[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-15 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 15 janvier 2012

 [180d]

35.

On attend.
Le silence à l’extérieur est revenu sans que l’on n’y prenne garde. Pas un pas. Pas une voix. Pas une note. Pas un souffle.
Pas une clochette.
Rien.
On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher, même pas le dictionnaire qui préfère rester discret tant que le nez n’aura pas cessé de distiller ses récréments. On manque de ressources, autant que de lumière, et ce n’est pas la Bible qui va nous aider. L’obscurantisme trône. Est-ce lui qui nous plonge ainsi dans le noir, un noir, si noir ? À moins que cela ne soit autre chose…
On note par ailleurs que l’on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la corde à linge et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne pète plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mû par sa propre décomposition.
Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un morceau de musique, quelque chose d’entraînant. Cela manquait tout à l’heure. Lady Gaga ? Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse du ventre avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
Régenter.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait bien aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une manifestation revendicative. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre culotte, dépitée. On aimait pourtant croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième, ou la trentième fois. Ou plus. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu de la chaussette.
Sortir.
Dès que la peau aura cédé.

36.

Ma tête me gratte, à gauche, juste derrière l’oreille, sur un carré de cinq centimètres sur cinq, environ. Ça me gratte ou ça me pique ? Qu’importe ! Cela me démange. J’enfonce mes ongles courts dans mes cheveux. Je laboure le cuir, fort, et creuse des sillons. La démangeaison se déplace aussitôt sur la joue puis, sans que je n’aie le temps de faire quoi que ce soit, côté droit, en miroir de la zone initiale. Mes doigts se tendent et déjà, elle repart sur le dessus du crâne ! Les doigts sautent. La mordication se propage au dos de la main. Mais qu’est-ce que c’est ? On dirait une bête qui court à fleur de peau et en titille les pores jusqu’à ce que perte de ma patience s’en ensuive.
L’oeil est touché à présent, sur l’extrémité de la paupière. L’oreille. L’extérieur du sein. Le haut de la cuisse. Derrière la tête, à la base du crâne. Au fin fond de la raie des fesses ? Non. On échappe au pire. Sur le trapèze à présent, la démangeaison court, court et court encore. C’est insupportable ! La peau est comme prise de convulsions. Ça brûle et ça gratte. Ça énerve. Ça file sur le menton. Le bas des reins, à droite. Mes ongles répondent du tac au tac. L’urtication y gagne en vigueur. Elle passe sous l’aisselle. Je ne m’appartiens plus. Elle vient jusqu’à la pulpe de l’index. Que me reste-t-il ?
Rien. Je dois recouvrer mon calme si je veux reprendre le contrôle. J’interdis à mes doigts d’agir. La démangeaison se propage à présent telle une vague qui part des épaules, remonte sur la tête, enveloppe le visage et ravage mon dos. Elle m’envahit. Je fais mine d’y être insensible. Elle se glisse dans une narine et rebondit derrière le genou. Je retiens un peu plus mes doigts. Il me faut résister à l’impatience, reprendre possession de moi-même et sauver ma peau. Je me lève. Je tourne en rond. Je pense à autre chose. Le picotement ne cesse pas. Je me mords la langue. Je respire. Je regarde la lumière qui vient du dehors. Un rayon de soleil me caresse la joue. Je souris. Mon corps cède à mon envie de quiétude. J’en profite et fais une pause. Tranquille.

37.

