
On ne veut pas brûler !
On veut que l’on nous laisse là dans cette chair qui nous est familière, là où l’on a vécu même si la cohabitation n’a pas toujours facile.
Ça pue. On s’accroche à l’odeur. C’est plus sûr que toutes les cordes à linge. On cherche le tire-bouchon. Il est toujours planté dans la tarte aux fraises. Il y est bien. Il le dit. On n’a pas de raison de ne pas le croire ; c’est assez fiable en général, un tire-bouchon ; plus en tout cas que chacune des bouteilles qu’il a pu ouvrir tout au long de sa carrière. Et ça dure longtemps, une carrière de déboucheur ? Il répond qu’en général oui même si le risque est permanent d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné vissé dans un bouchon.
Veut-il qu’on le sorte de la tarte aux fraises ? Non. Surtout pas ! Pour une fois qu’il est bien, là. C’est tendre. Et ça sent bon. Cela le change de l’odeur de vinasse. On compatit. On ne le retire donc pas. On sait aussi ce que c’est que d’être perdue, égarée, jetée par inadvertance à la poubelle, oubliée sur une table de pique-nique ou abandonnée vissée dans un bouchon. On préfère aussi la tarte aux fraises. C’est tendre et ça sent bon. On ferme les yeux. On se souvient, la main au creux du nez, un doux parfum dans la paume. On ne préférerait pas.
Oublier.
Pardonner.
Les deux ne vont pas ensemble.
On retire la main. On se caresse le dessus des cuisses. On croise un poil pubien. On s’en détourne. On se masse les trapèzes. On est tendue. On a peur, encore, de l’ignition. On refuse de finir en cendres. Plutôt pourrir avec le corps si jamais on ne pouvait en sortir. De cette manière, on ne souffrirait pas. C’est l’idée que l’on en a. On n’en sait pas plus. On n’a pas envie d’en savoir plus ; on craint que cela n’attise la peur.
On tend à nouveau l’oreille. Un chant nous parvient. [51d]

« Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu présent par ton amour. « Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu t’aimera toujours ! » [175f]

Chanter.
Croire.
On n’y est pas.
On se laisse bercer par la musique. Cet air ne va pas avec l’idée que l’on a de ce qui se joue lors de funérailles. On a dû se tromper de messe. On aurait plutôt vu… Vu quoi ? On n’a jamais été très douée en matière de liturgie. On se tourne vers la Bible. Elle prend une mine désolée. Ce n’est pas elle qui régit le culte.
Qui alors ?
Les pasteurs. Les curés. Les prophètes. Tous ces gens-là, que l’on n’aimait pas.
Prier.
On ne savait pas plus. Cela nous paraissait même absurde. Dieu avait tant d’autres choses à faire que d’entendre notre plainte. On relevait la tête. On était fière. On n’ignorait pas Dieu ; juste, on ne le sollicitait pas. On le gardait pour les grandes occasions, les enterrements, en exclusivité. Les mariages et les baptêmes, on n’y allait pas, par contestation de l’ordre clérical. Et Dieu semblait convenir tellement mieux à la mort !
Rendre grâce.
A-t-on jamais véritablement essayé ?
Aimer.
Mourir.
On y est. Dieu, lui, n’y est toujours pas.
Doit-on de nouveau tenter une prière, adjurer, l’implorer ? On ne veut rien devoir à personne. Ceci explique peut-être cela. On caresse la Bible. On se concentre sur quelque chose d’impérieux. On se remémore un chœur d’église.

« Alléluias ! »

