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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-21 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 21 janvier 2012

 [184d] [97d]

41.

Vivre.
C’est comme pour la liste, on aurait peut-être dû y penser avant.
Mais on ne pensait qu’à ça !
— Vraiment ? [99d]
N’est-il donc pas possible de mentir, juste un peu ? [98d]
Sortir.
Il va nous falloir choisir.

42.

Vivre.
Cela faisait parfois si mal.
Mourir.
Cela ne fait pas tant de bien.
Sortir.

« Où est ta vie, quelle est ta voie ?

La boucle est bouclée.
Chanter.
Et faire décoller l’avion.
On donne deux euros à la dame. Elle nous tend un ticket. On s’installe dans le bimoteur à quatre places. Le bouton rouge qui permet de faire se soulever l’engin est au centre de l’un des volants, celui à l’avant, côté gauche. Le manège démarre en douceur. Il accélère. Au troisième tour, le haut-parleur indique que la queue du Mickey est en place. On s’envole. On tend le bras et on l’agite au hasard.
Des fois, ça marche.
Là, rien.
Encore un tour.
Oui ! ça y est. On a attrapé quelque chose. On referme les doigts dessus. On tire. C’est le nichon, le droit. On est contente de le retrouver. On l’accroche au pectoral. Le manège s’arrête. On prend un autre ticket. On récupère le nichon gauche, cette fois. Quel bonheur ! Le corps est entier, ou presque, pour à peine 4 euros. Ce n’est pas cher payé l’intégrité.
On tire la langue et on profite de ces retrouvailles pour recoller les morceaux de chair qui commençaient à s’éparpiller. Les humeurs font office de glu. On a de la matière plein les doigts. On secoue la main. Un morceau part à la verticale, se cogne au couvercle et revient, comme un boomerang, dans un bruit sec, pas si creux. On attrape l’œil gauche et on recommence. Il rallie son orbite. Le bois ne plie pas. On s’empare de la rate. Elle fait un aller-retour, sans dommages sur la paroi.
On réfléchit quelques secondes.
C’est peut-être le signe qu’ils ont pris un bois épais, et solide, un bois qui ne brûle pas, un bois qui pourrit lentement dans la tombe, un bois qui protège, un bois qui nous assure une certaine longévité ?
On s’en réjouit. Le risque d’être incinérée s’écarte. En même temps, cela pose la question de savoir de quoi l’on doit sortir. Du corps ? De la boîte ? Cela ne change pas grand-chose au problème ; plus la décomposition avance, plus les deux se confondent, et plus la nuit paraît longue. L’amour ne devait-il pas l’éclairer ? Ou la joie ? On ne sait pas. On va devoir continuer à lire dans le noir. Ce n’est pas si compliqué. On vivait bien dans une drôle d’obscurité, parfois.
D’autre fois, on vivait dans la lumière. [182f]
Le plus souvent, on cultivait les contrastes. On aimait les noirs noirs, et les blancs blancs. Les gris, on les trouvait tristes, pâteux, pesants. Onéreux. Ils étaient pourtant majoritaires. Il y en avait partout, dans l’eau, dans l’air, dans la matière et même dans le feu ! Ils étaient capables du pire et maculaient la pensée de la tête aux pieds. Ils imprégnaient jusqu’à la chair. Ils y laissaient des traces indélébiles, des traces froides et humides, une ombre oppressante, un impitoyable sillon.
On ne savait pas comment s’en défaire.
C’était une sorte de poisse gluante, un peu comme l’humeur, ici, qui permet de recoller les morceaux.
Joindre.
Réunir.
Encore une boucle de bouclée.
Est-ce cela, faire ceinture ?
Dénouer.
On sourit. On a toujours aimé la dérision. On profitait de la vitesse du manège pour s’extraire de l’adversité. On aimait le vice sans fin. On sourit un peu plus. On craignait toujours de devenir neurasthénique à force de tourner en rond pour boucler des boucles dont le caractère circulaire nous écarte forcément aujourd’hui de l’issue qui, sans s’annoncer droite, forme à coup sûr une ligne, un boyau, un passage.
Sortir.
On fatigue à faire circuler les mots dans tous les sens. On se replie derrière une côte. Le poumon est flasque mais toujours confortable. Il garde un petit air de ballon de baudruche. La fête est finie. On n’a jamais aimé les fêtes, même pas d’anniversaire. On aimait les jours ordinaires qui dérapaient du côté du bonheur. Ils n’étaient pas si faciles à saisir ; il fallait les guetter, s’y ouvrir, accepter la surprise et surtout se dire que cela pouvait arriver.
Escompter.
Prévoir.
Oh ! que c’était difficile de garder l’espoir.
L’espoir en qui ? L’espoir en quoi ?
Vivre.
On aurait dû ne penser qu’à ça, y donner un sens, l’associer à la joie. On a pourtant entendu dire, une veillée de Noël, qu’il n’était pas besoin d’agir pour donner du sens à la vie ; il était là, intrinsèque, essentiel, ontologique. Mais comment en avoir conscience, alors ? À travers Dieu, peut-être.
— C’est Moi !
Voilà que Judas a des airs de Samaritaine !
Croire.
On préférait attendre que la vie passe en nous mettant les doigts dans le nez ou dans les oreilles. C’était puéril. Et dégoûtant, surtout pour celles et ceux qui regardaient. Tant pis pour eux. Ils auraient mieux fait de nous voir plutôt que de nous jauger. On a beau jeu de le leur reprocher. On faisait pareil, en pire. On fabriquait des boulettes avec des crottes de nez et on les cachait dans les fentes entre les tapis du tatami. Quelle classe !
Ce n’était pas si grave ; c’est biodégradable, les crottes de nez.
Le corps itou.
Il se délite pourtant moins vite qu’on ne l’avait imaginé. Cela nous laisse le loisir de faire quelques boulettes supplémentaires. [96f] D’autres en faisaient aussi, des amis parfois. Un jour, par exemple, on nous a jeté des clés plates sur la tête. Cela ne nous a pas fait mal. On a pleuré, pourtant. C’était comme un déclic, une émotion très forte, très profonde, si profonde que la souffrance se mêlait aux sanglots et coulait des joues jusqu’à l’océan en passant par le tuyau de descente des eaux pluviales, l’égout et la Seine. On a appris depuis que c’était pour cela qu’il y avait des vagues plus ou moins grosses qui secouaient la mer. Des tsunamis. Leur taille dépendait de l’amplitude avec laquelle la souffrance était évacuée par la larme originelle. Ce lien entre larme et océan expliquait aussi pourquoi les eaux maritimes étaient salées. N’est-ce pas ?
Le dictionnaire rigole. La Bible réclame la part de Dieu, les merguez de la moutarde et l’oreiller qu’on lui regonfle les plumes. On aime écrire l’histoire. On sait qu’elle n’est pas vraie. Quelle importance ? Ce qui l’est, c’est qu’elle ne fasse pas mal, à personne et, qu’au contraire, elle donne envie de jouer, que les nichons glissent sur la planche à savon et s’empalent sur les cornes de la vachette ! Le sang gicle. On appuie très fort avec une compresse ; cela ne suffit pas. Il va falloir des points. On les compte. On gagne la partie.
Suturer.
La plaie cicatrise. On garde la joie. On jette ce qui la corrompt.
Merci la vachette. On l’ajoute à la liste. On a toujours aimé les pistes de sable et les mouvements de corps qui permettaient d’esquiver la charge de l’animal. Ils guidaient l’esprit. Ils assouplissaient la chair.
Biaiser.
Pervertir.
Et rêver que l’on séduit la Samaritaine.
Qu’y a-t-il de plus réjouissant que cette perspective-là ?
Suspens. [97f] [101d] [100d]

