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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-2 janvier 2012



Cy Jung Feuillets — V-04 2 janvier 2012

 [172d] [171d]

28.

On résume.
Sortir.
Non. Pas encore.
Aimer.
Sortir viendra quand la chair aura fondu à moins qu’il n’existe une issue dont on ignore encore la voie. Les deux hypothèses se valent bien que l’on ait une préférence pour la seconde, peut-être parce qu’elle est plus volontaire, peut-être parce que marcher nous faisait du bien, peut-être parce qu’il serait temps de rompre avec la contrainte du corps, peut-être parce que l’on obéit à la liberté. Peut-être. Sûrement.
Agir.
On a toujours aimé ça.
Bouger.
Au début, on a fait du sport pour arrêter de fumer. C’était si bon pourtant de griller une cigarette avec un café ou une bière, assise en haut d’un escabeau un pot de peinture aux pieds en regardant sécher le plafond, le dos contre un lampadaire dans l’attente d’un baiser quand l’air froid de l’hiver démultipliait la volute, juste avant de s’endormir comme pour sentir la journée passer dans le creux de la gorge et y laisser son empreinte. Bon, et sensuel aussi. On s’en ferait d’ailleurs volontiers une petite, là, si quelqu’un peut nous offrir du feu.
— Une petite quoi ?
Cigarette ! Cacahuètes. Bonbons. Chocolats glacés ! C’était le meilleur au cinéma, l’entracte.
Croquer.
Décider.
Et reprendre la main.
On s’assoit sur la Bible. On ouvre le dictionnaire. On prend garde à ce que le nez n’y répande pas ses humeurs funestes. On a encore besoin des mots, tous les mots, même ceux qui n’ont pas nos faveurs. On tourne les pages. On songe un instant que l’on serait plus inspirée de lire la lettre d’amour. C’est dommage, on l’a égarée. Ce n’est pas si étonnant. Sous son joli minois, on a bien vu qu’elle était toxique, un peu comme la grosse pomme rouge que la sorcière offre à Blanche Neige : appétissante et létale. On referme le dictionnaire. On lève les yeux au ciel. Le nichon passe. Il nous envoie un baiser. On sourit.
C’est si agréable, un baiser.
Un autre.
Dis, le nichon, tu nous en donnes un troisième ?
Zut ! il est déjà de l’autre côté de la Terre.
On oublie.
Penser.
C’est mieux.
Voir.
C’est un peu la même chose.
Aimer.
Cela reste trop compliqué. On doit l’apprivoiser. On le sait. Il nous manque une clé. Elle est là-bas, toujours accrochée au lourd trousseau posé sur l’étagère dans l’entrée. On ignore comment la rejoindre. On caresse la joue de la poupée. Cela avive le souvenir. Le désir s’en mêle. On le chasse. Il revient. On le jette. Il ressort. Il est coriace. Il fait corps avec la chair. On le range sous le capuchon du clitoris le temps qu’elle se délite. Il ne bouge plus. C’est bien.
Aimer. [169f]
On essaie depuis combien de temps ? On l’ignore.
La musique s’est arrêtée. Le silence de nouveau fait peur. On voudrait se rassurer. On chope la couette, la Bible et la corde à linge. La Bible distribue les cartes. On coupe à l’atout, cœur. La partie se termine. On compte les points. On a perdu. On renonce à la revanche. On souffle de la salive dans le logement du jack. La musique revient. Elle nous berce.
Aimer.
Et l’on songe à une berceuse. Quelle misère ! C’est à cause de la poupée. On doit s’en débarrasser. La tuer. Ou la remiser tout au fond du petit lit resté dans le poulailler. La brûler pour grandir.
La sacrifier.
On l’embrasse, on l’assoit sur la boîte de champignons et on l’envoie au Ciel. Elle fera un bon messager. On bat des mains ! On rit ! On chante ! On danse ! On rit encore. On essaie. Quelque chose cloche. La joie est feinte. [44f] On verse une larme. Une seconde la rejoint. Les deux s’écrasent sur la lettre d’amour qui resurgit alors qu’on l’avait soigneusement enfouie tout au fond des viscères afin de se prémunir de tout risque de palingénésie. L’avait-on déchirée pour faire bonne mesure ? Qu’importe ! On ne doit plus déchirer les lettres d’amour. On en reçoit si peu. [170f]