Gloire à Dieu ! Et puis quoi encore ? Dieu. Où est-il ? « Dans nos cœurs », a-t-on écrit un jour. Et quand le cœur ne bat plus et que la chair pue, il est où, Dieu ? Il se bouche le nez avec le couteau suisse et tourne le dos à la tarte aux fraises ? Dieu. Où est-il quand la chair se délite et que l’on a besoin de lui, pour de vrai ?
— Dans tes fesses !
Ça suffit, Judas ! Ce n’est pas le moment de plaisanter. C’est important. On cherche la voie. Tu comprends, Judas ? Ne nous dérange pas.
— Ce n’est pas lui qui parle, c’est Moi.
Toujours cette clochette !
On se gratte les pieds. On cherche le tiroir secret. Il est coincé et le poisson qui pue est occupé à autopsier le cœur afin de voir si Dieu ne s’y planquerait pas. On lève le nez. La musique s’est arrêtée. Peut-être était-ce une réplétion ? On savoure le silence. Il est léger. S’il n’y avait pas l’odeur, on pourrait se croire comme dans un rêve sans matière. Une apesanteur. C’est assez doux. C’est tendre, plus encore que la tarte aux fraises. Cela fait du bien cette sorte d’enveloppe où ce qui se tait est ce qui faisait mal autrefois. La souffrance disparaît. La blessure s’évapore. Une côte lâche. [89d]
Vlan ! [85f]
Pourquoi fallait-il que l’on nous mette une claque quand on croyait être arrivée à destination ? Parce que tout est dans le voyage, aurait répondu un sage. Les sages n’existent pas ; les mages non plus ; Dieu, encore moins. Et pourquoi pas ? On veut y croire, pour cette fois, se glisser sous la couette près d’un corps toujours chaud, l’étreindre, en jouir et sentir que la vie règne sur la Terre comme au Ciel. Donne-nous chaque jour notre amour quotidien. S’il te plaît. Dieu.
Donne !
Offrir.
Sortir.
Et gagner un moins une étape du Tour de France, avec une nette préférence pour le Tourmalet. On serre les cale-pieds. On appuie sur les pédales. On est contente. On grimpe la montagne. Au sommet, le silence sera total et le maillot à pois. On veut entendre le cœur battre. Il ne pompe plus. Tant pis. On le fera battre autrement. On sonne le rappel. Ce qui reste du corps expire. Tout est si mou ! On aimait ce qui avait de la vigueur. On était si rude parfois.
On regrette.
Oui. Non. Peut-être pas.
Sortir.
Plus tard. On n’a pas tout réglé.
Pardonner.
Renoncer.
À vivre, c’est déjà fait. On n’a pas eu le choix. [84f] D’aucuns disaient qu’on l’a toujours. C’est un vaste débat. On a fait ce que l’on a pu. On n’est pas coupable de ce que l’on a tenté, ni de ce que l’on a raté. On n’a pas tant que cela échoué, dirait le dictionnaire. Il est fermé, calfeutré dans son sac en plastique, bien à l’abri des récréments tueurs de mots. On ignore vers qui se tourner, pour savoir. On doit rester fière de nos choix. On sent la fatigue nous gagner. On aimerait dormir un peu. On se sent si lasse à présent. L’issue paraît tellement difficile à trouver. On regarde la chaussette dans le blanc des yeux. On y puise de quoi suivre le chemin de la corde à linge.
Marcher.
On avance, en tout cas. Et on se souvient que l’on ne doit pas renoncer. Voilà un verbe qui devrait s’effacer du dictionnaire ! Il a trop de larmes attachées. Il n’est pas si fiable.
Choisir.
On prend à droite. Dieu est forcément par là.
Un papillon vole quelques pas devant nous. Le soleil illumine, sans trop. On aperçoit de l’eau claire. Une Samaritaine. On s’approche. Elle nous fait un clin d’œil. On l’attrape par la taille. Oh ! que c’est bon d’embrasser une fontaine à la pierre chauffée en plein midi.

« Source de vie, quelle ta voie ? »

On déraille. La source est tarie. La poussière du désert vole sous une rafale. On éternue. On se recroqueville. On remonte la couette jusqu’au milieu du front. On regrette de ne pas avoir emporté de bouillotte. On remet les chaussettes. Le vent est si froid. Quelqu’un aurait-il ouvert une fenêtre ? Il faudrait aller voir et la fermer. On n’a pas l’énergie pour cela. On se tasse. On grelotte. De la chair s’éparpille. On doit faire attention.
Sortir.
Renoncer d’abord.
Choisir, ensuite.
Entre quoi et quoi ? Entre qui et qui ? Entre soi et les autres. Antre autres…
Aimer, enfin.
Et se goinfrer de tarte aux fraises, dès que le tire-bouchon aura laissé la place.
Il dit en avoir pour un moment et suggère de chercher une tablette de chocolat. On n’a jamais assez fait d’abdos pour trouver autre chose que des cellules adipeuses en ordre dispersé. On pompe. Le cœur ne suit pas. On pleure. Les yeux sont secs. On se souvient. Le cerveau se déconnecte. On espère. Les nerfs craquent.
On doit faire quelque chose.
Y croire.
C’est exactement ça. [86f] Oui. Ça.
— Ça quoi ?
Tais-toi ! [176f] [178d]

34.