43.

J’ajuste la bandoulière de mon sac de sport sur mon épaule gauche. Ma nuque est humide. Quelques gouttes de sueur coulent encore sous mes cheveux. L’air du soir les rencontre. Mes cervicales profitent de l’effet analgésique du froid. Mes joues sont en feu. Mon estomac crie famine. Je lui offre une gorgée d’eau en lui promettant pour bientôt des aliments plus substantiels. Il ne rechigne pas. Ma chair ne proteste pas non plus des coups reçus par inadvertance ni des écrasements et autres étirements qu’elle a dû amortir. Elle se resserre et résiste à l’algidité qui mettra bientôt à nu tiraillements et courbatures.
Le trottoir est vide. Le bitume sous mes chaussures a le moelleux du tatami. Je serre les fesses et rentre le ventre, hara. Je joue de chaque pas pour accentuer le roulis. Je flirte avec la chute et prends de la hauteur. Je suis si légère, libre de toute masse, dépouillée de ma carcasse ! C’est un sourire qui me porte. Il s’élargit à chaque bulle d’air qui rafraîchit ma nuque.
Je chante. La mélodie me soulève un peu plus. Je suis aux anges et découvre la plénitude, sobre, cardinale. Je voudrais que jamais mes pas ne me permettent d’atteindre la bouche du métro. Je voudrais toujours marcher sur ce bout de trottoir où la béatitude, en ma chair et mon âme unies dans la construction de l’équilibre, s’incarne. [99f] Je voudrais, à toute heure, que mon cœur s’enivre de cette félicité. Je marche encore. Mon corps s’est dissous. Ma souffrance s’évapore.
 [102d] [183f]

44.

