[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-3 janvier 2012




 [173d]
On oublie.
On résume.
Voilà. On s’est plantée. L’arbre a traversé la route alors que l’on roulait sans permis une main sur le volant, l’autre dans la culotte de la poupée. On s’est écrasée. Le Samu est arrivé. On a été désincarcérée. Le cerveau était en bouillie. On nous a déclarée morte. On n’a pas protesté. On a sucé notre pouce comme un bébé. On a fait caca et le nichon a explosé. On croyait pourtant que le corps savait. Il était impuissant, comme le reste. Maintenant, il se délite. Il s’enfuit. Et on est là, les fesses dans l’herbe mouillée du talus, la poupée déchiquetée et l’œil éteint. L’arbre a été transformé en papier. On y a imprimé une Bible, une lettre d’amour et un dictionnaire. On s’est logé un couteau suisse dans le dos. On a pleuré. Les mots se sont dissous au rythme de la chair qui pourrissait. Le silence a couvert l’explosion.
On a renoncé.
Aimer.
On aurait dû parler. On l’a fait. Puis, très vite, on n’a plus eu rien d’autre à dire que souffrir.
Pleurer.
On n’est pas là pour regretter.
Oublier.
Vivre.
Retrouver qui l’on est. S’y ancrer.
Pardonner.
On doit y arriver.
On serre le poing. On regarde passer la poupée. On fronce un sourcil. L’autre est déjà occupé. Il sert d’écrou à la tarte aux fraises. [49f] [79f] [81d]

29.

Les draps sont froids. Je me recroqueville, le coin de la couette serré dans une main, la seconde à plat contre mon pubis, les pieds emboîtés l’un dans l’autre. Mes chairs coagulent. Mon sang circule à peine. Il va du cœur au cerveau, avec un détour de pure nécessité par les poumons. Je me crispe. Je me rétracte. Je me rétrécis. Il faudrait que je remue ne serait-ce qu’un orteil pour remettre le machine en route. Je ne peux pas. Une stalactite me perce le cœur. Il cesse de battre. La douleur est si vive qu’elle le relance aussitôt sans que ses battements ne soient assez profonds pour que frémissent mes tempes.
Un soupir me secoue. Je bloque l’ondulation. Je suis plongée dans un bain d’azote liquide. Mes ovules surgèlent. Je me fige. Mon souffle expire ses trente-sept degrés entre matelas et couette. Je me ratatine. Je suis incapable de bouger. Mon cerveau semble le dernier à fonctionner. Je l’appelle. Je l’implore. Mes sourcils froncent. Une douleur d’effort barre mon front. Mon corps se brise en mille pièces. Je m’éparpille. Plus rien ne circule, la chaleur moins que tout.
Je suis transie, la chair en miettes. Les draps sont toujours aussi froids. Je dois me rassembler. Ma main vole au secours de ma pensée. Elle appuie. Elle peine à se faufiler vers mes nymphes. Il lui faudrait un mobile. Un doigt se hisse jusqu’au clitoris. Il ne rencontre qu’une chose molle, décatie, pourrie, viciée. Il se tire. Ma paume revient se caler plus bas, presque au niveau des genoux. Mes doigts serrent toujours la couette. Mon nez souffle un air tiède. Ma peau transpire une sueur glacée. Je m’éteins. Mon cœur se serre. Ma gorge l’imite. Je suis raide de toute pensée, percluse, dépossédée. Ma main tente une dernière sortie. Elle se disloque en route. Trou noir.
 [82d] [38d]

30.

On n’oublie pas.
Pas question. [48f]
On a souffert. On a désormais l’obligation de dire, de vider son sac, de briser le silence. C’est maintenant ou jamais. Le corps, lui, est hors jeu. Il se répand et l’on s’épanche avec lui. Ça pue pareil.
Crier.
Ne plus retenir.
Honnir.
On a pourtant dit que l’on n’était pas là pour régler des comptes. Et pourquoi pas, après tout ? On a bien le droit de se défouler un peu et puis, là où l’on est, on ne risque plus rien. Ou presque. Qu’importe si l’on s’expose ! On aurait de toute façon tort de nous taire.
On s’est trop tue. On a été lâche à ne pas dire.
Sortir. [171f]
À celer, on a perdu l’histoire là où l’on voulait la garder.
On se retenait. On se blessait. On se froissait. Et on prenait des coups. On en donnait.
Vlan !
— Et boum ! Badaboum !
Qui fait écho ? On dirait une clochette. On regarde alentour. On ne voit rien de tel. On a dû rêver. On ne sait tellement pas où l’on est. On frissonne. On a envie d’un thé fumant. Jacques Lacan nous l’apporte. C’est aimable. La liste nous observe. Elle semble attendre quelque chose. La corde à linge fredonne un drôle d’air.

