[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V04-28 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 28 décembre 2011

 [168d] [167d]

25.

On a envie de rire.
On a envie de jouer.
Sortir.
Jouer à sortir ? Ce serait plus drôle de jouer à la poupée.
Peigner.
Border.
Cela n’était pas notre jeu favori. On préférait les cartes, les voitures électriques sur l’anneau de vitesse, ou mettre des pétards sous des boîtes de conserve et les regarder s’envoler. On prenait les petites boîtes de champignons, celles qui étaient plus hautes que larges. Elles décollaient mieux que les autres, surtout si l’on enlevait le papier pour en réduire le poids. Il fallait courir vite ! On plaçait le pétard sur le ciment devant la cuisine, on l’allumait, on le couvrait de la boîte en prenant soin de ne pas couper la mèche grâce à une allumette qui la soulevait d’un millimètre et l’on filait dare-dare se planquer derrière le tronc du mûrier platane.
— Boum !
La boîte volait. On la perdait dans la lumière du soleil. On rentrait la tête dans les épaules. Elle retombait. On riait. [164f]
Le chat avait peur. Mais chut ! c’est un secret.
On s’était juré de ne jamais raconter que l’on prenait le chat sous les pattes de devant pour le jeter très loin en l’accompagnant du dessus du pied et le voir retomber comme si de rien n’était, ni que l’on jouait à se battre ou à jeter des pierres chez le voisin. On ne l’aimait pas, le voisin. Il avait construit un mur très haut autour de son jardin. Que cachait-il ? On montait sur le figuier, pour observer. On n’y voyait rien mais on montait quand même et on jetait une pierre. Un caillou plutôt. On n’aurait pas osé lancer plus gros. On n’aurait pas aimé blesser quelqu’un.
Ça, jamais.
Même pas pour jouer.
Juré ! [76f]
Ni pour aimer ?
Encore moins.
Et pour sortir, devra-t-on faire sauter une boîte de champignons avec un pétard mouillé au vu de l’aquosité ambiante ? Ça nous fait rire. C’était le but.
Rire, même si rien ne s’y prête.
Rire.
Jouer.
Regarder la boîte voler.
Est-ce par là que l’on doit sortir ? [40f] On entend un bruit, un bruit de chambre qui perd son air. On écoute.
On dirait que le foie se dégonfle. Peu nous chaut ! On n’en a plus besoin, du foie. Ni du reste, les organes, la chair, les os. C’est présomptueux. Gratter une allumette sans les doigts, c’est assez compliqué. C’est comme se placer devant le nez d’un Mig-23 en vol pour l’obliger à se poser. Sans une bonne boîte de champignons qui décollerait à la verticale, c’est inespéré. Il y a aussi la solution de la poupée que l’on propulserait à l’aide d’une fronde. Une poupée volante, en quelque sorte. On la placerait en orbite avec les tétins et l’œil gauche. Ils se tiendraient par la main pour surveiller la Terre. Dieu aurait de la compagnie. Il est parfois si humain. La poupée le câlinerait sous l’œil gauche ravi des tétins.
Caresser.
Bander.
On rit à l’idée d’une érection divine.
On s’amuse.
Ce n’est pas bien. On doit se concentrer.
Sortir.
Sortir Dieu de nos seins.
