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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-31 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 31 décembre 2011

 [170d] [47f] [49d]

27.

La douleur est posée sur mon front, pile entre les deux yeux, prête à me prendre dans son étau et ne plus lâcher sa prise. Ou presque. Elle n’y est pas vraiment mais je la sens, là, prête à fuser si je lui offre ne serait-ce qu’une once de chair où s’épanouir. Il n’en est pas question. Je m’éclipse et m’enlise dans la torpeur. La chaleur des draps m’apaise. J’entends une voix. Je ne comprends pas ce qu’elle dit. Peu m’importe, elle me berce et je plonge. Je ne veux plus bouger. Je ne veux plus ressentir et que la douleur aille jouer ailleurs qu’en mon front. Elle insiste, convaincue qu’elle est de pouvoir m’atteindre. Je résiste. Je me confine dans le tréfonds de ma chair. Je me ramollis jusqu’à ce que mes nerfs ne trouvent plus aucun muscle à solliciter sur leur trajet. Ils mitraillent dans le vide. Je m’évapore. Mon corps est une masse sans consistance, un leurre.
J’entends la voix toujours. Rien ne l’arrête, aucun barrage, pas même la conscience d’être ici, ou ailleurs. [168f] Le son passe d’une oreille à l’autre sans que le cerveau ne l’enregistre. Il est encore plus mou que les autres organes, flasque, presque liquide d’être ainsi mis au repos total. La douleur tente une percée sur la nuque, juste là où les cheveux prennent racine. Elle fait un bide. Le cortex est en partance pour l’au-delà du corps. Je respire à l’économie. Mon cœur prend un rythme de vacances. Plus rien ne bouge en moi, à part quelques poils qui vibrent au passage de l’air dans mes narines. Mes paupières sont lourdes. Ma chair est légère. Je ne dors pas. J’attends.

28.

On résume.
Sortir.
Non. Pas encore.
Aimer.
Sortir viendra quand la chair aura fondu à moins qu’il n’existe une issue dont on ignore encore la voie. Les deux hypothèses se valent bien que l’on ait une préférence pour la seconde, peut-être parce qu’elle est plus volontaire, peut-être parce que marcher nous faisait du bien, peut-être parce qu’il serait temps de rompre avec la contrainte du corps, peut-être parce que l’on obéit à la liberté. Peut-être. Sûrement.
Agir.
On a toujours aimé ça.
Bouger.
Au début, on a fait du sport pour arrêter de fumer. C’était si bon pourtant, de griller une cigarette, avec un café ou avec une bière, assise en haut d’un escabeau un pot de peinture aux pieds en regardant sécher le plafond, le dos contre un lampadaire dans l’attente d’un baiser quand l’air froid de l’hiver démultipliait la volute, juste avant de s’endormir comme pour sentir la journée passer dans le creux de la gorge et y laisser son empreinte. On s’en ferait d’ailleurs bien une petite, là, si quelqu’un peut nous offrir du feu.
— Une petite quoi ?
Cigarette ! Cacahuètes. Bonbons. Chocolats glacés ! C’était le meilleur au cinéma, l’entracte.
Croquer.
Décider.
Et reprendre la main.
On s’assoit sur la Bible. On ouvre le dictionnaire. On prend garde à ce que le nez ne coule pas. On a encore besoin des mots, tous les mots, même ceux qui ne nous plaisent pas. On tourne les pages. On songe un instant que l’on serait plus inspirée de lire la lettre d’amour. C’est dommage, on l’a égarée. Ce n’est pas si étonnant. Sous son joli minois, on a bien vu qu’elle était toxique, un peu comme la grosse pomme rouge que la sorcière offre à Blanche Neige : appétissante et létale. On referme le dictionnaire. On lève les yeux au ciel. Le nichon passe. Il nous envoie un baiser. On sourit.
C’est si agréable, un baiser.
Un autre. Dis, le nichon, tu nous donne un troisième ? Il est parti.
On oublie.
Penser.
C’est mieux.
Voir.
C’est un peu la même chose.
Aimer.
Cela reste trop compliqué. On doit l’apprivoiser. On le sait. Il nous manque une clé. Elle est là-bas, toujours accrochée au lourd trousseau posé sur l’étagère dans l’entrée. On ignore comment la rejoindre. On caresse la joue de la poupée. Cela avive le souvenir. Le désir s’en mêle. On le chasse. Il revient. On le jette. Il ressort. Il est coriace. Il fait corps à la chair. On le range sous le capuchon du clitoris le temps qu’elle se délite. Il ne bouge plus. C’est bien.
Aimer. [169f]
On essaie depuis combien de temps ? On l’ignore.
On coupe à l’atout. On souffle de la salive dans le logement du jack. La musique revient. Elle nous berce.
Aimer.
Et l’on songe à une berceuse. C’est à cause de la poupée. On doit s’en débarrasser. La tuer. Ou la remiser tout au fond du petit lit resté dans le poulailler. La brûler pour grandir. La sacrifier. On l’embrasse, on l’assoit sur la boîte de champignons et on l’envoie au ciel. Elle fera un bon messager. On bat des mains ! On rit ! On chante ! On danse ! On rit encore. On essaie. Quelque chose cloche. La joie est feinte. [44f] On verse une larme. Une seconde la rejoint. Les deux s’écrasent sur la lettre qui resurgit alors qu’on l’avait soigneusement enfouie dans les viscères. L’avait-on déchirée ? Qu’importe ! On ne doit plus déchirer les lettres d’amour. On en reçoit si peu. [170f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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