[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-17 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 17 décembre 2011

 [160d]

20.

— Pan !
On sursaute encore. On a eu peur, toujours.
Oublier.
Aimer.
— Pan ! Pan !
Mais qui nous tire dessus ? On se planque derrière l’os du bassin. On met les mains devant les yeux. C’est idiot. Pourquoi se cacher la vue quand la peur inonde ? Cela ne peut pas l’effacer tant l’image est gravée dans le plus lointain du cerveau, indélébile.
Le silence est rompu. Les bruits reviennent.
On entend une sirène qui s’approche. On sort de notre cachette. On court à la fenêtre. Le hurlement se dissipe. On revient s’asseoir près du dictionnaire. On frissonne de nouveau. On croise les bras, les doigts crochetés en haut du chandail juste sous les épaules. On se rassemble. On se protège. Il faut absolument que le légiste puisse dire dans son rapport que l’on s’est défendue. On n’a pas pu mourir sans combattre. On n’a pas pu mourir.
Trop tard.
On est piégé dans cette boîte avec le corps qui se délite.
À moins que…
Sortir.
Le silence est revenu. Il ressemble tant à la mort. Il glace. Il transperce. Il tue. Pourquoi se sent-on encore en vie, alors ? On pose la question au poisson qui pue. Il nous regarde d’un œil circonspect et nous invite à consulter la corde à linge.
Elle rit.
On meurt.
Sortir.
Peut-être que le bruit pourrait nous ramener au monde ? On tend l’oreille. Une goutte de pluie cogne sur le zinc de la fenêtre. Un réveil tictaque. Une araignée grimpe au mur. On y est ! On entend le frottement imperceptible de ses pattes sur le papier peint. C’est elle qui vient.
— Pan !
Qui veut nous faire peur ?
— Pan ! Pan !
Non !
Qui veut nous abattre ? Qui veut nous atteindre ? Qui tire à vue dans notre silence ? On veut du bruit, vite ! Du bruit plus fort que l’araignée sur le papier peint, du bruit dans la boîte, du bruit qui nous enveloppe, du bruit qui nous rassure. Du bruit qui nous apaise. Du bruit vivant. Pas du bruit qui achève.
Assourdir.
Vivre.
On se recroqueville. On cherche un son qui nous sorte de l’épouvante. Une feuille tombe sur le gravier de l’allée. Elle transit. On se souvient des cris d’un enfant qui pleure, du bruit d’un moteur de voiture, un diesel encrassé, de préférence, une musique qui chauffe le cœur, un bruit qui fait du bien. L’eau que la cafetière expulse. Une voix. Laquelle ? La sonnerie d’un téléphone. Un rire. Un peu d’air que l’on inhale. La lame du couteau d’office sous la peau d’une pomme. Une étoffe. La circulation d’un train. Comment les entendre quand le cœur s’est éteint ?
— Pan !
Il faut que cesse cette détonation.
— Pan ! Pan ! Pan ! Pan pan !
Ça suffit ! Qui s’amuse ?
Combattre.
Répondre.
On serre les poings. On cogne dans le vide. Un os fuse. La paroi capitonnée l’amortit. On le récupère. Il reprend sa place. On guette la prochaine détonation, prête à bondir.
Saisir.
— P… !
Perdu ! On l’a chopée au vol. On la jette à la poubelle. [37d] Vlan ! Ça y est. Elle n’y est plus. Le silence est revenu. On savoure. On est libre désormais de le rompre, si l’on veut, comme on veut. Libre ? La peur n’a pas disparu. On fait quelques pas. On rallume la radio. France info. C’est si bon, ces voix qui envahissent la boîte. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque quelque part. On sursaute.
— P… !
C’est fini. La détonation se perd en route.
— Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum.
On préfère. Un cœur bat pas loin d’ici et, si on chante, on entend une voix ? [32f] [33f] [75d] [47d]
Bien sûr que non. On a perdu l’ouïe autant que la vue et maintenant la raison s’égare. C’est pire que tout. Ce n’est pas sûr tant que l’on reste sur le chemin.
Gager.
Rien n’est plus sûr. [158f]
Aimer.
C’est le moins certain.
Le moins.
Certain.

21.