On rit toujours. On reprend la liste. On retire le tire-bouchon et le couteau suisse. C’est plus difficile qu’il n’y paraît. Une bonne âme nous les plantés dans le dos. Une bonne âme ? Il y aurait donc quelqu’un, avec nous, ici, dans la chair, dans la boîte ? Non. C’est impossible. On n’a vu personne à part le corps qui se délite. On a dû se faire çà toute seule. On est assez grande, pour…
Souffrir.
On cesse de rire.
On respire.
Sortir.
On note sur la liste de retrouver la tartine. On garde le tire-bouchon et le couteau suisse. On se repose sur l’oreiller. On réfléchit. On ajoute une poupée. On va en avoir besoin. On la prend dans le poulailler qui nous servait de cabane. On y avait installé sa maison, avec un lit en osier et une petite armoire où l’on rangeait ses vêtements. Elle était tendue d’un tissu à larges rayures jaunes et orangées. On la revoit très bien, cette petite armoire. Et le lit aussi. On montait dans le poulailler par l’échelle posée contre le mur. La porte restait ouverte. On n’aurait pas pu l’ouvrir toute seule. Alors on ne la fermait pas. On n’aurait de toute façon pas pu la fermer seule non plus. Ceci explique cela.
On y restait des heures, dans ce poulailler. Est-ce la raison pour laquelle on a choisi un jour de vendre de la volaille sur les marchés ? On l’ignore. Le destin est affaire si inextricable. On peine à décoder.
Déchiffrer.
Aimer.
Il le faudrait pourtant.
Sortir.
Doit-on au préalable y comprendre quelque chose ? Quoi ? Comment ?
On pourrait descendre avec l’échelle.
Ou glisser sur la peau du poisson qui pue.
Il est plus sûr de jouer avec le destin, à défaut de propulser la poupée dans les couches célestes de l’atmosphère et offrir un orgasme à Dieu. On préfère la garder. On aimait tant leur parler, aux poupées, comme on parlait au chat.
Et à Dieu ? Jamais.
Et à la boîte de conserve ? Oui, à elle aussi, on parlait.
Et aux champignons ? Non, eux, on les mangeait.
Maintenant, on discute avec la tarte aux fraises et on se gratte les pieds. On jongle avec la Bible et le dictionnaire. On balance le tire-bouchon à la barbe du couteau suisse. C’est comme ça, sans doute, que cela a dérapé et que la chair a giclé jusqu’à souiller le capiton. On déchire la lettre. On la met à tremper dans la bile. Ça fait des bulles. Ça pue. On se bouche le nez avec la tartine que l’on a retrouvée dans le pancréas face beurrée contre la pince. On a de nouveau faim. On ne mange rien. On n’a que des os à ronger sans avoir de quoi réchauffer la moelle ni de pain pour la poser.
Pour le sel, c’est facile.
Pleurer.
On aurait vraiment dû emporter une poupée. Une bouillotte aussi. [43d] Le corps devient froid. On grelotte.
On a tout oublié. On ne savait pas.
Sortir.
On n’a rien préparé.
Et on doit faire face, sans poupée, sans bouillotte, sans Dieu, un couteau suisse et un tire-bouchon plantés dans le dos et les mots qui s’effacent du dictionnaire à chaque fois que le nez coule. Cela devient confus. On doit se ressaisir. On pourrait essayer de jouer à y voir plus clair. Quelle drôle d’idée ! Chacun sait que tout se joue avant six ans. On sourit. On oublie. [41f] On a toujours préféré penser que l’on pouvait avancer autant que l’on croit là que l’on va pouvoir sortir.
