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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-10 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 10 janvier 2012

 [177d]
On est dans une impasse.
On caresse la chaussette. Elle ronronne. On lui donne des croquettes. Elle soulève la queue et griffe la couette. Des plumes s’échappent. Il neige. On fait une boule avec la liste. On la brûle. On tousse. On chasse la fumée d’un coup de balai suisse. Les pompiers sortent la grande échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On lui passe une robe. On la berce. On lui raconte qu’une amie disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on n’avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle est morte.
La poupée ? Non, l’amie.
Et la poupée ?
Elle n’a jamais existé. En fait si, mais pas comme l’amie. On y revient. On l’a aimée. Et elle ? On ne saura jamais.
Pardonner.
Quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et sortir. [88d]
On ignore toujours quand on saura que notre compte en bon. On est tellement loin de tout calcul.
Périr.
Qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f] [83f]
Sortir.
On ne sait pas. [87d] [86d]

33.

Un étrange silence règne. Plus rien ne pète, plus rien n’explose. On se concentre. On écoute. On entend quelques écoulements et autres goutte-à-goutte, quelques chuintements, de légers sifflements, de rares crépitations.
— Tu oublies ton propre murmure.
Une clochette tinte.
Encore ? En serions-nous déjà à l’enterrement, à la mise en bière ?
On s’inquiète. On ne voudrait pas que le temps passe trop vite. On a tellement à faire encore. Le son des mots donne le sens.
Entendre.
Et comprendre que ce que l’on dit va au-delà de ce que l’on énonce. Percer le silence, aussi.
Écouter.
Sortir.
On doit s’y préparer avant que tout ne se délite. On a encore de la marge. Quelle serait sa largeur ? Ce n’est pas si important de le savoir. L’essentiel est de faire ce que l’on a à faire en priant que nos instructions soient respectées et que le corps ne soit pas incinéré. Sans cela, il nous faudra trouver en catastrophe un refuge, sortir sans vraiment y aller. [25f]
On panique.
On ne veut pas brûler !
On veut que l’on nous laisse là dans cette chair qui nous est familière, là où l’on a vécu même si la cohabitation n’a pas toujours facile.
Ça pue. On s’accroche à l’odeur. C’est plus sûr que toutes les cordes à linge. On cherche le tire-bouchon. Il est toujours planté dans la tarte aux fraises. Il y est bien. Il le dit. On n’a pas de raison de ne pas le croire ; c’est assez fiable en général, un tire-bouchon ; plus en tout cas que chacune des bouteilles qu’il a pu ouvrir tout au long de sa carrière. Et ça dure longtemps, une carrière de déboucheur ? Il répond qu’en général oui même si le risque est permanent d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné vissé dans un bouchon.
Veut-il qu’on le sorte de la tarte aux fraises ? Non. Surtout pas ! Pour une fois qu’il est bien, là. C’est tendre. Et ça sent bon. Cela le change de l’odeur de vinasse. On compatit. On ne le retire donc pas. On sait aussi ce que c’est que d’être perdue, égarée, jetée par inadvertance à la poubelle, oubliée sur une table de pique-nique ou abandonnée vissée dans un bouchon. On préfère aussi la tarte aux fraises. C’est tendre et ça sent bon. On ferme les yeux. On se souvient, la main au creux du nez, un doux parfum dans la paume. On ne préférerait pas.
Oublier.
Pardonner.
Les deux ne vont pas ensemble.
On retire la main. On se caresse le dessus des cuisses. On croise un poil pubien. On s’en détourne. On se masse les trapèzes. On est tendue. On a peur, encore, de l’ignition. On refuse de finir en cendres. Plutôt pourrir avec le corps si jamais on ne pouvait en sortir. De cette manière, on ne souffrirait pas. C’est l’idée que l’on en a. On n’en sait pas plus. On n’a pas envie d’en savoir plus ; on craint que cela n’attise la peur.
On tend à nouveau l’oreille. Un chant nous parvient. [51d]

«  Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu présent par ton amour. «  Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu t’aimera toujours ! » [175f]

