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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-7 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 7 janvier 2012

 [175d] [83d]

31.

Je gaine, les reins plaqués contre le dossier de ma chaise. [172f] J’ouvre les épaules. Je serre les fesses et ma foulée s’allonge. Je relève la tête. Mes muscles sont brisés. Les articulation de mes doigts sur le clavier crissent. Mes avant-bras se hérissent comme sous la griffure des barbelés. Mes coudes, ça va, mes genoux aussi, mes chevilles. Mes épaules pèsent plus lourd que le poids de mon corps ; ma nuque et mes cervicales brûlent. Mes cuisses, au repos, sont silencieuses. Mes lombaires exigent un bain à remous.
Je me redresse encore. Je veux garder la tête haute. Je fais quelques moulinets, tout en douceur. Un craquement m’effraie. J’étire les mollets, talons levés, genoux qui poussent vers l’avant. Je masse mes cervicales. Je gaine encore sans que mes abdominaux ni mes lombaires n’y trouvent le repos. Je tire la langue. Ma nuque réclame quelque chose qui la console. L’angoisse de la nuit s’y colle. J’étarque les pectoraux. Cela ne sert plus à rien. Une barre à la racine des cheveux me rappelle que j’ai le cou fragile et que je dois faire attention à la manière de poser ma tête sur l’oreiller. Quelque chose m’oppresse, un souvenir, une crainte. Les courbatures me ramènent à la course et mon corps crie sa victoire, un peu fort.
Une grimace me fend. Je tousse. Je bois. Ma gorge me chatouille. Je serre le poing. Quelques cellules adipeuses grouillent de nouveau dans les bourrelets. Je gaine. Elles s’évanouissent. Je serre un peu plus les fesses. Je grandis. Je mouline encore. Mes avant-bras reprennent leur position perpendiculaire à l’écran. Mes doigts sur le clavier se hâtent. Mes paumes réclament une caresse. Ma chair déguste enfin la ration d’endorphine. Mes épaules, mes reins, mes cuisses, mes mollets sont calmes. Seuls mes abdominaux gémissent encore. Ils peuvent toujours se plaindre. [34d] Il n’est pas question que j’abandonne.
 [85d] [84d] [42d] [81f]

32.

On a perdu une chaussette. On l’a enlevée pour se gratter les pieds et jetée quelque part. Où ? On doit trouver.
Ravoir.
On fouille le corps. Cela ne règle rien. On a froid aux orteils. On a froid aux chevilles, aux jambes, au pubis, aux reins, au ventre, aux coudes, aux omoplates, aux seins, au col, à la tête. On a froid partout. Le corps caille, à l’identique du lait mais en plus glacé, en moins granuleux. Rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça crépite. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum ! [174f]
Non, ce n’est pas ce bruit-là.
On ne sait pas dire le bruit sec de ce qui craque. On l’entend par contre, le son de la biscotte qui éclate sous la pression du beurre trop dur. Et on l’éprouve, celui des nerfs dont l’unité se rompt. On les perdait, parfois, comme la chaussette, et l’entendement. On était désemparée face à notre impuissance à dire ce qui nous désarmait. On se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de notre dénuement.
Contenir.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas !
On cherche l’intrus. On aperçoit la chaussette qui joue du talon avec l’oreiller. On les secoue. L’oreiller lâche prise. Il vole jusqu’à la Bible. Il s’écrase. La Bible manque d’air. C’est bien. La chaussette pendouille toujours au bout des doigts. On la fait tourner comme une hélice. Ça lui apprendra à nous mettre en boule. Elle doit comprendre, elle aussi, qu’il faut se contrôler, maîtriser ses émotions, ne pas céder à la première corde à linge venue.
Mais c’était un oreiller !
C’est la même chose.
Renoncer.
Sourire.
On arrête la manivelle. On enfile la chaussette. [173f] On fait quelques exercices. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages.

« P-a-r-d-o… »

Une canalisation pète à l’étage supérieur. Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard.
Pardonner.
Le verbe est effacé. On ne saura jamais.
Aimer.
Le flot semble tari. On rattrape le dictionnaire. On revient à la lettre « A ».

« A-i…  »