Bouger.
On nage en pleine toute-puissance à moins qu’il ne s’agisse du flot des humeurs qui suintent. Le courant est fort. Un, deux, trois ; on soigne notre crawl. Un, deux, trois… Un, deux, trois… Soleil !
On pourrait jouer à l’amour.
— Précisez.
On jouerait à lever l’illusion, à se faire peur, à se faire mal, à se faire croire que l’autre est unique et que l’on est en mesure de l’être soi-même. On jouerait à « Donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » C’est Jacques Lacan qui a écrit cela. Ce n’était pas n’importe qui, Jacques Lacan. On n’a pourtant jamais rien compris à cette phrase. On la trouvait belle.
Quelqu’un d’autre ?
On vire Lacan.
Il sort.
C’est mieux ainsi. On balance en même temps la paire de merguez.
L’estomac est vide. Ses récréments ont pollué le reste du corps, jusqu’à l’intérieur des poumons. C’est sans importance ; ils étaient déjà hors service. La chair a expiré. Et ça fouette. Pourquoi jouer à l’amour si ça fouette ? On confond tout !
Mélanger.
On n’a pas de brosse pour peigner la poupée, ni de piles pour que tournent les voitures sur l’anneau de vitesse, ni de pétard pour faire sauter la boîte de champignons jusque dans le jardin du voisin. On pourrait jouer à la marelle. On aurait juste besoin d’une pierre un peu plate et d’une craie. On irait à cloche-pied jusqu’au paradis. Ce n’est pas dit que l’on y trouverait l’issue. [46d]
Aimer.
Mieux vaut jouer à l’élastique, ou au jeu des sept familles. On a viré Lacan. On n’a plus de famille. [27f] [35d]
Sortir.
C’est à pleurer.
On voulait rire et voilà où cela nous mène. Dans une impasse, une voie de garage, un corps sans canaux d’évacuation. C’est impossible, impossible que tout soit ainsi bouché alors que l’ensemble se délite. On va trouver. On n’a guère le choix. On refuse de se décomposer sans luter, là, à l’instar de la chair qui se laisse dépouiller d’elle-même. On doit revenir à la vie.
Batailler.
Espérer.
C’est quoi encore que cette histoire, « revenir à la vie » ?
On déraille ; il n’y a que Jésus à qui c’est arrivé, d’après ce que la rumeur propage.
Sortir.
On va devoir creuser.
On réclame un marteau-piqueur. Il faut au moins ça pour fendre la croûte terrestre. Il doit faire si bon à l’intérieur et sans doute que l’odeur est moins nauséabonde. On prend la main de la poupée. On fabrique une fronde avec l’élastique et on envoie valser la tartine. On récupère Lacan. Il peut toujours servir. On réintègre aussi les merguez. On ajoute de la moutarde. On en badigeonne l’intérieur du pain. On revient au jeu de l’amour. On doit établir les règles. C’est urgent. [34f] On en a besoin, pour sortir.
Attendre.
Jouer à la marelle. [44d] Faut-il fuir ou gagner l’enfer ? On doit y réfléchir. On a le choix entre la Bible et le dictionnaire.
À ce stade, on préfère la tarte aux fraises. [80d] [50d] [78f] [166f]