« Dis-moi que l’amour ne s’arrête pas. »

Non, on ne le dit pas.
On ne pense pas à l’amour. On pense plutôt à sauver sa peau. On pense à relever la tête. On esquive le coup qui part. Il porte quand même. On lance le poing. On entend un cri. On se débine. L’affrontement nous fait peur. Un croche-pied nous retient. Un coude part. Un doigt qui se tend accuse. Un soufflet déséquilibre. On s’aplatit sur le dictionnaire. On se crève un œil sur un coin de l’oreiller. L’évidence apparaît.
C’est la guerre.
On brandit le poisson qui pue. On transforme la couette en gilet pare-balles. On creuse une tranchée. On attend que pleuvent les bombes. L’ordre tonne.
— Chargez !
On s’élance, baïonnette au fusil, peur au ventre. On passe la rate. On esquive le pancréas. On s’effondre dans le nombril. On appelle au secours. On pleure. On repart sous les gerbes de chair adipeuse. On gagne un mètre. On recule. Du sang gicle. De la morve. Et les boyaux se déchiquettent. On est dans la…
Stop ! Ça suffit !
Avancer.
Pardonner.
Et ne pas régler ses comptes. Ranger ce qui divise. Rompre le silence.
Aimer.
Sortir.
On le doit. Disons plutôt que ce serait bien. Ce serait gentil. On ne veut plus être gentille. On n’a pas de cadeaux à faire. À personne. À nous-mêmes, on en a si peu fait. Peut-être serait-il justement le temps de… On serre le poing. On retient les larmes. On gaine. C’est parti. On ne veut plus que l’on nous néglige. On veut que l’on nous entende. On a encore des choses à dire.
Parler.
Décrier.
On prend la tarte aux fraises et on balance. Ça tache plus profond que les merguez dans le pain. [45f] Ça a la couleur du sang et l’odeur du gaz moutarde. Hardi petit ! Allons-y.
On commence par qui ? On fouille le ventricule gauche où l’on sait la liste planquée. On sort no lunettes. On va pour lire. On se tait de nouveau. On ne veut pas citer de noms. On n’a pas envie que l’on nous fasse un procès même pas d’intention. On ouvre la Bible. On y cherche un coupable. Judas. Il est parfait dans le rôle. On le garde. Quelqu’un d’autre ? Non, Judas suffit et puis on n’a pas le temps de référencer tous les coupables des Écritures pour trouver d’autres pseudonymes. On n’est pas là non plus pour faire le procès de l’humanité.
On referme la Bible. On arme la tarte aux fraises. On rajoute un peu de crème fouettée. Du purin aussi. De l’acide. On ouvre le couteau suisse. On plante le poinçon à travers la tarte, pointe côté fruits. Judas ! chéri. Viens ! On a un petit cadeau pour toi. Allez ! ne sois pas timide.
Mais pourquoi ne bouge-t-il pas ?
— Il est déjà mort.
Il ne manquait plus que ça.
Occire.
On s’approche. On le tâte de l’arbalète. Il bouge. C’était une ruse. Judas ! Il porte bien son nom, celui-là. On ne va pas le rater mais on veut qu’il nous voie, qu’il regarde son ignominie en face. Et qu’il souffre, aussi, autant que l’on a souffert. Youhou ! Judas ! Réveille-toi !
Il ouvre un œil.
Vlan !
— Salope !
C’était donc lui qui nous interrompait.
— Non. Perdu, c’est un Autre.
On s’en moque. On sait que c’est lui. On attrape le tire-bouchon.
Et vlan !
On lui en colle un coup en plein dans le plexus. On reprend le dictionnaire. On tranche. Sa tête roule au fond du panier. Son sang tache l’osier. C’est dommage. On devra en trouver un autre pour porter le linge à l’étendoir. On observe la tête gésir. Elle remue encore. On lui fourre les merguez dans les trous de nez pour l’empêcher de respirer. Tu disais quoi, Judas ?
— Salope !
Il a du ressort, le bougre.
On attrape la corde à linge. On ligote le reste du corps resté en vrac au pied du panier. On lui plante le tire-bouchon dans le fessier. On lui flanque le poisson qui pue au milieu de la crème fouettée. Que reste-t-il ? [50f]
On a égaré la liste.
— Salope !
Ne se taira-t-il donc jamais ?
La violence coupable est bavarde. On peut juste l’étouffer quelques instants. Au moindre relâchement, elle pète au nez, pire qu’un nichon qui se place en orbite. Il doit pourtant bien y avoir un moyen d’y échapper.
Aimer.
On cherche toujours la liste. On tombe sur un compte. Une claque nous prend à rebours. L’oreiller amortit. On s’enveloppe dans la couette. On souffle de l’air chaud en dedans. On voudrait oublier.
Sortir.
Dormir.
On ne craint pas de fermer les yeux. Caïn veille. [38f] [80f] [83d]