Chanter.
Croire.
On n’y est pas.
On se laisse bercer par la musique. Cet air ne va pas avec l’idée que l’on a d’un enterrement. On a dû se tromper de messe. On aurait plutôt vu… Vu quoi ? On n’a jamais été très douée en matière de liturgie. On se tourne vers la Bible. Elle prend une mine désolée. Ce n’est pas elle qui régit le culte.
Qui alors ?
Les pasteurs. Les curés. Les prophètes. Tous ces gens-là, que l’on n’aimait pas.
Prier.
On ne savait pas plus. Cela nous paraissait même absurde. Dieu avait tant d’autres choses à faire que d’entendre notre plainte. On relevait la tête. On était fière. On n’ignorait pas Dieu ; juste, on ne le sollicitait pas. On le gardait pour les grandes occasions, les enterrements, en exclusivité. Les mariages et les baptêmes, on n’y allait pas, par contestation de l’ordre clérical. Et Dieu semblait convenir tellement mieux à la mort !
Rendre grâce.
A-t-on jamais véritablement essayé ?
Aimer.
Mourir.
On y est. Dieu, lui, n’y est toujours pas.
Doit-on de nouveau tenter une prière, adjurer, l’implorer ? On ne veut rien devoir à personne. Ceci explique peut-être cela.
On caresse la Bible. On se concentre sur quelque chose d’impérieux. On se remémore un chœur d’église.

« Alléluias ! »

Gloire à Dieu ! Et puis quoi encore ? Dieu. Où est-il ? « Dans nos cœurs », a-t-on écrit un jour. Et quand le cœur ne bat plus et que la chair pue, il est où, Dieu ? Il se bouche le nez avec le couteau suisse et tourne le dos à la tarte aux fraises ? Dieu. Où est-il quand la chair se délite et que l’on a besoin de lui, pour de vrai ?
— Dans tes fesses !
Ça suffit, Judas ! Ce n’est pas le moment de plaisanter. C’est important. On cherche la voie. Tu comprends, Judas ? Ne nous dérange pas.
— Ce n’est pas lui qui parle, c’est Moi.
Toujours cette clochette !
On se gratte les pieds. On cherche le tiroir secret. Il est coincé et le poisson qui pue est occupé à autopsier le cœur afin de voir si Dieu ne s’y planquerait pas. On lève le nez. La musique s’est arrêtée. Peut-être était-ce une réplétion ? On savoure le silence. Il est léger. S’il n’y avait pas l’odeur, on pourrait se croire comme dans un rêve sans matière. Une apesanteur. C’est assez doux. C’est tendre, plus encore que la tartine. Cela fait du bien cette sorte d’enveloppe où ce qui se tait est ce qui faisait mal autrefois. La souffrance disparaît. La blessure s’évapore. Une côte lâche. [89d]
Vlan ! [85f]
Pourquoi fallait-il que l’on nous mette une claque quand on croyait être arrivée à destination ? Parce que tout est dans le voyage, aurait répondu un sage. Les sages n’existent pas ; les mages non plus ; Dieu, encore moins. Et pourquoi pas ? On veut y croire, pour cette fois, se glisser sous la couette près d’un corps toujours chaud, l’étreindre, en jouir et sentir que la vie règne sur la Terre comme au Ciel. Donne-nous chaque jour notre amour quotidien. S’il te plaît. Dieu.
Donne !
Offrir.
Sortir.
Et gagner un moins une étape du Tour de France, avec une nette préférence pour le Tourmalet. On serre les cale-pieds. On appuie sur les pédales. On est contente. On grimpe la montagne. Au sommet, le silence sera total et le maillot à pois. On veut entendre le cœur battre. Il ne pompe plus. Tant pis. On le fera battre autrement. On sonne le rappel. Ce qui reste du corps expire. Tout est si mou ! On aimait ce qui avait de la vigueur. On était si rude parfois.
On regrette.
Oui. Non. Peut-être pas.
Sortir.
Plus tard. On n’a pas tout réglé.
Pardonner.
Renoncer.
À vivre, c’est déjà fait. On n’a pas eu le choix. [84f] D’aucuns disaient qu’on l’a toujours. C’est un vaste débat. On a fait ce que l’on a pu. On n’est pas coupable de ce que l’on a tenté, ni de ce que l’on a raté. On n’a pas tant que cela échoué, dirait le dictionnaire. Il est fermé, calfeutré dans son sac en plastique, bien à l’abri des récréments tueurs de mots. On ignore vers qui se tourner, pour savoir. On doit rester fière de nos choix. On sent la fatigue nous gagner. On aimerait dormir un peu. On se sent si lasse à présent. L’issue paraît tellement difficile à trouver. On regarde la chaussette dans le blanc des yeux. On y puise de quoi suivre le chemin de la corde à linge.
Marcher.
On avance, en tout cas. Et on se souvient que l’on ne doit pas renoncer. Voilà un verbe qui devrait s’effacer du dictionnaire ! Il a trop de doubles sens, trop de larmes attachées. Il n’est pas fiable.
Choisir.
On prend à droite. Dieu est forcément par là.
Un papillon vole quelques pas devant nous. Le soleil illumine, sans trop. On aperçoit de l’eau claire. Une Samaritaine. On s’approche. Elle nous fait un clin d’œil. On l’attrape par la taille. Oh ! que c’est bon d’embrasser une fontaine à la pierre chauffée en plein midi.

