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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-9 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 9 décembre 2011

 [155d] [74d]

15.

On a envie de sucer quelque chose. On détaille les bonbons dans le panier posé sur l’étagère. On aurait pu choisir… Ce sera réglisse. C’est un hypertenseur mais, au vu de l’état actuel du cœur, il n’y a pas de danger. La tachycardie est définitivement impossible, même à l’effort.
Mourir.
C’est déjà fait.
Sortir.
C’est en cours. On retire le papier. Il colle aux doigts. On le jette au fond d’une poche. Une phalange part avec. On la récupère. On glisse le bonbon entre les lèvres. On rejoint la cuisine. On a soif. On boit à même le goulot de la bouteille en plastique. On fait demi-tour. On perd l’équilibre. On se rattrape au dictionnaire. C’était moins une. On repose la bouteille sur le plan de travail. On visse le bouchon. Comment est-ce possible ? On n’a pas pu faire cela ; la boîte n’a ni cuisine, ni bouteille, ni bouchon, ni bonbon. On récupère le couteau suisse dans la liste. On coupe une pomme en deux, puis encore en deux.
Cela fait quatre.
Une pomme ? Le paradis n’est pas atteint et l’épicerie toujours fermée. L’étal est vide. La tarte est à base de fraises mais on épluche une pomme. Elle est rouge, avec quelques taches vertes et brunes. C’est un beau fruit qui a l’air délicieux. C’est comme ça. On lui retire le cœur et on porte le premier quartier à la bouche. On croque.
Les dents claquent dans le vide.
On avise une tablette de chocolat. Non, ce sont les abdominaux. En avait-on tant que cela ? Il faut croire. On casse la tablette. Les viscères apparaissent. Ce n’est pas si répugnant que ce que l’on aurait pu craindre. Ce doit être parce que l’on ne craint plus rien. Et puis quoi encore ? On aurait tort de fanfaronner. La peur est toujours là. Et elle n’a pas changé d’objet.
Aimer.
On sort de la cuisine qui est autre part la boîte sans que l’on ne puisse dire si elle est dedans ou dehors. Et le corps ? Lui, il gît céans, bien habillé, les paupières closes, un peu de poudre sur le bout du nez et de fard sur les joues, les mains posées sur le ventre, les épaules et le dos calés contre le plancher capitonné. Un vrai coq en pâte ! On l’observe. Il sourit, à ce qu’il semble. Quel idiot ! Sourit-on d’être mort ? Pourquoi pas, si cela lui plaît, ce d’autant qu’il est bien installé. Il va pouvoir se déliter en toute sérénité, sans qu’aucun lambeau ne s’égare au-delà les parois. Il y a l’odeur, bien sûr, qui gâche un peu le plaisir.
On s’interroge sur le moyen d’y échapper. Peut-être est-il possible d’actionner un système de ventilation ? On fouille l’espace capitonné en quête d’un mécanisme ou d’une ouverture. On dégote une coupure de presse entre deux couches de papier peint. On sort un riflard. On soulève un coin du journal et on le décolle avec délicatesse. On lit. [153f]

« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière…  » [*] [31d] [25f]

C’est quoi cette histoire ? Serait-on mort ainsi ? On ne s’en souvient pas, le corps ne porte pas traces de blessures, on n’était pas un homme pas plus que l’on n’habitait à Nanterre. On est mort comment alors ? Dans un lit, peut-être.
En faisant l’amour.
Fantasme ! On s’était fait opérer le cœur pour que cela n’arrive pas.
Dans un lit.
Dormir.
Aimer.
Doit-on se faire opérer le cœur pour que cela arrive ? C’est une idée. On la cache sous la coupure de presse que l’on remet à sa place derrière le capiton. Il ne faudrait pas que quelqu’un nous la vole, l’idée, surtout pas la lettre d’amour, cette funeste pie, noire, qui fonce sur tout ce qui luit et s’accapare le plus doux sans rien en faire ensuite.
Piquer.
Et gratter la piqûre de moustique jusqu’à ce que la peau démange. [152f] [154f]

16.

J’ai froid, dedans, partout, à l’intérieur. Par-dessus mon tee-shirt, j’enfile une polaire, puis un pull. C’est inutile. J’ai froid, comme un corps qui meurt. Je fais quelques mouvements de la tête. Mes cervicales ont souffert. Mes chairs sont en désordre. [17f] Les étirements n’ont pas réduit les courbatures. Je dois boire plus que ça, manger des protéines. Aller plus loin. Aller plus haut. Pourquoi ?
J’ai froid. Je grelotte. Ma bouillotte est percée. Je me calfeutre entre trois oreillers. Je rajoute une paire de chaussettes. Rien n’y peut. La douleur se répand comme un frisson. Elle vrille autour de chaque muscle. Le froid se propage de la même manière. Il est coincé sur les biceps, pour l’instant. Il guette une ouverture. Les cuisses. Il file vers les cuisses ! Les genoux. Le ventre à présent. Les jambes. Je me transforme en statue de glace. Ce n’est pas bon pour le prochain record. Je dois boire, chaud, c’est encore mieux. Je fais du thé, vert. [33d] Cela va me réchauffer. Je suis sauve.
 [24f] Presque sauve.
 [26f] [32d] [72f] [155f]

--------------

[155dDébut-2011:12:09

[74dDébut-2011:05:24

[153fFin-2011:12:06

[*Le Parisien, 10 février 2011.

[31dDébut-2011:01:23

[25fFin-2011:02:13

[152fFin-2011:12:06

[154fFin-2011:12:08

[17fFin-2011:02:04

[33dDébut-2011:01:25

[24fFin-2011:02:12

[26fFin-2011:02:15

[32dDébut-2011:01:24

[72fFin-2011:05:20

[155fFin-2011:12:09





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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