Une nouvelle goutte tombe. « Aînesse » en fait les frais ; c’est bien fait pour Judas ! On rit. On ferme le dictionnaire. On le protège dans un sac étanche. Il nous faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin et limiter ainsi le risque d’effacement prématuré de ce qui nous donne encore espoir.
Prévenir.
Y croire.
Belle équation.
Des pincettes. On ignore jusqu’à la forme que cela a. On rit encore. Quelle belle journée ! On grignote le couteau suisse. On déploie le poisson qui pue. On se gratte le nez. On éternue, à trois reprises. Le facteur délivre la lettre d’amour. On la place dans l’ouvrir dans le tiroir secret. On songe à une nuit d’été, ou d’hiver. Une belle nuit. On en a eu. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
Le mot est effacé.
On pourrait lire la Bible ; on sait qu’elle en dit quelque chose. C’est un gros morceau que pas même un déluge ne peut diluer. On renonce. On pourrait en trouver un résumé. On a envie d’un bonbon à la menthe. Le paquet est vide et l’épicerie est fermée. On ne râle pas. C’est inutile. On ne veut plus rien qui serait sans intérêt. Alors on se gratte les pieds à travers la chaussette et on imagine que l’on est capable d’avancer.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée.
On est dans une impasse.
On caresse la chaussette. Elle ronronne. On lui donne des croquettes. Elle soulève la queue et griffe la couette. Des plumes s’échappent. Il neige. On fait une boule avec la liste. On la brûle. On tousse. On chasse la fumée d’un coup de balai suisse. Les pompiers sortent la grande échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On lui passe une robe. On la berce. On lui raconte qu’une amie disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on n’avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle est morte.
La poupée ? Non, l’amie.
Et la poupée ?
Elle n’a jamais existé. En fait si, mais pas comme l’amie. On y revient. On l’a aimée. Et elle ? On ne saura jamais.
Pardonner.
Quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et sortir. [88d]
On ignore toujours comment et qui dira que notre compte en bon. On est tellement loin de tout calcul.
Périr.
Qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f] [83f]
Sortir.
On ne sait pas. [87d] [86d]

33.

Un étrange silence règne. Plus rien ne pète, plus rien n’explose. On se concentre. On écoute. On entend quelques écoulements et autres goutte-à-goutte, quelques chuintements, des « psssss… » ou des « pffuittt… », de rares craquements.
— Tu oublies les « proutttt… » !
Une clochette tinte.
Une clochette ? En serions-nous déjà à l’enterrement ? À la mise en bière ?
On s’inquiète. On ne voudrait pas que le temps passe trop vite. On a tellement à faire encore. Le son des mots donne le sens.
Entendre.
Et comprendre que ce que l’on dit va au-delà de ce que l’on énonce. Percer le silence, aussi.
Écouter.
Sortir.
On doit s’y préparer avant que tout ne se délite. Cela laisse encore une marge. Quelle serait sa largeur ? Ce n’est pas si important de le savoir. L’essentiel est de faire ce que l’on a à faire en priant que nos instructions soient respectées et que le corps ne soit pas incinéré. Sans cela, il nous faudra trouver en catastrophe un refuge, sortir sans vraiment y aller. [25f]
On panique.
On ne veut pas brûler !
On veut que l’on nous laisse là dans cette chair qui nous est familière, là où l’on a vécu même si la cohabitation n’a pas toujours facile.
Ça pue. On s’accroche à l’odeur. C’est plus sûr que toutes les cordes à linge. On cherche le tire-bouchon. Il est toujours planté dans la tarte aux fraises. Il y est bien. Il le dit. On n’a pas de raison de ne pas le croire ; c’est assez fiable en général, un tire-bouchon ; plus en tout cas que chacune des bouteilles qu’il a pu ouvrir tout au long de sa carrière. Et ça dure longtemps, une carrière de déboucheur ? Il répond qu’en général oui même si le risque est permanent d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné vissé dans un bouchon.
Veut-il qu’on le sorte de la tarte aux fraises ? Non. Surtout pas ! Pour une fois qu’il est bien, là. C’est tendre. Et ça sent bon. Cela le change de l’odeur de vinasse. On compatit. On ne le retire donc pas. On sait aussi ce que c’est que d’être perdue, égarée, jetée par inadvertance à la poubelle, oubliée sur une table de pique-nique ou abandonnée vissée dans un bouchon. On préfère aussi la tarte aux fraises. C’est tendre et ça sent bon. On ferme les yeux. On se souvient, la main au creux du nez, un doux parfum dans la paume. On ne préférerait pas.
Oublier.
Pardonner.
Les deux ne vont pas ensemble.
On retire la main. On se caresse le dessus des cuisses. On croise un poil pubien. On s’en détourne. On se masse les trapèzes. On est tendue. On a peur, encore, de l’ignition. On refuse de finir en cendres. Plutôt pourrir avec le corps si jamais on ne pouvait en sortir. On ne souffrirait pas. C’est l’idée que l’on en a. On n’en sait pas plus. On n’a pas envie d’en savoir plus ; on craint que cela n’attise la peur. On tend à nouveau l’oreille. Un chant nous parvient. [51d]

« Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu présent par ton amour. Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu t’aimera toujours ! » [175f]

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[172fFin-2012:01:02

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[88dDébut-2011:07:16

[42fFin-2011:03:15

[52dDébut-2011:04:01

[82fFin-2011:06:06

[83fFin-2011:06:07

[87dDébut-2011:07:15

[86dDébut-2011:07:13

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[51dDébut-2011:03:31

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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