C’est peut-être la nuit. On vient de le dire. Ou alors, c’est l’hiver.
La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe et, d’une courte pensée blasphématoire, on met le feu à la Bible.
Bafouer.
Étreindre.
On se souvient du contact des corps en randori. La pression coupait le souffle et brisait les côtes. On en sortait épuisée, repue de chair, affamée. On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait.
On en bave.
On s’essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable. La sensation nous surprend car l’on avait peur, avant, quand il n’y avait aucune trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque.
On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir.
Beaucoup.
Et le manque ?
On ne veut plus souffrir. [179f]
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge. On doit trouver la joie. On doit. Le devoir va bien avec l’ordre. [88f]
Et la joie, cela va avec quoi ?
On y travaille.
On encourage la chair qui se délite à activer l’enzyme glouton. Le processus est bien enclenché. Elle part en vrille. Des trous se forment. Des vides, si vides que ce qui faisait mal en est désormais absent. On s’approche de l’antimatière. On va pouvoir y puiser la solution, celle dans laquelle la souffrance se précipite. [177f]
On doit prendre les devants, oser, agir, et se préparer à sortir quelle qu’en soit la voie et le prix. On sacrifie l’oreille gauche qui n’entend plus. On la jette. Un tendon la ramène contre la tempe. On l’évite de justesse. On relance. Elle revient. On joue au yoyo quelques instants. On se lasse vite. On cherche une paire de ciseaux pour couper les quatre poils que l’on a sous le menton. Ce n’est pas joli. La toilette a été mal faite. Pourvu que ce soit là la seule erreur commise au moment de la mise en bière ! On ne veut pas que le corps brûle. On veut le sentir pourrir, lentement. Cela va bien avec le silence.
Blettir.
Corrompre.
On y retourne. On s’y consacre.
On se tait.
On passe la couette par-dessus la tête pour accélérer le processus de décomposition. On branche le fer. On y verse un peu d’eau riche en calcaire. On ne craint pas qu’il s’entartre. C’est si rare que l’on s’en serve. On sort la table oblongue. On déplie la jeannette. On profite de la place libérée pour s’étirer un peu. On fait quelques moulinets pendant que le fer chauffe. On fredonne Les mots bleus. On retire la chemise du cintre où elle a séché. On la repasse, le col d’abord, les épaules, les manches, le devant, le dos. On évite les faux plis. On enfile un pantalon propre. On cire nos chaussures. On se lave les dents. On se coiffe. On se parfume d’un jet d’Amour version Kenzo. On vérifie dans le miroir que l’on est prête et que des quatre poils il n’en reste aucun.
On ressemble à un croque-mort.
On ne change rien. L’endroit s’y prête.
Sortir.
Qu’est-ce qui nous manque ?
On reprend la liste, pour vérifier. Au cas où. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas oublier quelque chose.
Omettre.
C’est moins compliqué que d’aimer.
Aberrer.
On a fait un mauvais rêve. On avait envoyé un texto par erreur. On ne croit pas aux erreurs. On en a sué. On a eu peur. On ouvre la boîte aux lettres. Il pleut. Elle est vide. On attrape Caddie par la poignée. On vérifie que l’on a bien mis la liste dans sa poche ventrale, avec la carte de fidélité et les piles à jeter au recyclé. Des mouchoirs en papier. De l’argent. Des clés. On n’a pas besoin de lunettes. On cherche un bonbon. On laisse le papier.

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. »

Depuis, on a ajouté une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, Dieu, une lettre d’amour et une corde à linge. On thésaurise et le vide augmente. On entasse, et on en oublie la moitié, le quart. La totalité. On se tasse au creux de l’estomac. Il fait si froid, dehors, dedans.
A-t-on le nécessaire ? On relit, et on coche.

« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »

Tout est là.
Même Dieu ? On hésite.
S’il y est, c’est le plus à plaindre, dans cette histoire. On le malmène. On le conteste. On le combat ? Il s’en remettra. [52f]
On a plaint Dieu. On en a deux. On rit. Pas trop, c’est carême.
Jeûner.
Il n’en est pas question. On préfère niquer la Samaritaine, lui piquer sa cruche avant qu’elle ne se casse.
La cruche ?
Non, la Samaritaine.
Elle est pourtant un peu cruche avec sa jupe longue et son petit boléro noir d’où émerge un nichon qui abreuve la soif de Jésus. On rit encore. On n’y croit pas à notre bonne humeur. C’est pleurer que l’on devrait, ou se morfondre. On se sent pathétique, parfois. Il ne faut pas.
Sortir.
Oui, ça ; on le doit.
Boire.
Prier.
On n’a jamais su. [89f] [93d]
Alors on attend.
On ouvre la Bible. On rejoint la Samaritaine. On y trouvait tout. On n’y trouve plus rien. Un grand hôtel a pris la place. Le champagne y coule à flots. On se gratte le nez. On se le pince. On n’a jamais aimé le champagne. On trouvait que ça sentait le poisson qui pue. On préférait les lettres d’amour. À chacune, l’émotion nous tirait une larme et, comme dans le dictionnaire, la larme effaçait les mots alors que les mots n’effacent jamais rien. Ou presque.
C’est trop compliqué.
— C’est comme l’amour.
Et le pardon.
On était en manque d’amour. On aurait voulu… Quoi ?
On aurait voulu quoi ?
C’est comme prier, on n’a jamais su.
Peut-être que l’on aurait voulu une pizza à la place de la tarte aux fraises ? Une pizza avec des merguez, mais sans moutarde, et sans œuf, avec une tonne de poivron, et d’oignon. Quelques olives, noires, bien sûr. Une pizza pas trop cuite, avec une pâte plutôt épaisse. Une pizza en entrée. Une tarte aux fraises pour le dessert. Ça fait beaucoup ! Et pourtant, ça ne comble pas.
Ça remplit.
Ça écœure.
On vomit.
Non, ça, c’est l’estomac qui libère ses dernières humeurs. [53f] Ça mousse comme du champagne. Et ça pue, pareil. On sort une coupe. Elle est déjà pleine. On trinque à la santé du vide, du manque, de la Samaritaine, de l’oreiller et du dictionnaire. On l’ouvre au hasard.
Faillir.
On n’a jamais cru au hasard.
Qui a failli ?
Dieu, peut-être. La Samaritaine, sûrement. Et Jésus, qui a dit à son père que ce n’était pas Lui, ce qui était somme toute assez méchant de la part d’un petit gars qui prétendait dire au monde ce que devait être son humanité.
— Pédé !
Judas, s’il te plaît…
Qu’est-ce que l’on disait ? On se concentre.
On disait que l’on a failli aussi. On sait. On ne parle que de ça. On y pense. Et on marche de long en long, trois pas, et l’on repart dans l’autre sens. Papillon. C’est lui nous a montré comment ne pas perdre la tête enfermée dans ce corps aux relents de prison.
On résiste.
Dormir.
Sortir.
On marche puis on court le long de la voie de chemin de fer. L’air est frais. Le soleil nous sourit. On transpire. On souffle. L’air manque. On jette une louche de pâte dans la poêle à crêpes. Elle crépite. On l’étale d’un savant coup de poignet. On repose la poêle sur le feu. On décolle les bords de la tranche d’une spatule en bois. On ne la fera pas sauter. « 12 », rouge, pair et manque. On a perdu. On a tout perdu. On est fauché. La mort nous a dépouillée. On est nue. Ils ont même retiré le linceul. On grelotte. On retrouve la corde à linge. On s’y emballe. On s’y complaît. On se gratte les pieds en écoutant les nouvelles. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Elles sont. On frissonne encore. On a fait un autre rêve. Des gens roulaient en vélo sur les voies de chemin de fer ; d’autres, à pied, les traversaient ; les trains circulaient. On a eu peur, peur qu’il n’y ait des morts. On est reparti dans l’autre sens. On s’est perdue sur des routes le long de jardins emmurés. On a marché longtemps, sans savoir où l’on était. On avait toujours peur. Il est vain de fuir la mort. Aussi vain que de chercher à combler le vide ?
On tousse.
Un paquet de sucre poursuivi par un douanier en uniforme traverse le champ. Il perd sa casquette. On éternue. Une vingtaine de mots disparaissent du dictionnaire ; « bouillir » est dans le lot. On doit se dépêcher, même si le café est meilleur à température.
Sortir.
Il va nous manquer des mots. On cherche la liste. On trouve la lettre d’amour. Qui l’a écrite ? On ne sait plus. On s’en moque. Tout est si loin. On ne peut plus rien rattraper, même si l’on court très vite. On passe la ligne. On lève les bras au ciel. La foule applaudit. Victoire ! On a gagné !
Aimer.
C’est trop tard. La lettre d’amour s’est brisée. [90f] [94d] [178f]