Je pose deux doigts sur ma pommette gauche. Elle est brûlante. Un hoquet secoue ma respiration. Je tire la langue et plisse les yeux. La lumière entre à peine. Elle m’éblouit pourtant. Les paupières chauffent. Les glandes lacrymales arment leur flot. Je me voûte. Mon front se cambre. Je ne veux rien céder à l’averse qui gronde. Je me contracte. Je résiste [54d] [53d]. Je serre les poings.
La peau s’empourpre. La brûlure réclame de la fraîcheur. Il n’est pas question que je lui concède une larme. Les cils battent et font de l’air. Je creuse les joues. Je ravale ma salive. Un nuage de vapeur se forme. [87f] [92d] [91d] [90d] Je me concentre encore. Je respire en profondeur, du ventre jusqu’à la glotte, sans fléchir. Mes pommettes baissent en température. Mon front se détend. Je ferme les paupières. Un dernier éclair assèche le fond de mes yeux. Je soupire. Je respire. Et je guette, arme au pied, le prochain assaut.
 [180d]

35.

On attend.
Le silence à l’extérieur est revenu sans que l’on n’y prenne garde. Pas un pas. Pas une voix. Pas une note. Pas un souffle.
Pas une clochette.
Rien.
On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher, même pas le dictionnaire qui préfère rester discret tant que le nez n’aura pas cessé de distiller ses récréments. On manque de ressources, autant que de lumière, et ce n’est pas la Bible qui va nous aider. L’obscurantisme trône. Est-ce lui qui nous plonge ainsi dans le noir ? À moins que cela ne soit autre chose…
On note par ailleurs que l’on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la corde à linge et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne pète plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mû par sa propre décomposition.
Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un morceau de musique, quelque chose d’entraînant. Cela manquait tout à l’heure. Lady Gaga ? Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse du ventre avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
Régenter.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait bien aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une manifestation revendicative. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre culotte, dépitée. On aimait pourtant croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième, ou la trentième fois. Ou plus. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu de la chaussette.
Sortir.
Dès que la peau aura cédé.

36.

Ma tête me gratte, à gauche, juste derrière l’oreille, sur un carré de cinq centimètres sur cinq, environ. Ça me gratte ou ça me pique ? Qu’importe ! Cela me démange. J’enfonce mes ongles courts dans mes cheveux. Je laboure le cuir, fort, et creuse des sillons. La démangeaison se déplace aussitôt sur la joue puis, sans que je n’aie le temps de faire quoi que ce soit, côté droit, en miroir de la zone initiale. Mes doigts se tendent et déjà, elle repart sur le dessus du crâne ! Les doigts sautent. La mordication se propage au dos de la main. Mais qu’est-ce que c’est ? On dirait une bête qui court à fleur de peau et en titille les pores jusqu’à ce que perte de ma patience s’en ensuive.
L’oeil est touché à présent, sur l’extrémité de la paupière. L’oreille. L’extérieur du sein. Le haut de la cuisse. Derrière la tête, à la base du crâne. Au fin fond de la raie des fesses ? Non. On échappe au pire. Sur le trapèze à présent, la démangeaison court, court et court encore. C’est insupportable ! La peau est comme prise de convulsions. Ça brûle et ça gratte. Ça énerve. Ça file sur le menton. Le bas des reins, à droite. Mes ongles répondent du tac au tac. L’urtication y gagne en vigueur. Elle passe sous l’aisselle. Je ne m’appartiens plus. Elle vient jusqu’à la pulpe de l’index. Que me reste-t-il ?
Rien. Je dois recouvrer mon calme si je veux reprendre le contrôle. J’interdis à mes doigts d’agir. La démangeaison se propage à présent telle une vague qui part des épaules, remonte sur la tête, enveloppe le visage et ravage mon dos. Elle m’envahit. Je fais mine d’y être insensible. Elle se glisse dans une narine et rebondit derrière le genou. Je retiens un peu plus mes doigts. Il me faut résister à l’impatience, reprendre possession de moi-même et sauver ma peau. Je me lève. Je tourne en rond. Je pense à autre chose. Le picotement ne cesse pas. Je me mords la langue. Je respire. Je regarde la lumière qui vient du dehors. Un rayon de soleil me caresse la joue. Je souris. Mon corps cède à mon envie de quiétude. J’en profite et fais une pause. Tranquille.

37.