« Source de vie, quelle ta voie ? »

On déraille. La source est tarie. La poussière du désert vole sous une rafale. On éternue. On se recroqueville. On remonte la couette jusqu’au milieu du front. On regrette de ne pas avoir emporté de bouillotte. On remet les chaussettes. Le vent est si froid. Quelqu’un aurait-il ouvert une fenêtre ? Il faudrait aller voir et la fermer. On n’a pas l’énergie pour cela. On se tasse. On grelotte. De la chair s’éparpille. On doit faire attention.
Sortir.
Renoncer d’abord.
Choisir, ensuite.
Entre quoi et quoi ? Entre qui et qui ? Entre soi et les autres. Antre autres…
Aimer, enfin.
Et se goinfrer de tarte aux fraises, dès que le tire-bouchon aura laissé la place.
Il dit en avoir pour un moment et suggère de chercher une tablette de chocolat. On n’a jamais assez fait d’abdos pour trouver autre chose que des cellules adipeuses en ordre dispersé. On pompe. Le cœur ne suit pas. On pleure. Les yeux sont secs. On se souvient. Le cerveau se déconnecte. On espère. Les nerfs craquent.
On doit faire quelque chose.
Y croire.
C’est exactement ça. [86f] Oui. Ça.
— Ça quoi ?
Tais-toi ! [176f]

34.

Je pose deux doigts sur ma pommette gauche. Elle est brûlante. Un hoquet secoue ma respiration. Je plisse les yeux. La lumière entre à peine. Elle m’éblouit pourtant. La chair chauffe davantage. De l’intérieur, la source arme son flot. Je me voûte. Mon front se cambre. Je ne veux rien céder à l’averse qui gronde. Je me contracte. Je résiste [54d] [53d] en serrant fort les poings. La peau s’empourpre. La brûlure réclame un peu de fraîcheur. Il n’est pas question que je lui concède une larme. Je creuse les joues et ravale ma salive. Un nuage de vapeur se forme. [87f] [92d] [91d] [90d] Je me concentre encore. Je respire en profondeur. Mes pommettes baissent en température. Mon front se détend. Je ferme les paupières. Un dernier éclair assèche le fond de mes yeux. Je soupire.

35.

On attend.
Le silence à l’extérieur est revenu sans que l’on n’y prenne garde ; pas un pas ; pas une voix ; pas une note ; pas un souffle ; pas une clochette ; rien. On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher. On est plongée dans le noir depuis le début de cette affaire et l’on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la couette et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne goutte plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mû par sa propre décomposition.
Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un morceau de musique, quelque chose d’entrainant. Cela manquait tout à l’heure ; Lady Gaga. Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
Régenter.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une Pride. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre culotte. On aimait croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième, ou la trentième fois. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu de la chaussette. C’est peut-être la nuit. On l’a dit aussi. Ou alors, c’est l’hiver. La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe. Et, d’une courte pensée blasphématoire, on met le feu à la Bible.
Bafouer.
Étreindre.
On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait. On en bave. On s’essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable.
On avait peur pourtant, avant, quand il n’y avait pas trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque. On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir. Beaucoup. Et le manque ?
On ne veut plus souffrir.
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge.
On doit trouver la joie.
On doit.
Le devoir va bien avec l’ordre. [88f] Et la joie ? On y travaille.
On doit encourager la chair qui se délite à activer l’enzyme glouton. Le processus est bien enclenché. Elle part en vrille. Des trous se forment. Des vides, si vides que ce qui fait mal en est absent. On s’approche de l’antimatière. On va pouvoir y puiser la solution, celle dans laquelle la souffrance se précipite. [177f]


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[177dDébut-2012:01:10

[88dDébut-2011:07:16

[42fFin-2011:03:15

[52dDébut-2011:04:01

[82fFin-2011:06:06

[83fFin-2011:06:07

[87dDébut-2011:07:15

[86dDébut-2011:07:13

[25fFin-2011:03:01

[51dDébut-2011:03:31

[175fFin-2012:01:07

[89dDébut-2011:07:17

[85fFin-2011:07:12

[84fFin-2011:07:11

[86fFin-2011:07:13

[176fFin-2012:01:08

[54dDébut-2011:04:04

[53dDébut-2011:04:03

[87fFin-2011:07:15

[92dDébut-2011:07:24

[91dDébut-2011:07:23

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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