Sourire.
Et vider le contenu de l’écope dans la mer.
Le bateau prend l’eau. Elle est croupie. On en a bu. On commande un citron pressé afin d’échapper au scorbut. On ne craint plus de mourir. Et de vivre ? On ne veut pas d’une chair qui virerait au noir. On la préfère rouge, aussi rouge que la muleta qui attire la vachette et dissimule l’épée.
Fendre.
Ceindre.
On secoue l’étoffe. La bête fonce, cornes baissées. On s’écarte. On trébuche. On tombe à plat ventre, le nez dans la poussière. La Samaritaine accourt. Elle chasse la vachette d’un revers d’injonction divine. Elle approche sa cruche et l’on savoure à même le bec la pureté de son eau.
Qu’est-ce que c’est bon de boire la jouvence à la source ! Qu’est-ce qu’elle est douce la main de la Samaritaine qui nous caresse la joue ! Qu’est-ce qu’ils seront bons, ses baisers ! On imagine. On y croit. On y est. La Samaritaine efface du coin de son corsage la goutte de sang qui a perlé. Elle essuie la poussière. Elle ne dit rien. Sa présence suffit. On boit encore. On s’allonge. On pose la tête sur son ventre. On attend. On est bien.
Sortir.
Pas maintenant.
On est bien, vraiment. [103d]

45.

Quelqu’un parle. J’écoute. Les mots défilent et mon cerveau, encore, peine à en saisir le sens. Je me concentre. Je dois mettre mon corps en position d’entendre. Je croise les bras. J’ouvre les épaules. Je déplie muscle après muscle sans les tendons ne résistent. Je me grandis. Mon sourire suit. Je commande à ma respiration un rythme indolent. Je réduis la lumière qui entre dans mes pupilles. Je ne veux rien accueillir d’autre que cette parole dont la musique enveloppe à présent ma chair.
La composition des phrases porte la mélodie des voix. Elle raisonne dans la zone ad hoc de mon cerveau. Elle court de neurones en synapses et cherche l’axone où sommeille l’émotion qui lui ferait échos. Je m’y ancre. J’y suis toute. J’en suis pleine. Mon corps porte ce qui se dit. Il n’y prend aucun poids. Au contraire ! Accueillir la parole frappe la souffrance au cœur [100f] et l’éparpille. L’esprit se libère. Mes yeux se plissent encore et ma chair s’assouplit.
 [106d] [105d] [104d]

46.

Aimer.
On y vient.
On doit retrouver la joie d’abord. Où peut-elle bien se cacher ?
Sortir.
On doit aimer d’abord.
C’est vraiment compliqué.
On cherche.
— Bon ch… !
Pan !
Judas est mort. On peut continuer.

« Où est ta vie, quelle est ta voie ? « Source de vie, source de joie. »

La la la.

47.

Les mots forment un flot qui me submerge sans que je ne puisse contrôler l’émotion qu’il transporte. Je ferme les bras contre mon ventre, les doigts raidis sur le tissu de mon pull. Je rentre la tête dans le cou et le cou sous la poitrine. Je me tasse ; j’encaisse, une boule au creux de l’estomac, un étau qui ralentit le débit d’air dans mes poumons. Je ne veux pas que la bordée m’emporte. Je dois faire front et rester, là, soudée. J’attends, l’œil en coin, prête à cueillir un signe qui briserait la lame. J’y crois. La pression diminue. Mon dos se décolle du fond du siège. Ma tête pointe l’arrondi de ses oreilles. Mon ventre s’emplit d’air. Le flot prend des allures de kermesse. Il cherche encore le chemin de l’apaisement.
J’attrape un stylo. Il sera le truchement de mes émotions. Une orthèse. Il court sur le papier et libère dans sa course l’étau qui comprimait mes poumons. La boule s’envole. Les phrases rigolent. Ma main note, frénétique, les idées à la volée. Mon sourire s’élargit. Mon souffle prend de l’ampleur. Ma peau transpire l’émotion. Un voile me protège. La gravité décline. Les mots filent plus vite encore. Un crampe me meurtrit le bras. Je résiste. Je ne veux pas m’arrêter dans que le flux sera entier, ne pas sortir de sous la cascade avant d’être trempée, et que l’encre scelle mon unité.

48

On jette un œil alentour.
Rien.
On regarde mieux. Toujours rien. On consulte la liste. La couette suggère que la joie fricote avec la lettre d’amour, bien planquée derrière un amas de chair gluante d’humeurs et de matière fécale. Ce n’est guère ragoûtant. La tarte aux fraises retient un hoquet et part en vrille. On la remet à plat. On en a besoin pour reconquérir la joie, ce qui nous expose à récupérer la lettre d’amour. Ou l’inverse.
On préfère l’amour à la lettre.
On hésite.
C’est regrettable. On ne peut pas toujours attendre qu’il se passe quelque chose, ce d’autant moins que, là où l’on est, même le Ciel aurait du mal à nous tomber sur la tête. [100f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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