26.

On résume.
Sortir.
On est là depuis combien de temps ? L’horloge du téléphone portable ne fonctionne plus et le corps n’a pas de montre au poignet. À l’odeur, on pourrait dire… On l’ignore. On n’a pas fait d’études de thanatologie. On ne sait donc rien de la putréfaction des corps et pourtant, on affronte, la tête haute et les épaules larges, cette chair qui nous quitte.
Braver.
Languir.
L’humeur est à la relaxe. Les muscles se détendent. Ils n’ont pas encore l’air très atteints. Les organes, eux, se vident, l’estomac, le foie, la rate, le pancréas, l’intestin. Le cœur et l’encéphale s’assèchent. Les yeux, même dégagés de leur cavité, brillent toujours, surtout le gauche, celui qui a vu l’érection divine. Une côte a pris la tangente. Les poumons ont les alvéoles pleines d’une épaisse liqueur. Le reste tient.
Pour celles et ceux que cela intéresse, les seins, après avoir explosé, ont recouvré une certaine plasticité en dépit de la mise en orbite des tétins. Et le clitoris ? On oublie toujours le clitoris. On le néglige. Il proteste et se renfrogne. Il est un peu boudeur, de nature. Là, il semble apaisé. Il flotte sous son capuchon, comme rétracté, rétréci, serein. Il est sous protection. Il se repose. Cela donne envie de lui avancer une chaise longue avec un plaid tricoté main et de lui servir une orangeade. Avec ou sans paille ? Ah ! si on lichait à petites gorgées tous les clitoris du monde plutôt que de se les enfiler cul sec.
Mouiller.
On oublie.
Saliver.
On se fait du mal.
Aimer. [167f]
C’est de pire en pire !
On ne doit pas se voiler la face. C’est inutile. Le clitoris est mort. Le temps de la jouissance a expiré. Feu la vulve ! Feu le point G ! La nostalgie nous gagne. On cherche une pensée positive. On croise la tartine. Cela ne suffit pas ; les souvenirs remontent par vagues. Les bons. Les moins bons. On ne sait pas les classer. L’amour, par exemple… On fera le tri plus tard. On en était à établir le bilan clinique. C’est le plus urgent.
Mais l’état de l’amour, n’est-ce pas aussi de la clinique ? On attrape le rectum à deux mains et on tire.
— Pan !
Dans le mille !
Cette fois, on a vraiment tué Lacan. [42f]
Doit-on éliminer quelqu’un d’autre ? On recharge. Un ver de Victor Hugo remonte l’œsophage et sort par l’orbite vacante. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » On le préfère en voyeur dans la culotte de Dieu à moins qu’il n’en porte pas ce qui enchâsserait l’œil directement entre les testicules. C’est grotesque ! Dieu n’a rien de tout ça, ni globe oculaire, ni slip, ni génitoires. Dieu n’a rien. Il est. On aime la nuance. On la voudrait pour soi. Le corps nous échappe. L’être gicle et l’on en prend plein les merguez pendant que les oreilles en pissent leur cérumen.
Exsuder.
On s’essuie le visage avec un pan du linceul.
Renaître.
On crie. On gesticule. On grandit et on prend la poupée sur les genoux. On lui demande ce qu’elle en pense de l’être et de l’avoir. Elle répond que tant que l’os n’aura pas libéré la moelle, on ne saura rien de la substance. Sacrée poupée ! On l’embrasse. Elle rougit. On s’arrête là. Il y a plus important que de poser une barrette dorée dans ses cheveux et de lui poudrer le nez.
Sortir.
C’est de plus en plus compliqué.
On se concentre. [48d]
On passe la rate. On chatouille le pancréas puis on tâte le cœur d’un pied de l’échelle. La texture est bonne, plus élastique que celle du foie. Une purée maison décorée d’un brin de persil irait bien avec ça. Le cerveau fera l’affaire. Il résiste. Il ne veut pas finir en bouillie comme si le corps était mort par choc frontal. Les neurones se tiennent encore par le synapse et, pour le coup, c’est un peu de beurre qu’il nous faudrait pour le passer à la moelle. [47f] [49d]

27.

La douleur est toujours sur le front, prête à me serrer dans son étau. Ou presque. Elle n’y est pas vraiment mais je la sens, là prête à jaillir si je lui offre ma chair. Je replonge dans la touffeur des draps. J’entends une voix. Je ne comprends pas ce qu’elle dit ; je plonge, en moi. Je ne veux plus bouger. Je ne veux ressentir et que la douleur aille jouer ailleurs qu’en mon front. Elle se dissipe. Je suis molle, si molle que mes nerfs ne trouvent aucun muscule à solliciter sur leur trajet. Ils se sont dissout. Je m’évapore. Ma chair est une masse sans consistance. J’entends la voix toujours. Rien ne l’arrête, pas même la conscience. [168f]

--------------

[168dDébut-2011:12:28

[167dDébut-2011:12:27

[164fFin-201112:23

[76fFin-2011:05:27

[40fFin-2011:03:10

[43dDébut-2011:03:17

[41fFin-2011:03:11

[46dDébut-2011:03:21

[27fFin-2011:02:16

[35dDébut-2011:03:01

[34fFin-2011:02:28

[44dDébut-2011:03:18

[80dDébut-2011:06:02

[50dDébut-2011:03:29

[78fFin-2011:05:30

[166fFin-2011:12:25

[167fFin-2011:12:27

[42fFin-2011:03:15

[48dDébut-2011:03:24

[47fFin-2011:03:22

[49dDébut-2011:03:25

[168fFin-2011:12:28





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.