On déglutit. On fait la lippe puis une boule de la lettre. On la planque cette fois sous une rotule. Le fémur grince. On l’ignore. On ressort le dictionnaire. On s’assoit dessus en suçant notre pouce. L’appareil en métal nous empêche d’épouser le palais avec la pulpe du doigt. N’aurait-on pas dû nous le retirer ? Et la bague ? Au judo, il fallait enlever ses bijoux avant de monter sur le tatami.
Ne pas blesser. Jamais.
On a pourtant tellement envie de cogner.
— Toc ! Toc !
Entrer.
Non.
Sortir.
Aimer.
Hajime. C’est du japonais. Cela veut dire que le combat commence. On brandit les merguez. À vos marques. Prêt.
— Partez !
On force sur les appuis et on gicle.
On confond encore. On ne doit pas courir, pas fractionner. On doit se séparer.
Diviser.
Fendre.
Et restituer la bague et le dentier.
On les dépose dans un plateau et on demande à l’infirmière de les mettre au coffre. Quelqu’un pourra en hériter, au cas où…
Mourir.
C’est acquis.
Aimer.
Ce n’est pas gagné.
On réunit la liste. Qui veut le dentier ? Un ange passe. Le nichon ? On rit. La bague, on sent que cela sera plus facile à caser. Treize doigts se lèvent. On éternue. On se perce la langue de la pointe du tire-bouchon. On s’étrangle avec la corde à linge. On se brûle avec l’amour. On se consume. On forme un petit tas de cendre. Personne ne nous ramasse. On cherche un tube de colle. On trouve une pâte à pizza. Elle colle. C’est parfait. On s’agglutine. On s’étale. On ajoute de la sauce tomate, des anchois, de la mozzarella et du basilic. On se fait cuire. On ne doit pas se perdre. On ne doit plus.
Aimer.
Sortir.
On coupe la poire en deux et on en nappe les moitiés de chocolat chaud, de chantilly et de quelques amandes grillées. Le foie chancelle. On y renonce. La poupée fait sa première révolution. « Aimer, c’est donner. » On arrête la phrase à cet endroit. [45d] C’est aussi bien.
Donner.
Et prendre.
Compter.
En effet.
On aurait tant voulu compter, pas les parts de pizza ni de tarte aux fraises. Compter, être considérée. On a envie de pleurer.
Aimer.
C’est maintenant ou jamais.
Rire.
Pleurer.
On aurait voulu vivre sans résister. On aurait voulu… On n’est pas là pour regretter. [43f] [46f]
On est là pour quoi, alors ?
Pardonner.
C’est encore plus compliqué que d’aimer.
On oublie.
On résume.
Voilà. On s’est plantée. L’arbre a traversé la route alors que l’on roulait sans permis une main sur le volant, l’autre dans la culotte de la poupée. On s’est écrasée. Le Samu est arrivé. On a été désincarcérée. Le cerveau était en bouillie. On nous a déclarée morte. On n’a pas protesté. On a sucé notre pouce comme un bébé. On a fait caca et le nichon a explosé. On croyait pourtant que le corps savait. Il était impuissant, comme le reste. Maintenant, il se délite. Il s’enfuit. Et on est là, les fesses dans l’herbe mouillée du talus, la poupée déchiquetée et l’œil éteint. L’arbre a été transformé en papier. On y a imprimé une Bible, une lettre d’amour et un dictionnaire. On s’est logé un couteau suisse dans le dos. On a pleuré. Les mots se sont dissous au rythme de la chair qui pourrissait. Le silence a couvert l’explosion.
On a renoncé.
Aimer.
On aurait dû parler. On l’a fait. Puis, très vite, on n’a plus eu rien d’autre à dire que souffrir.
Pleurer.
On n’est pas là pour regretter.
Oublier.
Vivre.
Retrouver qui l’on est. S’y ancrer.
Pardonner.
On doit y arriver.
On serre le poing. On regarde passer la poupée. On fronce un sourcil. L’autre est déjà occupé. Il sert d’écrou à la tarte aux fraises. [49f] [79f] [81d]

29.

