[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-19 janvier 2011



Cy Jung feuillets — V-01 19 janvier 2011

 [9d] [5d] [3d] [2d] [1d]

1.

C’était donc ça. Juste ça. Pas plus que ça ? Quand on pense à ce que l’on a pu croire, espérer, inventer, codifier. Juste ça. Ni plus, ni moins. On y est.
On y va ?
Allez ! Il faut sortir de là.

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On nous avait parlé de paix, de sérénité, d’un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète. On attend son tour. Il fait encore chaud. On se prélasse. Les humeurs nous emporteront-elles ou partirons-nous avec la chair quand elle se décomposera ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue. On s’ennuie. Ça suinte cette fois. On craint la prochaine déflagration. On n’a jamais aimé les coups de feu. Cela nous faisait peur.
On a envie de pleurer. C’est très subit. Puis de rire. Pleurer. Rire. C’est pareil. On ne contrôle plus les émotions. Il faut laisser filer. Et partir. Se tirer. Bye-bye, c’est fini, fini, cette vie. On nous avait parlé d’une autre qui commencerait alors. On ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Comme les coups de feu. Pan ! Et les bombes. Boum ! On ne comprenait pas pourquoi cela explosait. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. On est bien, au chaud de la chair, fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ? Parce que l’on va sortir. On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent quelque part.
On va sortir. Quand ? Vers où ? Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. La boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour faire une bride, il aurait fallu faire un second jeté. De quoi parle-t-on ? De sortir le crochet de la maille avec le fil pris au piège. Sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. Ses branchies ne sont pas poumons. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On est là dans un autre monde qui est le même que le monde que l’on doit quitter. C’est la perspective qui change. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit. C’est assez nouveau. On va devoir faire un effort, comprendre, sortir. « Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue pire que les entrailles du poisson.
Comment sentir ?
Comment entendre ?
On éprouve. On ne voit plus. On ne pense plus. On éprouve. Les mots n’y sont plus. On les utilise juste pour les besoins de la retranscription. Un café. Il est froid. Une minute au micro-onde va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes. La tisane encore plus. Verveine. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. On parlera de la vie, aussi. C’est important, la vie, d’en parler. La perdre autorise la désincarnation, la sortie, si l’on préfère. On préfère. Et la vivre, cela autorise quoi ? On va bientôt savoir, on le sent. À moins, qu’une fois encore, on n’y comprenne rien, à la vie, à la mort, à l’amour, à la manière de réchauffer le café et de vider le poisson.
Et s’il y a des œufs dans les entrailles, on les mange ? Oui, on les fume et on déguste un bon tarama, fait maison. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de dire que l’on égare ses amis plutôt que de les avoir perdus ; cela donne l’impression qu’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme dire que le Petit Chaperon rouge ignorait qu’elle allait finir dans la gueule du loup à exhiber son petit pot de beurre bien frais au su et au vu des mammifères de la forêt. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout. On doit se taire. On n’a plus rien à dire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre. On n’a jamais aimé ça.
Patienter. Encore moins.
On trépigne.
On pourrait nous prêter quelque chose à lire ? Un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal.
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps. Pan ! Boum ! Pardonner. On est seul, là. On peut tout se permettre. Dieu, le fameux, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est bien question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas vraiment le mot exact pour le dire. On est de ce qui du corps après la mort doit sortir. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [6d]

3.

Pourquoi pas ? L’amour.
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a toujours une petite cuiller à laver, quelque part, surtout dans la bassine. Elle trempe, entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On prend ses marques. On oublie encore. Et on descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ?
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée. C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur le corps. C’est impossible. On ne sait toujours pas qui l’on est mais on ne peut objectivement pas sentir, entendre et voir comme si l’on était un corps puisque que l’on est ce qui doit en sortir.
C’est vraiment compliqué, cette histoire.
Allez ! on s’en va.

4.

Ta main se pose. Je m’en souviens. Elle est d’emblée sur mon ventre, froide. Je frissonne. Tu la retires. Je la rattrape. Tu as cru que je la refusais. Ce n’était pas le cas ; c’était juste mon corps qui répliquait à la différence de température.
Tu ne dois pas avoir peur.
Viens. Colle ta peau sur la mienne. Tu aimes que l’on soit soudées, au risque de l’étouffement. Je ne crains rien ; tu es une plume. Viens. Viens sur moi. Appuie. Écrase-moi de tout ton poids. J’aime quand tu es là, même si ta peau est froide. Je la réchauffe. J’aime l’effet de ta pesanteur.
Ton ventre épouse le mien. Ta tête fraie dans mon cou. Tes baisers cherchent mon oreille. Ils trouvent ma bouche. Ma langue ouvre tes lèvres. On s’emballe. [1f] Je fixe mes mains sur tes fesses. J’appuie. Nos ventres se marient de quelques millimètres de plus. J’écarte les cuisses. Nos pubis s’épatent. Nos clitoris se rencontrent, presque. On y croit. C’est bon.
C’est bon d’y croire.
C’est bon de jouir. On y va. Partir.
Non ! Je veux rester là, près de toi, toi sur moi, bientôt toi dans dans moi, ton doigt, tes doigts, ta main, tes mains. Et tes baisers. Ta langue, aussi, qui fouit dans ma bouche. Tes lèvres qui reviennent à mon cou. Viens. Entre. Prends. Fonds. Fends. Fonds-toi. Fends-moi. Imprègne. Éprouve. Viens ! Éprouve ton désir de moi jusqu’à ce que mon plaisir s’en ensuive et que l’amour s’écoule.
Non ! doucement. Attends encore un peu. Caresse-moi sans nous disjoindre. Reste là. J’ai besoin de ta force. J’ai besoin de ta chair qui s’imprègne, qui marque la mienne de son empreinte, qui comprime chaque pore de ma peau. Viens. J’ai besoin de te sentir encore, que ton désir s’inscrive dans le temps. Caresse-moi toujours. Là, partout où mon désir rôde. Viens, je suis à toi. Caresse-moi. Non ! pas les seins, s’il te plaît. Je n’aime pas ça. [4f]

5.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais.
Pas maintenant.
Je ne veux pas pisser le sang. J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance. Elle sort par là. Ou par le ventre. Ce n’est pas la même. Par le ventre, c’est l’angoisse qui sort. Par les avant-bras, c’est le mal-être. C’est pire. Il aurait pu choisir une voie ouverte, le mal-être, car à travers la paroi des veines, la chair et la peau, cela fait vraiment mal. Un mal étrange, pas comme une rage de dents. Une rage de mal-être.
Je dois garder la souffrance dans mes avant-bras, sinon je prends le risque de pisser le sang.
Pas maintenant.
Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais il faudrait que cela arrête de faire mal.
Maintenant.

6.

Ce n’est pas le moment. [8d]

7.

On tue le temps.
On se lave le nez. C’est le corps qui suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a le nez bouché et de quoi nous occuper. Longtemps. On relit une lettre d’amour. Sait-on lire à présent ? C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement ! Sortir. On attend. [5f] Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On se gratte les pieds. [9f]


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[5dDébut-2011:01:14

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[2dDébut-2011:01:10

[1dDébut-2011:01:03

[2fFin-2011:01:10

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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