31.

Je gaine, les reins plaqués contre le dossier de ma chaise. [172f] J’ouvre les épaules. Je serre les fesses et ma foulée s’allonge. Je relève la tête. Mes muscles sont brisés. Mes doigts crissent sur le clavier. Mes avant-bras se hérissent comme sous la griffure des barbelés. Mes coudes, ça va, mes genoux aussi, mes chevilles. Mes épaules pèsent plus lourd que le poids de mon corps ; ma nuque et mes cervicales brûlent. Mes cuisses, au repos, sont silencieuses. Mes lombaires exigent un bain à remous.
Je me redresse encore. Je veux garder la tête haute. Je fais quelques moulinets avec les épaules, tout en douceur. Un craquement m’effraie. J’étire les mollets, talons levés, genoux qui poussent vers l’avant. Je masse mes cervicales, toujours fragiles. Je gaine encore sans que mes abdominaux ni mes lombaires n’y trouvent le repos. Je tire la langue. Ma nuque réclame quelque chose qui la console. L’angoisse de la nuit s’y colle. J’ouvre les épaules. Cela ne sert plus à rien. Une barre à la racine des cheveux me rappelle que j’ai le cou fragile et que je dois faire attention à la manière de poser ma tête sur l’oreiller. Quelque chose m’oppresse, un souvenir, une crainte. Les courbatures me ramènent à la course et mon corps crie sa victoire, un peu fort.
Une grimace me fend. Je tousse. Je bois. Ma gorge me chatouille. Je serre le poing. Quelques cellules adipeuses grouillent de nouveau dans les bourrelets. Je gaine. Elles s’évanouissent. Je serre un peu plus les fesses. Je grandis. Je mouline encore. Mes avant-bras reprennent leur position perpendiculaire à l’écran. Mes doigts sur le clavier se hâtent. Mes paumes réclament une caresse. Ma chair déguste la ration d’endorphine. Mes épaules, mes reins, mes cuisses, mes mollets sont calmes. Seuls mes abdominaux gémissent encore. Ils peuvent toujours se plaindre. [34d] Il n’est pas question que j’abandonne.
 [85d] [84d] [42d] [81f]

32.

On a perdu une chaussette. On a froid aux pieds. On a froid partout. Le corps caille, un peu comme du lait, mais en plus glacé, en moins granuleux. Rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça craque. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum !
Non, ce n’est pas ce bruit-là. On ne sait pas dire le bruit sec de ce qui craque. On l’entend par contre, le son de la biscotte qui éclate sous la pression du beurre trop dur. Et on l’éprouve, celui des nerfs dont l’unité se rompt. On était désemparée parfois, impuissante à dire face à ce qui nous désarmait. On se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de notre dénuement.
Aimer.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas n’est-il donc pas mort ?
On le cherche. On aperçoit la chaussette. On la secoue. Ça lui apprendra à se mettre en boule. Elle doit comprendre, elle aussi, qu’il faut se contrôler, maîtriser ses émotions, ne pas céder.
Sourire.
On enfile la chaussette retrouvée. [173f]


--------------

[173dDébut-2012:01:03

[49fFin-2011:03:25

[79fFin-2011:06:01

[81dDébut-2011:06:03

[82dDébut-2011:06:06

[38dDébut-2011:03:04

[48fFin-2011:03:14

[171fFin-2012:01:01

[45fFin-2011:03:20

[50fFin-2011:03:29

[38fFin-2011:03:04

[80fFin-2011:06:02

[83dDébut-2011:06:07

[172fFin-2012:01:02

[34dDébut-2011:01:28

[85dDébut-2011:07:12

[84dDébut-2011:07:11

[42dDébut-2011:03:15

[81fFin-2011:06:03

[173fFin-2012:01:03





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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