Les draps sont froids. Je me recroqueville, le coin de la couette serré dans une main, la seconde à plat contre mon pubis, les pieds emboîtés l’un dans l’autre. Mes chairs coagulent. Mon sang circule à peine. Il va du cœur au cerveau, avec un détour de pure nécessité par les poumons. Je me crispe. Je me rétracte. Je me rétrécis. Il faudrait que je remue ne serait-ce qu’un orteil pour remettre le machine en route. Je ne peux pas. Une stalactite me perce le cœur. Il cesse de battre. La douleur est si vive qu’elle le relance aussitôt sans que ses battements ne soient assez profonds pour que frémissent mes tempes.
Un soupir me secoue. Je bloque l’ondulation. Je suis plongée dans un bain d’azote liquide. Mes ovules surgèlent. Je me fige. Mon souffle expire ses trente-sept degrés entre matelas et couette. Je me ratatine. Je suis incapable de bouger. Mon cerveau semble le dernier à fonctionner. Je l’appelle. Je l’implore. Mes sourcils froncent. Une douleur d’effort barre mon front. Mon corps se brise en mille pièces. Je m’éparpille. Plus rien ne circule, la chaleur moins que tout.
Je suis transie, la chair en miettes. Les draps sont toujours aussi froids. Je dois me rassembler. Ma main vole au secours de ma pensée. Elle appuie. Elle peine à se faufiler vers mes nymphes. Il lui faudrait un mobile. Un doigt se hisse jusqu’au clitoris. Il ne rencontre qu’une chose molle, décatie, pourrie, viciée. Il se tire. Ma paume revient se caler plus bas, presque au niveau des genoux. Mes doigts serrent toujours la couette. Mon nez souffle un air tiède. Ma peau transpire une sueur glacée. Je m’éteins. Mon cœur se serre. Ma gorge l’imite. Je suis raide de toute pensée, percluse, dépossédée. Ma main tente une dernière sortie. Elle se disloque en route. Trou noir.
 [82d] [38d]

30.

