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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-15 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 15 décembre 2011

 [159d] [32d] [72f] [155f]

17.

— On danse ?
Qui parle ?
— Devine !
Une clochette tinte.
On a connu mieux comme musique pour mettre de l’ambiance. On s’en contente.
Bouger.
Aimer.
Cela tonifie au-delà du cœur…
— Jusqu’aux pieds.
C’est ça. Les pieds.
Gratter.
Et remettre des chaussettes avant que le foie ne parte en sucette. [156f]

18.

— Pan !
Qu’est-ce que c’est bruyant, ce corps qui se délite !
On aspire au silence. On se rétracte, le poisson qui pue par-dessus la tête et le dictionnaire pressé contre le ventre. On ne veut plus rien entendre. On voudrait réfléchir et se reposer.
Penser.
— Pan ! Boum !
On sursaute. Le poisson qui pue tombe à l’eau. On s’accroche comme on le peut au dictionnaire et on allume la radio afin que la musique couvre les prochaines détonations.
— P… ! B… !
C’est mieux.
Écouter.
Douter.
On s’assoit. On pose le dictionnaire à côté de la Bible. La chanson interroge.

« Est-ce que l’on sera un jour puni ? »

Bonne question, et congrue. Elle nous rappelle que l’on a toujours eu un peu peur de ce que l’on disait du purgatoire, de ce que l’on disait de Dieu, du paradis, de ce qu’il serait à jamais perdu. On grimpe à la corde à linge et on se retrouve face à une lourde porte de bois vermoulu, bien sûr, rivets et montants rouillés apparents. C’est impressionnant, une telle porte. On frissonne. On se serre les coudes. On se lance.
Sortir.
— Toc toc ! C’est Moi !
Entrer.
On attend.
On aurait peut-être dû apporter un cadeau pour amadouer le portier et son hôte, un morceau de tarte aux fraises ou un tire-bouchon. Quelque chose de gentil. Une glace au chocolat dans un sac isotherme. Des fleurs. Dieu aime-t-il les fleurs ou préfère-t-il sucer, des bonbons ? On n’aura jamais la réponse à la question. On n’a pas eu longtemps à attendre. On nous ouvre. saint Pierre est là, le sourire aux lèvres. D’après ce que l’on nous a raconté, il doit nous faire l’annonce de notre destin. Où va-t-il nous envoyer ? Au chaud ? Au froid ? À droite, à gauche, en haut, en bas ? Ailleurs. Est-ce lui qui décide où, avec qui, pour quoi faire ?
On se trompe de décor. C’est une fable.
Qui sait ?
Sortir.
C’est d’emblée moins urgent.
On se concentre de nouveau sur la chanson qui passe. La mélodie est agréable. La voix nous rassure. On monte le son.

« C’est le Bon Dieu qui nous fait. C’est le Bon Dieu qui nous brise. »

Salaud ! [36d] [20d] [10f] [8f] [157f]

19.

Je frissonne. Ce n’est pas le froid qui m’atteint. C’est la peur. Le silence. Je tends l’oreille. Je n’entends rien. Serais-je devenue sourde en plus d’être aveugle ? Je frémis. Je tremble. Mes cellules nerveuses fulminent leur noyau et se frottent les unes contre les autres. Elles se percutent, s’emballent. Elles perdent la raison. Ma chair se dérobe.
Je joins mes paumes. Le froid revient sur les biceps mais ce n’est pas tout à fait du froid. Cela ressemble peut-être à une courbature mais ce n’est pas une courbature. Ce n’est pas non plus véritablement une douleur, pas une crampe. C’est comme un poids aussi lourd qu’il ne pèse rien, une présence, une expansion de la chair qui devient spongieuse pour absorber l’onde de choc d’un silence qui me paraît sans fond.
Ça tire un peu. Ça gonfle. Ça vient, ça va. C’est là, telle une masse qui grouille. C’est accablant. Je suffoque et pourtant, c’est précieux : cela dit que le corps est intact. Je me concentre encore. Je suis en un seul morceau. C’est inespéré. Je bande l’aorte. Mon cœur bat. Je savoure sa présence. L’émotion me ravit et m’oppresse tout aussitôt. Mes paupières s’étirent. Une larme point. Un réflexe palpébral l’efface. Le froid, de nouveau. La faim. Le vide.
Je me tends encore vers les battements de mon cœur. Je ne parviens plus à les entendre. Je guette. J’ai froid, toujours. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je m’étouffe. Je m’étrangle. Je dois crier pour reprendre de l’air, comme le premier jour. Quelle horreur ! Il y a du sang partout. Je ne veux pas voir. Il faudrait que je me voile la face. Mes mains glissent sur mon visage. Je fais front. Je n’ai plus le choix.