C’est peut-être la nuit. On vient de le dire. Ou alors, c’est l’hiver.
La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe et, d’une courte pensée blasphématoire, on met le feu à la Bible.
Bafouer.
Étreindre.
On se souvient du contact des corps en randori. La pression coupait le souffle et brisait les côtes. On en sortait épuisée, repue de chair, affamée. On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait.
On en bave.
On s’essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable. La sensation nous surprend car l’on avait peur, avant, quand il n’y avait aucune trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque.
On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir.
Beaucoup.
Et le manque ?
On ne veut plus souffrir. [179f]
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge. On doit trouver la joie. On doit. Le devoir va bien avec l’ordre. [88f]
Et la joie, cela va avec quoi ?
On y travaille.
On encourage la chair qui se délite à activer l’enzyme glouton. Le processus est bien enclenché. Elle part en vrille. Des trous se forment. Des vides, si vides que ce qui faisait mal en est désormais absent. On s’approche de l’antimatière. On va pouvoir y puiser la solution, celle dans laquelle la souffrance se précipite. [177f]
On doit prendre les devants, oser, agir, et se préparer à sortir quelle qu’en soit la voie et le prix. On sacrifie l’oreille gauche qui n’entend plus. On la jette. Un tendon la ramène contre la tempe. On l’évite de justesse. On relance. Elle revient. On joue au yoyo quelques instants. On se lasse vite. On cherche une paire de ciseaux pour couper les quatre poils que l’on a sous le menton. Ce n’est pas joli. La toilette a été mal faite. Pourvu que ce soit là la seule erreur commise au moment de la mise en bière ! On ne veut pas que le corps brûle. On veut le sentir pourrir, lentement. Cela va bien avec le silence.
Blettir.
Corrompre.
On y retourne. On s’y consacre.
On se tait.
On passe la couette par-dessus la tête pour accélérer le processus de décomposition. On branche le fer. On y verse un peu d’eau riche en calcaire. On ne craint pas qu’il s’entartre. C’est si rare que l’on s’en serve. On sort la table oblongue. On déplie la jeannette. On profite de la place libérée pour s’étirer un peu. On fait quelques moulinets pendant que le fer chauffe. On fredonne Les mots bleus. On retire la chemise du cintre où elle a séché. On la repasse, le col d’abord, les épaules, les manches, le devant, le dos. On évite les faux plis. On enfile un pantalon propre. On cire nos chaussures. On se lave les dents. On se coiffe. On se parfume d’un jet d’Amour version Kenzo. On vérifie dans le miroir que l’on est prête et que des quatre poils il n’en reste aucun.
On ressemble à un croque-mort.
On ne change rien. L’endroit s’y prête.
Sortir.
Qu’est-ce qui nous manque ?
On reprend la liste, pour vérifier. Au cas où. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas oublier quelque chose.
Omettre.
C’est moins compliqué que d’aimer.
Aberrer.
On a fait un mauvais rêve. On avait envoyé un texto par erreur. On ne croit pas aux erreurs. On en a sué. On a eu peur. On ouvre la boîte aux lettres. Il pleut. Elle est vide. On attrape Caddie par la poignée. On vérifie que l’on a bien mis la liste dans sa poche ventrale, avec la carte de fidélité et les piles à jeter au recyclé. Des mouchoirs en papier. De l’argent. Des clés. On n’a pas besoin de lunettes. On cherche un bonbon. On laisse le papier.

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. »

Depuis, on a ajouté une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, Dieu, une lettre d’amour et une corde à linge. On thésaurise et le vide augmente. On entasse, et on en oublie la moitié, le quart. La totalité. On se tasse au creux de l’estomac. Il fait si froid, dehors, dedans.
A-t-on le nécessaire ? On relit, et on coche.

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »

Tout est là.
Même Dieu ? On hésite.
S’il y est, c’est le plus à plaindre, dans cette histoire. On le malmène. On le conteste. On le combat ? Il s’en remettra. [52f]
On a plaint Dieu. On en a deux. On rit. Pas trop, c’est carême.
Jeûner.
Il n’en est pas question. On préfère niquer la Samaritaine, lui piquer sa cruche avant qu’elle ne se casse.
La cruche ?
Non, la Samaritaine.
Elle est pourtant un peu cruche avec sa jupe longue et son petit boléro noir d’où émerge un nichon qui abreuve la soif de Jésus. On rit encore. On n’y croit pas à notre bonne humeur. C’est pleurer que l’on devrait, ou se morfondre. On se sent pathétique, parfois. Il ne faut pas.
Sortir.
Oui, ça ; on le doit.
Boire.
Prier.
On n’a jamais su. [89f] [93d]
Alors on attend.
On ouvre la Bible. On rejoint la Samaritaine. On y trouvait tout. On n’y trouve plus rien. Un grand hôtel a pris la place. Le champagne y coule à flots. On se gratte le nez. On se le pince. On n’a jamais aimé le champagne. On trouvait que ça sentait le poisson qui pue. On préférait les lettres d’amour. À chacune, l’émotion nous tirait une larme et, comme dans le dictionnaire, la larme effaçait les mots alors que les mots n’effacent jamais rien. Ou presque.
C’est trop compliqué.
— C’est comme l’amour.
Et le pardon.
On était en manque d’amour. On aurait voulu… Quoi ?
On aurait voulu quoi ?
C’est comme prier, on n’a jamais su.
Peut-être que l’on aurait voulu une pizza à la place de la tarte aux fraises ? Une pizza avec des merguez, mais sans moutarde, et sans œuf, avec une tonne de poivron, et d’oignon. Quelques olives, noires, bien sûr. Une pizza pas trop cuite, avec une pâte plutôt épaisse. Une pizza en entrée. Une tarte aux fraises pour le dessert. Ça fait beaucoup ! Et pourtant, ça ne comble pas.
Ça remplit.
Ça écœure.
On vomit.
Non, ça, c’est l’estomac qui libère ses dernières humeurs. [53f] Ça mousse comme du champagne. Et ça pue, pareil. On sort une coupe. Elle est déjà pleine. On trinque à la santé du vide, du manque, de la Samaritaine, de l’oreiller et du dictionnaire. On l’ouvre au hasard.
Faillir.
On n’a jamais cru au hasard. [181d]
Qui a failli ?
Dieu, peut-être. La Samaritaine, sûrement. Et Jésus, qui a dit à son père que ce n’était pas Lui, ce qui était somme toute assez méchant de la part d’un petit gars qui prétendait dire au monde ce que devait être son humanité.
— Pédé !
Judas, s’il te plaît…
Qu’est-ce que l’on disait ? On se concentre.
On disait que l’on a failli aussi. On sait. On ne parle que de ça. On y pense. Et on marche de long en long, trois pas, et l’on repart dans l’autre sens. Papillon. C’est lui nous a montré comment ne pas perdre la tête enfermée dans ce corps aux relents de prison.
On résiste.
Dormir.
Sortir.
On marche puis on court le long de la voie de chemin de fer. L’air est frais. Le soleil nous sourit. On transpire. On souffle. L’air manque. On jette une louche de pâte dans la poêle à crêpes. Elle crépite. On l’étale d’un savant coup de poignet. On repose la poêle sur le feu. On décolle les bords de la tranche d’une spatule en bois. On ne la fera pas sauter. « 12 », rouge, pair et manque. On a perdu. On a tout perdu. On est fauché. La mort nous a dépouillée. On est nue. Ils ont même retiré le linceul. On grelotte. On retrouve la corde à linge. On s’y emballe. On s’y complaît. On se gratte les pieds en écoutant les nouvelles. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Elles sont. On frissonne encore. On a fait un autre rêve. Des gens roulaient en vélo sur les voies de chemin de fer ; d’autres, à pied, les traversaient ; les trains circulaient. On a eu peur, peur qu’il n’y ait des morts. On est reparti dans l’autre sens. On s’est perdue sur des routes le long de jardins emmurés. On a marché longtemps, sans savoir où l’on était. On avait toujours peur. Il est vain de fuir la mort. Aussi vain que de chercher à combler le vide ?
On tousse.
Un paquet de sucre poursuivi par un douanier en uniforme traverse le champ. Il perd sa casquette. On éternue. Une vingtaine de mots disparaissent du dictionnaire ; « bouillir » est dans le lot. On doit se dépêcher, même si le café est meilleur à température.
Sortir.
Il va nous manquer des mots. On cherche la liste. On trouve la lettre d’amour. Qui l’a écrite ? On ne sait plus. On s’en moque. Tout est si loin. On ne peut plus rien rattraper, même si l’on court très vite. On passe la ligne. On lève les bras au ciel. La foule applaudit. Victoire ! On a gagné !
Aimer.
C’est trop tard. La lettre d’amour s’est brisée. [90f] [94d] [178f]

38.

Je plisse les yeux. Je déglutis. Les vases communiquent et ma salive se sale au contact des récréments. Mes pommettes remontent jusqu’à ce que les paupières soient closes. Elles creusent les rides. Une larme perle. Je la laisse couler. [51f] [56d] [55d] Une seconde prend la suite. Une troisième. Quelques autres. Un flot petit à petit se forme. Les pattes d’oie le guident vers l’extérieur jusqu’aux tempes d’abord, puis le long des oreilles. Très vite, ça déborde. Le cou se mouille. Le nez renifle. L’air s’effrite. J’ai envie de crier. Je crie. J’ai envie de me moucher. Je me mouche. J’ai envie de baver. J’en bave, j’ai mal et les sanglots ne semblent rien y pouvoir.
Je laisse couler pourtant. Ils y vont droit, dru. Ils fluent sans perdre haleine. C’est moi qui m’essouffle. La barre qui coupait mon front s’évapore. Mes pommettes redescendent d’un cran. Mes poignets maintenant supportent la douleur. Je gémis comme un chiot pleure. Je me recroqueville, les bras autour du visage. Les larmes lavent la peau et dispersent ce que le cœur exsude. Elles laissent un vide derrière elles, comme si de chaque pore on avait retiré le noyau. La gorge s’en mêle. Le larynx. Ils se contractent, expulsent leur écume. La salive pisse jusqu’au menton. Un spasme. Un autre. [95d] Derrière mes paupières apparaît un rideau de pluie et, derrière encore, le noir, total. Un flash l’éclaire. Il devient lumière. Elle m’éblouit. Je plonge dans la flaque. Ma chair s’y fond. Mes larmes y meurent. Et la souffrance se noie dans le tréfonds.