On a oublié de manger la tartine.
Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. [73f] Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de cet agrégat de chair voué à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a tout simplement plus le loisir de se nourrir, de croquer, ni mâcher, sucer, avaler, et la raison n’est pas que l’estomac a implosé en rependant ses humeurs fétides partout la chair. [159f]
Souiller.
Résoudre.
On est dans une drôle de posture. On y est, sans y être, une araignée quelque part dans le capiton et des gouttes de pluie sur le zinc, et on tente de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant quand et comment.
Fuir.
Il n’en est pas question. On doit faire face.
Sortir.
Quand tout sera réglé.
Quand le pardon sera acquis.
Le pardon ? La Bible nous fait un signe. On l’ignore même si on a dans l’idée que l’on doit produire un travail de mémoire qui apaise, une sorte de chemin vers soi pour être libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a porté et dont on n’a jamais su se défaire. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
S’affranchir.
Cicatriser.
Peut-on encore panser les plaies ? Il n’est pas dit qu’il le faille.
Combler.
On n’a ni sparadrap, ni compresse, pas même un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération. On est démunie. On est seule face à ce qui ronge.
Sortir.
Comprendre.
N’est-il pas trop tard pour se souvenir ?
Un pasteur a dit, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on avait fait ou pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir du défunt et à le porter à la mémoire, pour la faire vivre et s’en repentir. Bats les pattes ! Que l’on nous laisse libre de notre chapitre ! Notre empreinte nous appartient. Les plaies sont béantes et les coups vont voler.
Pardonner.
Le corps se délite. Et l’on assiste à ce spectacle peu ragoutant, impuissante, prête à tout pour en sortir parce que notre place n’y est plus, quoi que l’on ait fait, quoi que l’on ait dit, quoi que l’on ait subi sans avoir la force de se défendre.
Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu. Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait aussi courageuse que le Petit Jésus fût tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont d’autre argument que leurs gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici.
On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser.
Sortir.
C’est aussi une méthode. On y songe.
— Boum !
C’est quoi qui explose ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu est engraissé par nos prières pour nous bercer de ses illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain.
Justement, cette tartine… On a faim.
— Boum !
Encore ? C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second.
On n’a pas pu s’empêcher de sursauter. Ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au Ciel afin de le placer en orbite de la Terre et confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre se le prenne dans l’œil histoire que l’on rigole un peu ! Voyeur ! Goujat ! C’est mauvais pour la concentration le lait maternel qui se transforme en charge explosive. On a perdu le fil. Et mangé la tartine. [36f]
Et la réponse, on l’a lue ? C’est que…
On a oublié de dire que l’on avait reçu quelque chose. On n’a pas ouvert l’enveloppe. On était émue. On l’a reçue. On va pouvoir sortir. Enfin. Il était temps. On commençait à se sentir pourrir à l’instar de la chair alentour.
Sortir.
Ouvrir.
L’enveloppe et trouver la réponse.
Lire.
Où a-t-on mis nos lunettes ?
— Boum !
C’était l’œil cette fois. Ou le cerveau, on ne sait plus. On ne sait pas. On oublie le corps qui part en vrille. On ne pense plus qu’à cette réponse qui est venue. On voudrait la lire. On sait pourtant qu’elle est vaine. Doit-on déchirer l’enveloppe ? Non. Il faut la laisser se défaire d’elle-même. Et puis, il n’est pas question de mettre ces mots-là dans le dictionnaire. Ils seraient foutus de trancher dans le mauvais sens.
On doit oublier la réponse.
On cherche une issue. On fouille l’endroit. On voudrait retrouver la tartine. On y avait mis du beurre. Ça glisse. Ce n’est pas comme la réponse qui elle était râpeuse.
Quelle réponse ?
Ou oublie. On n’a rien reçu, rien d’autre que des tartes aux fraises et des poissons qui pue. Des Bibles. Il est encore trop tôt pour lire. Le tire-bouchon persiste à s’accrocher au couteau suisse. On passe à autre chose.
On doit encore attendre.
Sortir.
On n’y est pas. On a du chemin à faire. On se gratte un peu les pieds. On grignote une miette tombée sur le pantalon. Le pasteur disait… On vérifie que l’on a bien fait ses lacets. La route est longue, surtout quand elle s’allonge à chaque pas.
Que disait le pasteur, déjà ?
On se souvient qu’il était question de pardon. [15d] Et puis ? On ne sait déjà plus. C’est dommage. Peut-être pas. Il est urgent de n’être sûre de rien.
Sortir.
Attendre.
Le reste va venir.
Espérons.

22.

 [39d] [78d] [77d] [76d] [41d] [40d] [38d] [74f] Je me serre. Je m’étrique. Je me recroqueville dans le mitan, la bouillotte en les cuisses. En mon ventre, les vents sourdent. [160f]

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[160dDébut-2011:12:17

[37dDébut-2011:03:03

[31fFin-2011:01:23

[32fFin-2011:01:24

[33fFin-2011:01:25

[75dDébut-2011:05:26

[47dDébut-2011:03:22

[158fFin-2011:12:13

[73fFin-2011:05:23

[159fFin-2011:12:15

[36fFin-2011:03:02

[15dDébut-2011:01:31

[39dDébut-2011:03:08

[78dDébut-2011:05:30

[77dDébut-2011:05:28

[76dDébut-2011:05:27

[41dDébut-2011:03:11

[40dDébut-2011:03:10

[38dDébut-2011:03:04

[74fFin-2011:05:24

[160fFin-2011:12:17





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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