20.

— Pan !
On sursaute encore. On a eu peur, toujours.
Oublier.
Aimer.
— Pan ! Pan !
Mais qui nous tire dessus ? On se planque derrière l’os du bassin. On met les mains devant les yeux. C’est idiot. Pourquoi se cacher la vue quand la peur inonde ? Cela ne peut pas l’effacer tant l’image est gravée dans le plus lointain du cerveau, indélébile.
Le silence est rompu. Les bruits reviennent.
On entend une sirène qui s’approche. On sort de notre cachette. On court à la fenêtre. Le hurlement se dissipe. On revient s’asseoir près du dictionnaire. On frissonne de nouveau. On croise les bras, les doigts crochetés en haut du chandail juste sous les épaules. On se rassemble. On se protège. Il faut absolument que le légiste puisse dire dans son rapport que l’on s’est défendue. On n’a pas pu mourir sans combattre. On n’a pas pu mourir.
Trop tard.
On est piégé dans cette boîte avec le corps qui se délite.
À moins que…
Sortir.
Le silence est revenu. Il ressemble tant à la mort. Il glace. Il transperce. Il tue. Pourquoi se sent-on encore en vie, alors ? On pose la question au poisson qui pue. Il nous regarde d’un œil circonspect et nous invite à consulter la corde à linge.
Elle rit.
On meurt.
Sortir.
Peut-être que le bruit pourrait nous ramener au monde ? On tend l’oreille. Une goutte de pluie cogne sur le zinc de la fenêtre. Un réveil tictaque. Une araignée grimpe au mur. On y est ! On entend le frottement imperceptible de ses pattes sur le papier peint. C’est elle qui vient.
— Pan !
Qui veut nous faire peur ?
— Pan ! Pan !
Non !
Qui veut nous abattre ? Qui veut nous atteindre ? Qui tire à vue dans notre silence ? On veut du bruit, vite ! Du bruit plus fort que l’araignée sur le papier peint, du bruit dans la boîte, du bruit qui nous enveloppe, du bruit qui nous rassure. Du bruit qui nous apaise. Du bruit vivant. Pas du bruit qui achève.
Assourdir.
Exister.
On se recroqueville. On cherche un son qui nous sorte de l’épouvante. Une feuille tombe sur le gravier de l’allée. Elle trannsit. On se souvient des cris d’un enfant qui pleure, du bruit d’un moteur de voiture, un diesel encrassé, de préférence, une musique qui chauffe le cœur, un bruit qui fait du bien. L’eau que la cafetière expulse. Une voix. Laquelle ? La sonnerie d’un téléphone. Un rire. Un peu d’air que l’on inhale. La lame du couteau d’office sous la peau de la pomme. Une étoffe. La circulation d’un train. Comment les entendre quand le cœur s’est éteint.
— Pan !
Il faut que cesse cette détonation.
— Pan ! Pan ! Pan ! Pan pan !
Ça suffit ! Qui s’amuse ?
Combattre.
Répondre.
On serre les poings. On cogne dans le vide. Un os fuse. La paroi capitonnée l’amortit. On le récupère. Il reprend sa place. On guette la prochaine détonation, prête à bondir.
Saisir.
— P… !
Perdu ! On l’a chopée au vol. On la jette à la poubelle. [37d] Vlan ! Ça y est. Elle n’y est plus. Le silence est revenu. On savoure. On est libre d’entendre ce que l’on veut. Libre ?
Sortir.
On frissonne encore. La peur n’a pas disparu. On fait quelques pas. On rallume la radio. France info. C’est si bon, ces voix qui envahissent la boîte. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque quelque part. On sursaute.
— P… !
C’est fini. La détonation se perd en route.
— Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum.
On préfère. Un cœur bat pas loin d’ici et, si on chante, on entend une voix ? [32f] [33f] [75d] [47d]
Bien sûr que non. On a perdu l’ouïe autant que la vue et maintenant la raison la raison. C’est pire que tout. Ce n’est pas sûr.
Gager.
Rien n’est plus sûr. [158f]
Aimer.
C’est le moins certain.

21.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. [73f] Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de ce tas de chair voué à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a plus le loisir de se nourrir, de croquer, mâcher, sucer, avaler, et pas uniquement parce que l’estomac a implosé. [159f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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