39.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse bouillie de lentilles sans pour autant s’écouler hors l’enceinte du crâne. Il stagne.
— Miam miam ! [180f]
On t’a dit de te taire, Judas.
— Ou alors ?
On te pète ta gueule. Maintenant, c’est comme ça. On ne discute plus ; on cogne. La paroi est élastique. Elle ne rompt pas, ni ne saigne. On y retourne. On serre les poings. On frappe plus fort. Rien ne se passe. Ce doit être parce que l’on n’a pas vraiment tapé. On n’a jamais réussi à porter un coup, même au kendo quand l’autre avait un casque de fer sur la tête et que l’épée était de bambou. C’était contraire à nos principes, ceux que le corps dictait plus encore que l’esprit. On ne doit pas insister.
Cogner.
On ne saura jamais.
Aimer.
On ravale nos poings. On se rassoit.
On contemple la ligne bleue des Vosges. On reçoit un bretzel en récompense de cette pensée nationaliste. La liste n’en veut pas. On le confie à la tarte aux fraises. De la chair s’est collée à la pâte. C’est peu ragoûtant. On dégage le tire-bouchon. On l’observe. Il sourit et propose de servir de poing américain. On serre fort la poignée en bois sculpté, la lame glissée entre index et majeur. On tente encore de frapper. La Bible rigole. Elle rappelle que l’on en est infichue.
Veut-elle, elle aussi, se prendre une claque ?
Elle nous la laisse volontiers. Elle sait que l’on aime ça, les châtiments.
Judas ! Non, elle, c’est la Samartaine.
On range le tire-bouchon. On doit trouver la solution.
Sortir.
En attendant, on observe. C’est plus judicieux que d’en appeler à la violence, celle que l’on refoulait, celle que l’on condamnait. On passe à autre chose. On essaie. Il suffit parfois de poser la bonne question. Exemple. Le cerveau a-t-il besoin d’une ouverture dans le crâne ou est-il destiné à se figer, sur place, se transformer en une sorte de pierre aussi dure que la bêtise qui l’a parfois animé ?
Sécher. [93f]
Cristalliser.
Et le clitoris, où en est-il ?
Il résiste, planqué sous son capuchon la tige encore ferme. Sera-t-il le dernier à se déliter ? Il est en compétition directe avec les tétins que la mise en orbite a placés sous vide. Les paris sont ouverts. Gageons que l’on aura la réponse assez vite. On a autre chose à faire que de départager des zones érogènes en décomposition. [91f]
Sortir.
Toujours.
Aimer.
Peut-être.
Pardonner.
Et reprendre la liste. [92f]

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »

C’est bon comme ça ? [54f] On hésite. Il y a tant de choses qui manquent. On doit concentrer notre attention, tout écrire, ne plus oublier. C’est important.
Compiler.
Noter.
On cherche une feuille blanche. On trouve la lettre d’amour. C’est parfait. On attrape un stylo. On se gratte la tête. On hésite. On se lance.

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. »

On s’arrête.
Que pourrait-on bien faire d’une carte d’état-major, d’un mitigeur, d’une boule de lavage, d’un brin d’herbe, d’une capsule et d’un débardeur ? On l’ignore. On étudiera ce point plus tard. L’urgence est d’établir ce qui manque, comprendre, pour ne plus souffrir.
Panser.
Ordonner.
Ce qui manque ou ce qui manquait ?
Ce qui nous a manqué.
On est d’accord. Ce n’est pas la même liste.
Dans la première, on ajoute la chaussette qui a sa place près de la Bible, du dictionnaire, du poisson qui pue, du couteau suisse, de la tartine, de l’oreiller, de la couette, du tire-bouchon, de l’échelle, de la poupée, de la paire de merguez, de Jacques Lacan, de la tarte aux fraises, du pétard sous une boîte de champignons, de Dieu bien sûr, de la lettre d’amour et de la corde à linge. C’est acquis. On n’y revient pas. On se concentre sur ce que l’on a inscrit au dos de la lettre d’amour. C’est ce qui nous intéresse pour l’instant, le verso.