38.

Je plisse les yeux. Je déglutis. Les vases communiquent et ma salive se sale au contact des récréments. Mes pommettes remontent. Elles creusent les rides. Mes paupières chassent la lumière. Une larme perle. Je la laisse couler. [51f] [56d] [55d] Une seconde prend la suite. Une troisième. Quelques autres. Un flot petit à petit se forme. Les pattes d’oie le guident vers l’extérieur de mes yeux jusqu’aux tempes d’abord, puis le long des oreilles. Très vite, ça déborde. Le cou se mouille. Le nez renifle. L’air s’effrite. J’ai envie de crier. Je crie. J’ai envie de me moucher. Je me mouche. J’ai envie de baver. J’en bave, j’ai mal et les larmes n’y peuvent rien.
Je laisse couler pourtant. Elles y vont droit, dru. Elles fluent sans perdre haleine. C’est moi qui m’essouffle. La barre qui coupait mon front s’évapore. Mes pommettes redescendent d’un cran. Mes poignets maintenant supportent la douleur. Je gémis comme un chiot pleure. Je me recroqueville, les bras autour du visage. Les larmes lavent la peau et dispersent ce que le cœur exsude. Elles laissent un vide derrière elles, comme si de chaque pore elles avaient retiré le noyau. La gorge s’en mêle. Le larynx. Ils se contractent, expulsent un peu plus de bave. Elle pisse jusqu’au menton. Un spasme. Un autre. [95d] Mes yeux se ferment à présent. Derrière les paupières apparaît le noir, total. Puis un flash, une lumière. Elle m’éblouit. Je plonge. Ma chair s’y fond. Mes larmes y meurent. Et la souffrance se noie dans le tréfonds.

39.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse bouillie de lentilles sans pour autant s’écouler hors l’enceinte du crâne. Il stagne.
— Miam miam ! [180f]


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[180dDébut-2012:01:15

[179fFin-2012:01:13

[88fFin-2011:07:16

[177fFin-2012:01:10

[52fFin-2011:04:01

[89fFin-2011:07:17

[93dDébut-2011:07:25

[53fFin-2011:04:03

[90fFin-2011:07:20

[94dDébut-2011:07:27

[178fFin-2012:01:12

[51fFin-2011:03:31

[56dDébut-2011:04:07

[55dDébut-2011:04:05

[95dDébut-2011:07:30

[180fFin-2012:01:15





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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