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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-13 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 13 janvier 2012

 [179d]

35.

On attend.
Le silence à l’extérieur est revenu sans que l’on n’y prenne garde. Pas un pas. Pas une voix. Pas une note. Pas un souffle.
Pas une clochette.
Rien.
On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher, même pas le dictionnaire qui préfère rester discret tant que le nez n’aura pas cessé de distiller ses récréments. On manque de ressources, autant que de lumière, et ce n’est pas la Bible qui va nous aider. L’obscurantisme trône. Est-ce lui qui nous plonge ainsi dans le noir, un noir, si noir ? À moins que cela ne soit autre chose…
On note par ailleurs que l’on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la corde à linge et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne pète plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mû par sa propre décomposition.
Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un morceau de musique, quelque chose d’entraînant. Cela manquait tout à l’heure. Lady Gaga ? Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse du ventre avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
Régenter.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait bien aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une manifestation revendicative. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre culotte, dépitée. On aimait pourtant croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième, ou la trentième fois. Ou plus. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu de la chaussette.
Sortir.
Dès que la peau aura cédé.

36.

Cela me gratte la tête, à gauche, juste derrière l’oreille, sur un carré de cinq centimètres sur cinq, environ. Ça me gratte ou ça me pique ? Qu’importe ! Cela me démange et j’enfonce mes ongles courts dans mes cheveux. J’y vais, fort. La démangeaison se déplace aussitôt sur la joue puis, sans que je n’aie le temps de faire quoi que ce soit, côté droit, en miroir avec la zone initiale. Mes doigts se tendent et déjà, elle part sur le dessus du crâne ! Les doigts sautent. La mordication se propage sur le dessus de la main. Mais qu’est-ce que c’est ? On dirait une bête qui court à fleur de peau et en titille les pores jusqu’à ce que perte de l’entendement s’en suive.
L’oeil est touché à présent, sur l’extrémité de la paupière. L’oreille. L’extérieur du sein. Le haut de la cuisse. Derrière la tête, à la base du crâne. Dans la raie des fesses ? Non. On échappe au pire. Sur le trapèze à présent, la démangeaison court, court et court encore. Que me veut-elle ? C’est insupportable ! Le corps prend toute la place. Ça brûle et ça gratte. Ça énerve. Ça file sur le menton. Le bas des reins, à droite. Mes ongles répondent du tac au tac. L’urtication y gagne en vigueur. Elle passe sous l’aisselle ! Je ne m’appartiens plus. Elle vient jusqu’à la pulpe de l’index. Que me reste-t-il ?
Rien. Je dois ouvrir un contre-feu. J’interdis à mes doigts d’agir. La démangeaison se repend à présent en une vague qui part des épaules, remonte sur la tête, enveloppe le visage et ravage mon dos. Elle m’envahit. Je fais mine d’y être insensible. Elle se glisse dans une narine et rebondit derrière le genou. Je retiens un peu plus mes doigts. Je dois résister à l’impatience, reprendre possession de moi-même et sauver ma peau. Je me lève. Je tourne en rond. Je pense à autre chose. Le picotement ne cesse pas. Je mords ma langue. Je respire. Je regarde la lumière qui vient du dehors. Un rayon de soleil me caresse la joue. Je souris. Mon corps cède à mon envie de quiétude. Merci.

37.

C’est peut-être la nuit. On vient de le dire. Ou alors, c’est l’hiver.
La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe. Et, d’une courte pensée blasphématoire, on met le feu à la Bible.
Bafouer.
Étreindre.
On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait.
On en bave.
On s’essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable. La sensation nous surprend car l’on avait peur, avant, quand il n’y avait aucune trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque.
On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir.
Beaucoup.
Et le manque ?
On ne veut plus souffrir. [179f]


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[179dDébut-2012:01:13

[179fFin-2012:01:13





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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