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une fable de La Fontaine. Un stéthoscope. Un éléphant. Une tondeuse à gazon. Une aquarelle. Un clic. Un cheval au galop. Une étoile. Un saxophone. Un comprimé. Un bouquet de persil. Un manteau. Une expression courante. Une bassine. Une limace. Une dent creuse. Un tapis. Des yeux bleus. Une tente. Une portion de frites. Un crochet. Une galipette. Un gobelet. Un condamné à mort. Une coursive. Une machine-outil. Un germe. Un maroquin. Un jardin. Une perfusion. Un ami. Un orgue de Staline. Du sable fin. Un élastique. Une sonnette. Une scie. Un foulard en soie. Une hémorragie cérébrale. Un témoin. Un ticket de métro. De la peinture rouge. Un coq de bruyère. Un truc. Une poussière. Une barrière de corail. Un bonhomme de neige. Une poubelle. Une ambulance. Un cahier à gros carreaux. Des perles. Un lit de camp. Un chiffon. Un crématorium. Une contravention. Un parfum. Une casquette. Un credo. Des cotillons. Un si bémol. Une paire de lunettes. Un sourire. Un préservatif. Un sac de billes. Une mèche de cheveux roux. Une calculatrice. Une roche éruptive. Un papillon. Des allumettes. Un cours d’eau. Un manège. Un gyrophare. Un trousseau. Un avion. Une pomme de pin. Un canal urinaire. Un code à barres. Un relent. Une chute. Une colonne de direction. Une règle. Un tas de gravats. Une chanson douce. Un ravalement. Une brindille. Une étagère. Un sou. Une écrevisse. Une grotte. Un calicot. Un doute. Un essuie-glace. Une boucle de ceinture. Un ronronnement. Une longueur de piscine. Une serviette hygiénique super plus spécial nuit dans son emballage. Un laminoir. Une facture. Un tube de colle blanche. Une poignée de cerises. Une tribulation. Un cône au chocolat. Un cœur de pierre. Une recharge. Un numéro. Une lampe frontale. Un soleil d’hiver. Une pâte brisée. Un article. Une écorce d’orange. Un pylône. Une botte de foin. Un brocoli rose. Une érection. Un lendemain. Un as de carreau. Une touche. Un wagon. Des farces et attrapes. Un lecteur DVD. Un fil RSS. De la poudre d’escampette. Un panier. Un savon. Un râteau. Un masque. Un messie. Du vinaigre de vin. Un manche à balai. Un coquelicot. Une agrafeuse. Une pagaie. Un camion. Un compte-fils. Une ampoule. Une goutte de sueur. Un oripeau. De l’encre. Une balle dans la tête. Une fourchette. Une photographie. Un collier de perles. Un casque. Un Interphone. Un canot. Une tasse de café noir sans sucre. Un chou-fleur. Un appui. Un plat en argent. Un atome crochu. Une route de montagne. Un oignon. Une prise multiple. Un cadavre. Un écrou. Du wasabi. Une vitre. Une cruche. La Samaritaire… »

Ah ! la Samaritaine. Jésus était un homme de goût, c’est évident.
On attrape la poupée au vol et on la rassoit sur nos genoux. On lui caresse la nuque. On lui demande comment elle va. « Très bien, répond-elle. L’orbite est un endroit un peu sombre mais somme toute très accueillant. On y fait des rencontres incroyables ! Je m’y suis fait plein de copines et j’y retourne quand tu veux. » On est contente pour elle. On lui propose de rester un peu avec nous. Elle accepte. On la remercie. On relit la liste par-dessus son épaule. Elle est longue et pourtant rien de tout ce qui est inscrit ne nous a jamais véritablement manqué à part la pagaie, peut-être, pour avancer.
Et le camion, pour rouler.
Transporter.
Conduire.
La liste ne peut pas combler le vide. Peut-elle étancher la soif ?
Respirer.
Était-ce l’air qui manquait ? Ou l’eau ? La matière.
On est dubitatif. On s’essouffle. Le cœur bât trop vite. On appelle les secours. On a tant besoin d’une parole, d’un échange. D’un partage. C’est trop tard. Plus personne n’habite par ici. Il ne reste que les mots, et le souvenir. Les mots ne sont plus rien, ils ne comblent plus rien. Et les souvenirs ? Ils ont le même rictus que la poupée. Les souvenirs, les autres. Des sentiments. Des sensations.
Sentir.
Éprouver.
On chassait parfois les émotions à l’arbalète. On avait trop peur qu’elles ne nous fassent souffrir à défaut de nous faire aimer.
Être aimée. [182d]
La poupée réclame que l’on ajoute une robe au dos de la lettre d’amour. La pauvre ! On ne peut rien pour elle. On mange la liste. On tranche le ventre de la poupée. On regarde à l’intérieur. Elle n’a pas de cœur. On jubile. On a trouvé d’où venait ce vide. Enfin ! Il était dans le corps de la poupée. On la renvoie en orbite. On vomit la lettre d’amour avec la liste. Elle est intacte.
On la relit. [94f]

« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une fable de La Fontaine. Un stéthoscope. Un éléphant. Une tondeuse à gazon. Une aquarelle. Un clic. Un cheval au galop. Une étoile. Un saxophone. Un comprimé. Un bouquet de persil. Un manteau. Une expression courante. Une bassine. Une limace. Une dent creuse. Un tapis. Des yeux bleus. Une tente. Une portion de frites. Un crochet. Une galipette. Un gobelet. Un condamné à mort. Une coursive. Une machine-outil. Un germe. Un maroquin. Un jardin. Une perfusion. Un ami. Un orgue de Staline. Du sable fin. Un élastique. Une sonnette. Une scie. Un foulard en soie. Une hémorragie cérébrale. Un témoin. Un ticket de métro. De la peinture rouge. Un coq de bruyère. Un truc. Une poussière. Une barrière de corail. Un bonhomme de neige. Une poubelle. Une ambulance. Un cahier à gros carreaux. Des perles. Un lit de camp. Un chiffon. Un crématorium. Une contravention. Un parfum. Une casquette. Un credo. Des cotillons. Un si bémol. Une paire de lunettes. Un sourire. Un préservatif. Un sac de billes. Une mèche de cheveux roux. Une calculatrice. Une roche éruptive. Un papillon. Des allumettes. Un cours d’eau. Un manège. Un gyrophare. Un trousseau. Un avion. Une pomme de pin. Un canal urinaire. Un code à barres. Un relent. Une chute. Une colonne de direction. Une règle. Un tas de gravats. Une chanson douce. Un ravalement. Une brindille. Une étagère. Un sou. Une écrevisse. Une grotte. Un calicot. Un doute. Un essuie-glace. Une boucle de ceinture. Un ronronnement. Une longueur de piscine. Une serviette hygiénique super plus spécial nuit dans son emballage. Un laminoir. Une facture. Un tube de colle blanche. Une poignée de cerises. Une tribulation. Un cône au chocolat. Un cœur de pierre. Une recharge. Un numéro. Une lampe frontale. Un soleil d’hiver. Une pâte brisée. Un article. Une écorce d’orange. Un pylône. Une botte de foin. Un brocoli rose. Une érection. Un lendemain. Un as de carreau. Une touche. Un wagon. Des farces et attrapes. Un lecteur DVD. Un fil RSS. De la poudre d’escampette. Un panier. Un savon. Un râteau. Un masque. Un messie. Du vinaigre de vin. Un manche à balai. Un coquelicot. Une agrafeuse. Une pagaie. Un camion. Un compte-fils. Une ampoule. Une goutte de sueur. Un oripeau. De l’encre. Une balle dans la tête. Une fourchette. Une photographie. Un collier de perles. Un casque. Un Interphone. Un canot. Une tasse de café noir sans sucre. Un chou-fleur. Un appui. Un plat en argent. Un atome crochu. Une route de montagne. Un oignon. Une prise multiple. Un cadavre. Un écrou. Du wasabi. Une vitre. Une cruche. La Samaritaire… » [96d]

Ah ! la Samaritaine.
Était-ce l’eau ou la soif qui nous manquait ? On disposait des deux. Alors ?
On cherche.
— Bon chien !
Ça suffit !
Sortir.

« Aimer. Rire. Penser. Jouir. Débiter. Cogner. Savourer. Vivre… »

Doit-on à présent établir une liste de verbes ? C’est difficile, ce d’autant que l’on n’ose plus ouvrir le dictionnaire. On craint qu’il ne soit désormais vide, [55f] aussi vide que le ventre de la poupée et la corde à linge. Elle n’a jamais eu de cœur, cette petite salope de corde.
Étrangler.
On déraille. On doit se ressaisir.
On attrape la paire de merguez. On la brandit.
— Chers amis, chers camarades…
Hourra ! [56f] [95f] [181f] [183d] [185f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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