On n’oublie pas.
Pas question. [48f]
On a souffert. On a désormais l’obligation de dire, de vider son sac, de briser le silence. C’est maintenant ou jamais. Le corps, lui, est hors jeu. Il se répand. On va s’épancher avec lui. Ça pue pareil.
Crier.
Ne plus retenir.
Honnir.
On a pourtant dit que l’on n’était pas là pour régler des comptes. Et pourquoi pas, après tout ? On a bien le droit de se défouler un peu et puis, là où l’on est, on ne risque plus rien. Ou presque. Qu’importe si l’on s’expose ! On aurait de toute façon tort de nous taire.
On s’est trop tue. On a été lâche à ne pas dire.
Sortir. [171f]
À celer, on a perdu l’histoire là où l’on voulait la garder. On se retenait. On se blessait. On se froissait. Et on prenait des coups. On en donnait.
Vlan !
— Et boum ! Badaboum !
« Dis-moi que l’amour ne s’arrête pas. » Non, on ne le dit pas. On ne pense pas à l’amour. On pense plutôt à sauver sa peau. On pense à relever la tête. On esquive le coup qui part. Il porte quand même. On lance le poing. On entend un cri. On se débine. L’affrontement nous fait peur. Un croche-pied nous retient. Un coude part. Un doigt qui se tend accuse. Une paume de main rompt l’équilibre. On s’aplatit sur le dictionnaire. On se crève un œil sur un coin de l’oreiller. L’évidence apparaît.
C’est la guerre.
On brandit le poisson qui pue. On met un gilet pare-balles. On creuse une tranchée. On attend que pleuvent les bombes. L’ordre tonne.
— Chargez !
On s’élance, baïonnette au fusil, peur au ventre. On passe la rate. On esquive le pancréas. On s’effondre dans le nombril. On appelle au secour. On pleure. On repart sous les gerbes de chair adipeuse. On gagne un mètre. On recule. Du sang gicle. De la morve. Et les boyaux se déchiquettent. On est dans…
Stop ! Ça suffit !
Avancer.
Pardonner.
Ne pas régler ses comptes. Ranger ce qui divise. Rompre le silence.
Aimer.
Et sortir.
On le doit. Disons plutôt que ce serait bien. Ce serait gentil. On ne veut plus être gentille. On n’a pas de cadeaux à faire. À personne. À nous-mêmes, on en a si peu fait. Peut-être serait-il justement le temps de… On serre le poing. On retient les larmes. On gaine. C’est parti. On ne veut plus que l’on nous néglige. On veut que l’on nous entende. On a encore des choses à dire.
Parler.
Sortir.
On prend la tarte aux fraises et on balance. Ça tache plus profond que les merguez dans le pain. [45f] Ça a la couleur du sang et l’odeur du gaz moutarde. Hardi petit ! Allons-y.
On commence par qui ? On fouille le ventricule gauche où l’on sait la liste planquée. On sort les lunettes. On va pour lire. On se tait de nouveau. On ne veut pas citer de noms. On n’a pas envie que l’on nous fasse un procès même pas d’intention. On ouvre la Bible. On y cherche un coupable. Judas. Il est parfait dans le rôle. On le garde. Quelqu’un d’autre ? Non, Judas suffit et puis on n’a pas le temps de référencer tous les coupables des Écritures pour trouver d’autres pseudonymes. On n’est pas là non plus pour faire le procès de l’humanité.
On referme la Bible. On arme la tarte aux fraises. On rajoute un peu de crème fouettée. Du purin aussi. De l’acide. On ouvre le couteau suisse. On plante le poinçon à travers la tarte, pointe côté fruits. Judas ! chéri. Viens ! On a un petit cadeau pour toi. Allez ! ne sois pas timide.
Mais pourquoi ne bouge-t-il pas ?
— Il est déjà mort.
Il ne manquait plus que ça.
Occire.
On s’approche. On le tâte de l’arbalète. Il bouge. C’était une ruse ! Judas ! Il porte bien son nom, celui-là. On ne va pas le rater mais on veut qu’il nous voie, qu’il regarde son ignominie en face. Et qu’il souffre, aussi, autant que l’on a souffert. Youhou ! Judas ! Réveille-toi !
Il ouvre un œil.
Vlan !
— Salope !
C’était donc lui qui nous interrompait.
— Non. Perdu, c’est un Autre.
On s’en moque. On sait que c’est lui. On attrape le tire-bouchon.
Et vlan !
On lui en colle un coup en plein dans le plexus. On reprend le dictionnaire. On tranche. Sa tête roule au fond du panier. Son sang tache l’osier. C’est dommage. On devra en trouver un autre pour porter le linge à l’étendoir. On observe la tête gésir. Elle remue encore. On lui fourre les merguez dans les trous de nez pour l’empêcher de respirer. Tu disais quoi, Judas ?
— Salope !
Il a du ressort, le bougre.
On attrape la corde à linge. On ligote le reste du corps resté en vrac au pied du panier. On lui plante le tire-bouchon dans le fessier. On lui flanque le poisson qui pue au milieu de la crème fouettée. Que reste-t-il ? [50f]
On a égaré la liste.
— Salope !
Ne se taira-t-il donc jamais ?
La violence coupable est bavarde. On peut juste l’étouffer quelques instants. Au moindre relâchement, elle pète au nez, pire qu’un nichon qui se place en orbite. Il doit pourtant bien y avoir un moyen d’y échapper.
Aimer.
On cherche toujours la liste. On tombe sur un compte. Une claque nous prend à rebours. L’oreiller amortit. On s’enveloppe dans la couette. On souffle de l’air chaud en dedans. On voudrait oublier.
Sortir.
Dormir.
On peut fermer les yeux. Caïn veille. [38f] [80f] [83d]

31.

Je gaine, les reins plaqués contre le dossier de ma chaise. [172f]

--------------

[172dDébut-2012:01:02

[171dDébut-2012:01:01

[169fFin-2011:12:29

[44fFin-2011:03:18

[170fFin-2011:12:31

[45dDébut-2011:03:20

[43fFin-2011:03:17

[46fFin-2011:03:21

[49fFin-2011:03:25

[79fFin-2011:06:01

[81dDébut-2011:06:03

[82dDébut-2011:06:06

[38dDébut-2011:03:04

[48fFin-2011:03:14

[171fFin-2012:01:01

[45fFin-2011:03:20

[50fFin-2011:03:29

[38fFin-2011:03:04

[80fFin-2011:06:02

[83dDébut-2011:06:07

[172fFin-2012:01:02





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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